La vie absurde de Mr Zag

10 novembre 2018

La petite reine aux cheveux blancs

    

 

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 Foursquare © 2018  Lovingly made in NYC, SF & Chicago

 

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J’attends la pause de midi avec impatience dès le premier pied posé dans l’entreprise. Sept heures cinquante-cinq. Le coaching agressif de mon superviseur, fraîchement diplômé d’un BTS Management des unités commerciales. Les dents qui rayent le parquet. Un pitbull qui aboie comme si nous étions aux Jeux Olympiques de la consommation. Toujours plus vite. Toujours plus haut. Toujours plus fort.  Pierre de Coubertin en costard tapotant sur un MacBook Air en vapotant un e-liquide à la fraise des bois.   Toujours moins de salaire aussi. Toujours plus de précarité. Toujours plus d’emmerdes avec des produits à l’obsolescence programmée.

 Des collègues qui se tirent dans les pattes pour être les meilleurs employés du mois et obtenir le Saint Graal : un CDI. « L’esprit d’entreprise ». « La cohésion d’une équipe et d’un groupe ». Des  slogans publicitaires  pour vendre des yaourts sans lactose qu'on  retrouve à la tribune de l’Assemblée Nationale : «Effort », « Démocratie participative », «Proactivité », « Engagement », «Enfumage ». On nous rabâche cette soupe tous les matins au « briefing de stimulation ». Nous sommes soit disant « une famille » au service de l’entreprise. On choisit ses amis mais rarement sa famille disait Renaud. Une défaite de famille plutôt, comme le rappe Orelsan.

 

Treize mois  que je porte un casque avec un micro qui me brûle les oreilles durant sept heures et quarante-six minutes par jour. Une pause de deux minutes toutes les heures soit pour aller uriner, soit pour boire un verre d’eau à la cafétéria. Il faut faire un choix. Treize mois à sentir une ombre dans mon dos. Treize moi à entendre que je ne suis pas assez rapide, que je dois sourire au téléphone parce que le client à l’autre bout du fil le sent. Treize mois que je supporte ma collègue qui montrent ses statistiques aussi fièrement que les photos de sa petite dernière. Treize moi à pactiser avec le diable.

 Une introduction. La prise en charge du client qui neuf fois sur dix appelle pour râler parce que son téléphone ne fonctionne pas ou qu’un  voyant rouge s’est installé sur sa box l’empêchant de regarder Cyril Hanouna faire des blagues stupides. Le même baratin. La même procédure. « Je suis Martin du service clientèle. En quoi puis-je vous aider ? ».  Une conclusion. Une enquête de satisfaction souvent négative malgré la bonne volonté du smicard qui fait ce qu’il peut pour trouver une solution derrière un ordinateur qui rame.

 Je m’appelle Lucas, pas Martin, bordel. Elles à côté, ce sont Noémie, Delphine et Bérangère, et non pas Sophie Martin du service clientèle. Nous avons un prénom, un nom, une identité, une histoire. Nous sommes singuliers et non pas des téléopérateurs avec un code barre dans le cou qu’on déplace comme des boites de raviolis

Au mur, un tableau  affiche le temps consacré à chaque appel  par chaque conseiller. Trois minutes maximum parce que la liste d’attente est longue et que le client est pressé. Le sablier se vide trop rapidement. Même les meilleurs candidats de Fort Boyard n’arriveraient pas à récupérer la clé en aussi peu de temps.

Mon espace de travail : Un open-space qui n’en a que le nom. Pas d’ouverture d’esprit en tout cas. La seule ouverture dans cette boite c’est celle que je rêve de faire dans le thorax de la directrice des ressources humaines lorsqu’elle me signale d’un air supérieur que je suis arrivé avec cinq minutes de retard. J’ai beau lui expliquer que j’habite à l’autre bout de la ville et qu’entre le tram B puis le tram A, il arrive parfois un imprévu durant les  quarantes minutes de trajet théoriquement prévu. « Prenez le tram d’avant, mon cher Lucas » dit –elle en garant son 4X4 à vingt mètres de l’entrée.

 

Ce banc du Parc de la Citadelle, c’est une bouffée d’oxygène de quarante-cinq minutes. Une coupure sans sang qui fait paradoxalement cicatriser les blessures existentielles de la journée. Une pause sur des ecchymoses invisibles. Un panini au thon et une Carola verte en guise de déjeuner. Le silence. Les feuilles multicolores qui tournoient dans le vent de l’automne pour se poser sur mon épaule. Sur le terrain de basket, des étudiants du Lycée Marie Curie  se lancent dans un concours de dunks entre deux cours. Toucher l’anneau est déjà une victoire pour le plus petit d’entre eux qui imite Gollum à s’y méprendre. Mon précieux. Je veux toucher mon précieux. Le plus grand se marre. Il avoisine les deux mètres. Une  détente assurée. Avantage génétique. Quelques pas d’élan et c’est le décollage. La paire de Air Jordan s’envole. Le panneau tremble. Le ballon rebondit au sol et termine sa course dans un buisson.

A 12h15, je peux l’entendre arriver à sa démarche hésitante  dans les graviers. Elle vient tous les jours. Un imperméable assorti à sa paire de Méphisto beige solidement lacée. Des collants que seules les dames d’un certain âge portent.  Une chevelure blanche volumineuse, brillante et souple comme des œufs en  neige qui sentent les bonbons à la fraise.

Elle fait une courte halte devant le banc, s’appuyant sur sa canne pour reprendre son souffle. Un sourire qui fait ressortir ses grands yeux bleus, ses rides et une couronne dorée en guise de molaire. Une couronne pour une reine, quoi de plus naturel.  Je décale délicatement le sachet  contenant les emballages du déjeuner pour qu’elle prenne place à côté de moi. Elle déballe un thermos  deux tasses et un paquet de petits-beurre. C’est notre rituel. Un thé noir brûlant, sans sucre, toujours. Nous serrons les tasses entre nos mains comme de petites lucioles précieuses qui ne doivent pas s’envoler. Les gorgées sont prudentes et glissent dans l’estomac avec la chaleur réconfortante de celui qui a marché sous la pluie toute la journée  pour passer la nuit au coin d’un feu.

Des retraités jouent à la pétanque, une bière à la main. Les blagues pleines de poésie où il est question de boules et de cochonnets fusent. Un gamin haut comme trois pommes zigzague entre une rangée de champignons en tentant de conserver un équilibre précaire. Sa mère le couve des yeux lorsqu’un cygne aventureux monte sur la pelouse pour se goinfrer de bouts de pains.

Nous restons là, sans mots dire, en nous parlant du bout des yeux comme disait Brel. Deux fous perdus dans la vie. Ses mains tremblantes recouvertes de taches de rousseur.  Elle soupire, se gratte la tête et avale une gorgée du précieux nectar. Parfois, nos regards se croisent comme deux amoureux maladroits. Nous nous comprenons à la moue de nos visages, à nos soupirs, à des détails imperceptibles pour le commun des mortels. Seuls les paumés savent.

Lorsque je termine le dernier biscuit, je saisis un livre dans mon sac à dos. Je lis à voix haute : « Il lui semble plutôt que le couple humain est créé de telle sorte que l’amour de l’homme et de la femme est a priori d’une nature inférieure à ce que peut être (tout au moins dans la meilleure de ses variantes) l’amour entre l’homme et le chien, cette bizarrerie de l’histoire de l’homme, que le Créateur, vraisemblablement n’avait pas planifiée. C’est un amour désintéressé : Tereza ne veut rien de Karénine. Elle n’exige même pas d’amour. Elle ne s’est jamais posé les questions qui tourmentent les couples : est-ce qu’il m’aime ? a-t-il aimé quelqu’un plus que moi ? M’aime-t-il plus que moi je l’aime ? Toutes ces questions qui interrogent l’amour, le jaugent, le scrutent, l’examinent, est-ce qu’elles ne risquent pas de le détruire dans l’oeuf ? Si nous sommes incapables d’aimer, c’est peut-être parce que nous désirons être aimés, c’est-à-dire que nous voulons quelque chose de l’autre (l’amour), au lieu de venir à lui sans revendications et de ne vouloir que sa simple présence ». L’insoutenable légèreté de l’être. Milan Kundera.

Elle se lève comme elle est arrivée, glissant sur l’automne et sur la grisaille du monde. Un sourire malicieux en guise d’au revoir et pas d’adieu. Une dame au dos voûté dont je ne connais rien. Une silhouette aux souvenirs de ces époques mélodieuses et graves à la fois. Un concentré d'humanité et de connaissance au doux parfum de lessive à la lavande.Une rareté qu'on rencontre pour la première fois mais  avec laquelle on a l'impression d'avoir vécu plusieurs autres vies. Un accident heureux.

Il se met à pleuvoir des perles argentées sur le parc.   Je suis en retard.

Je la regarde s’éloigner avec tendresse, la petite reine aux cheveux blancs.

 

 

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26 octobre 2018

Des knacks ou un sort

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 Photo:https://www.adeline-cuisine.fr/recettes/knackis-momies-recette-pour-halloween/

 

Sous l'obscurité de mon drap, une tablette illumine discrètement le plafond de ma chambre. L’Etrange Noël de Mr Jack passe en boucle, le son diffusé dans le casque piqué à mon grand-frère. Tim Burton est mon mentor. Je connais les dialogues  par cœur. A l’école, quand la maîtresse m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, je lui ai répondu le plus simplement du monde : Etre Jack Skellington, le maître de l’épouvante. Ça a valu une convocation à mes parents et plusieurs rendez-vous avec un monsieur qui voulait vérifier que je ne dessine pas de soleils noirs ou d’arbres avec des racines qui s’enfoncent très loin dans le sol.

 Le  31 octobre, je serai Jack, moi aussi, que les grands le veuillent ou non. Le roi des citrouilles, squelette sans trompette, brillant dans l’obscurité de la Petite France. J’attends ce jour depuis des mois. Halloween. Le noël orangé que je prépare minutieusement dans le plus grand secret. Strasbourg, ville du crime. La, la, la. This is Halloween.

 Je me cache dans vos escaliers, au détour d’un restaurant blindé de touristes. Choucroute maléfique aux langues de crapauds au Kammerzell. Baekehoffe aux yeux de mygales. Des bonbons ou un sort. Chevelure de serpents vénéneux.  Chauve-souris transperçant les nuages. Le parquet craque  sous vos lits. Les monstres aux yeux globuleux attendent le moment ou un doigt de pied dépassera d’une couverture pour le croquer comme une knack ensanglantée. Je les entends gémir comme des pigeons à trois têtes attendant une bécquée de viscères. Entre les moutons de poussière, une paire de chaussettes ou un exemplaire décoloré de Fuide glacial, ils grattent les matelas et chuchotent les sacrilèges du Fasciculi Admirandorum Naturae de F. W. Schmuck. Les animaux fantômes sortent du grimoire. Strasbourg devient un cabinet de curiosités où les créatures difformes s’animent.    Veaux à deux têtes, résultat de manipulations génétiques. Chats lamboides. Emily Dickinson erre, place de l’Homme de fer et hurle sa folie à la lune tremblante : « Je meurs! Je meurs dans la nuit! Quelqu'un apporterait-il la lumière que je puisse voir quelle route prendre dans l'immortelle neige? ».

Edouard fait étinceler ses lames d’argent contre la pierre froide de la Cathédrale. Les gargouilles déploient leurs ailes et survolent le stade de la Meinau. Ils plongent telles des mouettes-zombies  sur un banc de joueurs tétanisés. Les sportifs tentent de prendre la fuite en crampons et rampent afin de se diriger vers le vestiaire. Une  armée sombre se déploie. Des centaines de Grands Hamsters d’Alsace siamois  aux yeux fluorescents sortent des enfers.   Le maillot de Dimiti Liénard est en pièces. Il est totalement nu, un trou énorme au niveau du torse laissant apparaître sa colonne vertébrale fracassée à plusieurs endroits. Ses boyaux volent dans les tribunes.  Une masse noire  lui arrache la peau, le déchiquete et le vide de sa chair et de  son sang. Sur la pelouse verdoyante, des intestins, des cœurs, et des foies gisent encore chauds.

Les corps s’entassent comme des Mikados sur la place Rouget de l’Isle. Aux armes citoyens. Les organismes démembrés  sont empalés sur la grille du palais Rohan par dizaines, une odeur putride en émane déjà. Les grues de la Presqu'île Malraux s’effondrent dans un tintamarre assourdissant éclatant les baies vitrées de la bibliothèque du même nom. Halloween. This is Halloween. Les enfants hurlent en sortant de l’UGC poursuivis par un vers de terre géant et gluant.

Au Conseil municipal, Roland Ries s’apprête à prendre la parole et est stoppé net, décapité par Freddy Kruger. Les écologistes ont eu le temps de prendre la fuite par une sortie de secours. Un tram déraille à la station Porte de l'hôpital. Le chauffeur hurle de douleur, les yeux picorés par des cigognes mutantes.

Une sirène raisonne dans toute la ville. Le pire est à venir. Des millions de blattes envahissent la centrale nucléaire de Fessenheim qui n’est  plus contrôlable. Une suite d’échecs techniques et de chaos dans  le réacteur 1 entraîne  un ruissellement et touche des armoires électriques endommageant l’un des systèmes de sécurité du réacteur. Un brouillard vert hautement radioactif se dirige vers Strasbourg.

 

Le drap se lève soudainement. Une créature sur deux pattes au brushing impeccable, me fixe, les sourcils froncés.

«  Allez au lit. Eteins la tablette. Demain tu as un contrôle de maths ».

 La réalité est bien plus terrifiante.

 


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25 septembre 2018

Les papillons invisibles

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Le noir de la nuit caresse son bleu de travail. Un bleu foncé qui colle  à l’âme.  La routine étouffante d’un trajet appris par cœur. Sans rancœur, ni regret. Sans « peut-être », sans fleurs. Petit Poucet aux pouces cabossés semant  son passé sur le bitume mouillé. Saint - Jacques de Compostelle jonchée de merdes pastel. Composter son ticket de tram.  Taxer une clope à un clodo schizophrène. Les mains dans les poches. Des poches sous les yeux.  Une gamelle tiède dans son barda. Brasier réconfortant  sa carcasse voûtée.  Parfum de patates douces au lait de coco colorant le ciel trop gris. Il tire sur un  mégot froid. Du tabac entre les chicots. Le regard fixé sur les tuiles morcelées d’un toit. Le monde doit avoir une autre gueule de là-haut.  Tôt ou tard, la France qui se lève tôt, croisera la France qui se couche tard.

 L’heure bleue des ombres attendant sur des quais fantomatiques. Les invisibles en chaussures de sécurité usées. Si jeunes dans leurs fuites. Animaux meurtris aux cœurs asséchés, errants dans la vallée de la vie. Oiseaux de malheur pâles, illuminés par des lampadaires inquisiteurs. Un mollard vole dans la nuit et s’écrase sur les rails. Les feuilles dansent un tango désarticulé. Tout commence et s’arrête maintenant. A la seconde où le soleil chasse les fantômes de l’obscurité.  

 Fuir de là-bas pour tenter d’être quelqu’un ici. Une houle vertigineuse. Le silence de la peur. Les regards qui se cherchent et se comprennent sur cette embarcation surchargée. Les yeux se prennent dans les bras.  Le soleil brûle les peaux nues. La soif s’infiltre dans chaque pensée. La mer est un volcan humide. L’iode, une lave mouillée et corrosive. Le diable habite ici. La nuit, les spectres de la mort rodent, bordant les plus fragiles de pétales de chrysanthèmes.  Un autre matin au milieu du  néant. Grains de poussières orphelins dans l’océan. Deux silhouettes gonflées flottent et disparaissent dans l'écume des vagues. Les mouettes décharnent ceux qui n’ont plus de noms. Les membres pourrissent sous le regard vide d’un frère ou d’un fils. Des larmes de sirènes  glissent dans les bouches arides. La routine meurtrière que personne ne veut voir. D’un port à un autre. Les hommes en costume décident d’un coup de stylo à plume. Une rature sur une vie. Du Tipex sur des tâches aux cœurs qui palpitent encore.   On se renvoie la balle au journal de vingt heures. Ping-Pong meurtrier.  Peur de l’autre. Peur de l’inconnu. La peur rend aveugle.

Le Tram B klaxonne au loin. Arrêt « Elsau ». Les phares éblouissants dilatent ses pupilles telle une biche hypnotisée attendant de rencontrer un pare-choc. Il s’assoit, seul, au fond et s’affale. La tête contre la vitre recouverte de traces de  mains d’enfants de toutes tailles.  Il ferme  les yeux et fredonne un poème en tigrigna. Le cœur pique. Souvenirs de son ancienne vie au Soudan. Elle lui manque. Roaa,  diamant brut d’un mètre cinquante-huit  qui taille des failles pour laisser passer la lumière des autres. Toujours  sa peau. La douceur de ses caresses. Il a faim d’elle. Famine de sentiments. Cache-cicatrices. A bout de souffle sans son ombre qui veille sur lui.  Son sourire, phare dans les nuits agitées de Khartoum. Les échos de sa voix qui apprivoisent les ténèbres, lorsqu’au foyer, le silence vient danser avec les cendres du passé. C'est  l’heure où tout le monde rêve à tombeau ouvert.

Un papillon de nuit piégé remonte le long de la vitre. Choc après choc, il use ses ailes fragiles et s’épuise à s’obstiner à chercher la lumière. De sa main aux ongles rongés, il prend l’insecte comme une goutte d’eau échouée au milieu du désert. Petite merveille qui vibre dans sa paume. Poussière vivante. Les ondulations à peine perceptibles bercent son épiderme. Charmante créature perdue dans la folie des dieux.

Il se lève avec délicatesse, protégeant un trésor inestimable dans sa main. La porte s’ouvre à l’arrêt « Laiterie ».Un vent sauvage qui fouette le visage pénètre dans le wagon. Les yeux grands ouverts, il écarte les doigts. Fascination enfantine.  Une moquerie au destin. Un croche-pied à la faucheuse. Un orage lointain gronde. Secoué par un tourbillon touble, il prend son envol maladroitement et disparaît dans la chute du monde. Il doit être fort. Il doit être grand maintenant.

 La pluie s’écrase sur les carrés de verre. La voix caverneuse de Nick Cave raisonne dans un casque Bose. “You've got to just - Keep on pushing -Push the sky away”. Strasbourg, un jour d’octobre. Une  belle journée pour s’envoler.

 

Nick Cave & The Bad Seeds - Push The Sky Away

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03 septembre 2018

Les ombres aux yeux de biche

 

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(Photo: http://www.les-felins.com/grands-felins/predateur-africain/la-hyene/)

 

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La nuit se pose maladroitement sur Strasbourg. Un voile de fraîcheur fait frissonner les pieds nus d’hermines frileuses déambulant en chaussures compensées. L’alcool réchauffe un troupeau de bœufs qui hurlent en t-shirts, installés fièrement en  terrasse, pour exhiber un bronzage qui ne sera plus qu’un lointain souvenir dans quelques semaines.

L’été prend des RTT, épuisé par quatre mois de soleil, de baignade et de ciel bleu.   L’automne émerge, dans le spleen et la mélancolie d’une mousse pourrie qui survie sur un tronc d’arbre.  Les premières feuilles mortes glissent sur la Cité. En septembre, les nuits sont déjà trop courtes. Le glacier claque la porte de sa camionnette et s’éloigne le long d’un chemin de terre étroit, suivi par des poussins en short qui cavalent à en perdre haleine, la larme à l’œil. Le temps des fusées au Coca-cola et des Mr Freeze acidulés est bel et bien terminé.   L’autoroute A35, le long de la Maison d’arrêt, sature de bagnoles impatientes qui avancent mollement entre deux coups de klaxons compulsifs. Le long du canal, sur  la piste cyclable, les fourmis coiffées de casques de Playmobil accélèrent la cadence pour se recroqueviller dans un HLM en briques Lego. Les lucioles s’allument dans les appartements, dévoilant l’intimité de ces animaux apprivoisés qui fument des clopes en fixant les images d’un cube qui brille.

Les lampadaires s'illuminent timidement. Les hyènes sortent de leurs tanières à la recherche de chair fraiche. Ils parcourent des kilomètres, la bave aux lèvres en scrutant le moindre mètre de bitume pour tomber sur un animal blessé ou piégé dans un grillage.

Les ombres aux yeux de biches avancent d’un pas hésitant pour se positionner au milieu d’une clairière de la zone industrielle. Un crocodile menaçant qui s’enfile un Big Mac dégoulinant les observe derrière les branchages d’une Audio A8. Il siphonne un gobelet de Sprite et se roule un joint.  Elles peuvent sentir son regard tétanisant. Des émeraudes tranchantes comme la lame de son couteau qui traine dans la boite à gants. Le vent souffle en leurs directions. Elles hument son Eau de Cologne bon marché.  Un va-et-vient débute, telle la parade d’un paon majestueux,  forcé de séduire un crapaud vénéneux.  Les véhicules aux phares aveuglants passent inaperçus dans cette chorégraphie imposée aux danseurs estropiés. Les pieds saignent dans des talons aiguilles exigus. Les corps pleurent dans des vêtements synthétiques moulants.

Une hyène s’arrête sur le macadam jonché de canettes oxydées. En arrière-plan,  le Mac tape sur son Mac, matant  les camés qui rôdent pour s’échanger leurs doses. Odeurs de gnôle et de MST. Quelques mots échangés et la vitre remonte. Exit le respect, l’empathie ou la honte. La chaîne alimentaire capitaliste, froidement. La loi de celui qui sent le plus fort. Le billet glisse dans sa poche.  Elle monte dans la voiture et ils roulent silencieusement vers un endroit sombre qu’elle connaît par cœur. Un préservatif termine entre ses mains, soigneusement manucurées. « Les plus belles mains de tout l’univers » comme dit Lucas, son faon de cinq ans. Il la regarde partir travailler au supermarché qui reste ouvert toute la nuit. Celui où les corps sont des boites de conserve qu’on paie, qu’on consomme et qu’on jette sur un trottoir au milieu de nulle part.  A l’aube, elle dépose parfois des bonbons qui piquent ou des croissants au chocolat sur la table cirée de la cuisine avant de s’effondrer sous la douche pour se frotter compulsivement  jusqu’à en avoir mal. Elle s’écroule sur son lit, sanglote et recouvre son oreiller de larmes salées.  Elle finit par s’endormir. Une accalmie de quelques heures dans des songes dignes de Tim Burton. Un hibou hulule, une souris à la bouche, sur le rebord de la fenêtre. Des fourmis remontent par milliers  le long de la couette. Des morsures. Des aiguilles acérées. Elles s’engouffrent dans ses oreilles, dans sa bouche. Elle essaie de crier mais reste muette.  

 

La voiture s’arrête. C’est un habitué. Il vient tous les dimanches soirs. Il ne dit jamais un mot. Elle sent son haleine chargée de cigarette, d’alcool.  La sueur aussi. Le siège bascule.  Il lui fait mal, lui tire les cheveux ou l’a mord. 

Elle ferme les yeux. Elle est chez elle. La forêt de Babadag. Le soleil brille. Le parfum des pins emplit ses narines. Elle est couchée dans l’herbe haute, scrutant le ciel et imaginant la forme des nuages qui défilent sous ses yeux. Un vent léger caresse son visage. Ici, la vie sent bon. Ici, personne ne pourra jamais la retrouver.   

La porte claque. Comme une gifle en pleine face.  Elle sent sur elle le regard approbateur du cerf qui brame silencieusement en voyant une autre hyène qui arrive. Un regard de pourriture qui glace même en été. Le clignotant s’allume. Elle le regarde,  hypnotisée. Clic-clac. Clic-clac. Éblouie, elle n’a qu’un pas à faire pour se jeter sous le véhicule et stopper son existence insignifiante aux yeux du monde. Un compte à rebours jusqu’à la prochaine souffrance. De la soumission. De la résignation. Une vie d’animal.  Un singe arrogant domestiqué en costume trois pièces venu jouer avec une biche enfermée derrière des barreaux invisibles,  avant de rentrer rejoindre sa femme et ses trois chimpanzés.  Hier c’était un zèbre sadomasochiste. Demain un tigre puceau  qui se prend pour un lion. Une arche ou Noé s’est fait bouffer par des prédateurs sans conscience. Sans empathie. Sans humanité. A cette heure de la nuit, les Hommes sont des animaux vicieux, seuls, avec des rêves de rois. Des enfants ridés qui font des caprices.

Les loups passent à  plusieurs reprises dans la soirée, hurlant au travers de leurs gyrophares bleus, mais le cerf n’est jamais mordu, pas même reniflé. Au mieux, une hyène prendra une amende symbolique pour décourager le troupeau quelques temps. Elles finissent toujours par revenir.

Ce  mammifère est un carnivore, irrémédiablement attiré par l’odeur de la mort.

 

 

Benjamin Clementine - God Save the Jungle 

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15 août 2018

Le géant aux dents de lait

 

 

 

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ll est debout, une béquille en main. Une genouillère bleue et grise recouvre sa jambe droite. Il traîne la patte jusqu'à l’espace réservé aux personnes handicapées. Il porte un jogging bleu, des baskets blanches et une veste en cuir  cintrée dessinant des épaules de bodybuilder alors qu’il est maigre comme un clou et que dehors la température avoisine les 40 degrés.

 

 Dans le tram, les corps  prennent le frais mais les odeurs de transpiration mêlées aux déodorants chimiques sont omniprésentes. Ça sent l’hôpital et Yves Rocher en même temps.  La promiscuité n’arrange rien. Entassés comme des sardines, les passagers cherchent un peu d’oxygène en regardant le plafond. Les peaux mates se frôlent et se séparent instantanément avec une gêne palpable et parfois un soupçon de chair de poule.

 Les fronts suintent. Les haleines chargées de tabac, d’alcool ou de café se font remarquer. Les bourrelets se pavanent fièrement sous des des t-shirts moulants. 

 Certains fétichistes en profitent pour se délecter de la vision de doigts de pied vernis paradant  dans une paire de sandale en cuir ou d’une branche de soutien-gorge discrètement dévoilée. L’imaginaire prend le relais pour ces érotomanes en mal de sensations qui pensent que le moindre regard échangé est un appel à passer une nuit torride.

 

 Sous les aisselles, à la sortie d’une narine, d’une oreille ou d’un torse, les touffes rebelles de poils s’affichent sans complexe à la vue de tous, sauf des plus prudes, qui préfèrent détourner le regard pour se plonger dans leur téléphone.  

Les textos n’ont plus d’intimité. « J’arrive mon amour ». « Qu’il aille se faire foutre ». « Je m’en bat les couilles de cette gonzesse ». « Lol ».

 

Les discussions téléphoniques deviennent collectives. J’apprends que la femme derrière moi ne supporte plus sa sœur et que Tinder est un bon plan pour se faire inviter au restaurant. Magic System s’invite dans le trajet via l’enceinte portative d’un collégien qui pense qu’il a le monopole du bon goût en matière de musique jusqu’à ce qu’une sexagénaire lui demande gentiment de baisser le volume. C’est souvent l’étincelle qui fait péter ce semblant de calme mais cette-fois, la musique s’arrêtera et le jeune sortira à l’arrêt suivant pour rallumer sa disco-mobile et finir sa route sur la piste cyclable.

 

Il jette un coup d’œil autour de lui. Un regard sec, sévère, déterminé, pour affirmer d'un cri silencieux, qu’il est maître de cet espace confiné, qu’il s’est pété le genou comme un bonhomme, un vrai, lors d'une baston contre quinze mecs déchaînés qui voulaient lui prendre son matos ou d’un tacle assassin lors d’une partie de foot improvisée sur le bitume. Il défie chaque voyageur  de ses yeux verts en plissant le front, répétant son rôle de mâle devant un miroir invisible. Vincent Cassel en mode transport en commun. « C’est à moi que tu parles ? C’est à moi que tu parles ? ». Il pourrait faire du cinéma. Il a une gueule à la Marlon Brando avec l'accent alsacien en plus. La rage est en lui. La paranoïa aussi certainement. Il est prêt à bondir à la moindre parole mal placée, au moindre clignement d’œil le défiant ou au contrôle de sa carte Badgéo qu’il n’a plus chargé depuis plusieurs semaines. Il y’a un mois, un contrôle a dégénéré. Il a réussi à s’enfuir alors qu’il allait se prendre une amende mais là il sait qu’avec sa jambe en carton, il doit anticiper et sortir à la moindre alerte.

 

 Le tram B s’arrête à l’arrêt Musée d’art moderne.

Elle composte son billet et se faufile un chemin parmi cette masse anonyme, dirigeant sa poussette comme un convoi exceptionnel qui risque d’exploser au moindre choc avec une mine-pied qui traînait par là.

 Elle se poste à côté de lui. Il fait la grimace et lâche un « Tsss » d’agacement. D’autres voyageurs soupirent sous-entendant que le tram est trop blindé pour y ajouter une poussette. Elle a l’habitude. Elle fait comme si elle n’avait pas entendu.

Il sent qu’on l’observe. Que de minuscules  yeux marron ne le lâchent plus.  Une petite friandise d’environ deux ans le dévisage avec naïveté et curiosité. Sa tête emmitouflée dans une casquette rouge fait ressortir sa peau caramel. Son nez coule. Elle renifle discrètement jusqu’à ce que sa mère sorte un mouchoir de sa poche et qu’elle pousse de toutes ses forces, plus pour le jeu que pour se vider les narines.

Elle sourit comme un soleil dans cet environnement aseptisé et climatisé. Un noyau de pêche fait office de tétine et un biberon au sirop de cassis goutte légèrement sur son t-shirt Snoopy.

 Il commence à la fixer, décontenancé. Elle ne baisse pas le regard. Un duel de western s’engage entre ces deux êtres aux dents atypiques. Les dents de lait de la petite, irrégulières et fragiles  rivalisent avec les dents abimées du géant, rongées par une consommation excessive de cocaïne.

Elle sourit gratuitement, généreusement, sans raison particulière pour lui envoyer des balles de tendresse.Ces missiles là ne blessent pas ou alors ils font juste saigner le coeur. Il ne peut pas lui reprocher cette insistance d’amour. Il ne peut pas faire face à la faille qu’elle vient d’ouvrir avec ses pommettes.

Il essaie de contenir son sourire en se mordant la lèvre et craque en lui faisant un petit signe de la main.

 Le tram s’arrête à la station Homme de Fer. Elle lance des « pardon », « excusez-moi », « désolé », « c’est ici que je descends », « merci ». 

 Il les regarde s’éloigner. L’oisillon fragile titubant au rythme des pas de sa mère. Elle se retourne et lui rend un signe de sa petite main délicate. 

 Il regarde le sol et sourit à nouveau mais cette-fois ci franchement, sans fausse pudeur. Les autres autour de lui n’existent plus. Le masque tombe. Il fait abstraction du rôle qu’il se donne en société pour ne pas se faire bouffer par les autres parce qu’il a souffert la dernière fois qu’il s’est livré à cœur ouvert et qu’il a donné sa confiance à quelqu’un. Depuis, il marche en équilibre sur le rebord de la vie, attendant qu'on lui tende une main pour ne pas s'écraser au sol dans un son aussi sourd que son existence.

Il en arrive encore à se demander ce qui a fait que sa vie est partie en sucette. Il en a marre de cogiter, de passer des nuits entières dans un lit trop grand, la boule au ventre, à chercher un sens à tout ça  . Quand la pression est trop forte, il enchaine les clopes au balcon de son appartement suffocant. Une luciole orangée émanant de la fumée devient sa confidente. Il se met à lui parler, à pleurer aussi. Les passants lèvent la tête, le prenant pour un fou ou lancent des rires moqueurs. De là-haut il a le vertige de sa propre vie. Des tremblements s'emparent de lui. Le diable lui caresse l'épaule et lui susurre qu'il est temps d'y aller, qu'il est seul au monde et  qu'en bas, il pourra trouver de quoi se soulager rapidement pour une soixantaine d'euros. Il sait qu'il va avoir mal ensuite mais il en assez de ne pas dormir quand tous les autres rêvent, blottis les uns contre les autres.

La porte se ferme d’un claquement brutal qui le ramène à la réalité. Son visage lui aussi se referme brutalement. Il vérifie que personne ne l’a chopé en train de s’attendrir sur cette petite boule de vie. Il reprend son rôle de caïd sans faiblesse.  La faille se bouche. La lumière ne passe plus.

Le fantôme aboie à nouveau. « Ça va, t’es  à l’aise ? Tu ne veux pas non plus t'asseoir sur mes genoux, bouffon ? ».

 

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08 juillet 2018

L'heure des timides

 

 

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Me voilà dans le couloir d’un immeuble du quartier de l’Esplanade. Ma chemise est trempée, après avoir traversé toute la ville sur un vélo trop petit. J’ai l’impression d’avoir le Baggersee sous les aisselles. Le type du Bon coin qui me l’a vendu,   m’avait prévenu. L’engin n’est pas du tout à ma taille, mais pour trente euros, je suis prêt à me fracasser les genoux contre le guidon, à chaque coup de pédale.

 La fête est déjà bien entamée. J’entends des voix criardes. Des rires exagérés par l’alcool ou  l’hypocrisie. Les basses font trembler les murs. Sur un papier scotché à l’entrée, il est maladroitement écrit que la personne organisant l’évènement s’excuse pour la gêne occasionnée. Par ce message, elle indique poliment aux voisins, qu’ils peuvent aller se faire foutre, qu’ils ne dormiront pas de la nuit et qu’il y’aura des traces de vomi dans l’escalier demain matin.

 J’hésite à sonner. Je peux encore rebrousser chemin et me laisser porter par un bon film, accompagné de mon chat, jusqu’à ce que le sommeil vienne m’apprivoiser. Vol au-dessus d’un nid de coucou  repasse sur Arte ce soir. C’est tentant. J'aime regarder des films chelous en noir et blanc, à l'heure où tout le monde est au plumard. 

La porte s’ouvre soudainement. Je suis l'élu. Piégé. On me tire à l’intérieur comme une invitation forcée à danser à un mariage.Je suis un piètre danseur, la faute au strabisme de mes jambes intimidées

Arriver en retard à une soirée, c’est comme arriver à l’heure accompagné de Nordahl Lelandais. Dans les deux cas, les gens s’arrêtent de parler et me défigurent comme  un psychopathe qui vient  d’emballer les membres d’un gosse dans un sac-poubelle. C’est vrai que je ne suis pas ponctuel mais de là à jouer au Mikado avec des morceaux de cadavres, il y’a des limites.

Je n’ai jamais aimé les jeux de société en plus. Philibert a beau proposer des jeux originaux et complètement tripant, à chaque fois que je tente ce genre d’expérience, ça part en sucette. Je suis mauvais perdant et misanthrope. C’est peut-être un début d’explication.

 Déjà petit, lorsqu’à la récré, une partie de billes s’improvisait sous le préau, j’invoquais une malformation de la vessie, due à une séparation avec mon frère siamois imaginaire, pour m’éclipser aux toilettes.

Il faut dire que certaines amitiés étaient malmenées  lorsqu’on  raflait la totalité de mes précieuses boulettes de verre.

Le terrain de jeu devenait un terrain militaire avec des magouilles à en faire saliver  Mark Zuckerberg. Les gamins ne se rendaient plus compte qu’ils avaient 8 ans et qu’il s’agissait juste d’une activité frivole. Tous les coups étaient permis. Tricherie. Trahison. Alliance. Bluff. L’école de la vie quoi. Jérôme Kerviel devait être un sacré joueur de billes.  La seule différence avec lui, c’est qu’à la fin de la partie, on ne prenait pas trois ans de prison et  un million d’euros d’amende pour abus de confiance   mais on se réconciliait autour d’une tartine de Nutella. Tout serait beaucoup plus simple si le CAC 40 clôturait avec un bon gros goûter à la pâte à tartiner.

Je réalise qu’il s’agit d’une soirée déguisée quand Cat Woman me propose une bière. Je comprends mieux tous ces regards qui viennent se poser sur ma personne. Je suis mal à l’aise. Quand j’ai besoin de me rassurer, j’imagine Iggy Pop faire le chimpanzé sur scène à ses débuts, alors que tout le monde le prenait pour un dingue. Torse nu, l’Iguane s’avançait vers le micro avec sa démarche si particulière. « Je suis le passager et je me promène. Je me promène à travers l'arrière de la ville. Je vois les étoiles sortir du ciel. Oui, le ciel lumineux et creux. Tu dis que ça semble si bien ce soir. Je suis le passager ». C'est le genre de chanson qui ne se chante pas en français. Gêné, j’aimerais être un iguane et me confondre avec la tapisserie.

On m’embrasse enfin, moi, la créature sans costume. Jouer à être un autre, je le fais déjà sans masque et sans cape, à cette soirée. Schizophrénie  festive ou manque de confiance en soi, peu importe le terme. L’essentiel étant de rester dans la norme, sans passer pour quelqu’un de suffisant auprès de ces gens que je ne connais majoritairement que  par publications interposées sur Facebook. Avec mes vrais amis, je ne triche pas. Je peux les regarder dans les yeux et les poignarder sans prononcer le moindre mot. C'est peut-être ça l'amitié, se comprendre par un silence, au lieu de parler pour ne rien dire.

Les bises s'enchaînent.  Je serre des mains  aussi  moites que les miennes. Je découvre le parfum des autres. Musqué. Boisé. Fruité.  Certains ont pris leur douche il y’a peu de temps. Effluve de shampoing chimique  à la  noix de coco ou au Malabar. Crème de beauté pour peau grasse. Lotion matifiante pour dissimuler des imperfections et approcher la texture lisse d'une couverture de magazine photoshopée. Se recouvrir de poudre, de gel, de vernis. Se cacher pour se faire voir. De la sueur aussi. Pas la sueur   puissante des participants   des Courses de Strasbourg. Ni une transpiration crasseuse. Celle qui imprègne les vêtements après avoir fait l’amour.  Une sueur bestiale. Excitante. Animale.

Un vinyle tourne sur une vieille platine Dual au bois fatigué. Justice donne le ton. “Because we are your friends – You’ll never be alone again – Ooh…Come on »Dans ma tête, un paysage islandais  lunaire.  Des montagnes recouvertes de neige. Des journées où il fait nuit.

Les clopes s’allument à une cadence infernale. Les photos de gencives en décomposition ou de  trous dans la gorge apposés sur les paquets ne sont pas dissuasifs. L’horreur est banalisée  et routinière. La guerre en Syrie se regarde entre  deux épisodes sur Netflix. Les morts-vivants lobotomisés ne sont pas que dans Walking Dead. Ils sont aussi devant leurs télés, à faire la révolution avec leurs télécommandes.

Arrive le moment que je redoute : La discussion.

Une succession de futilités pour parler de soi, en posant des  questions aux autres. Tout y passe. Le boulot. Les  études. Le dernier film vu au cinéma. La constipation.  J’aurais dû venir avec un CV ou un Questionnaire de Proust si on m’avait dit que je passais le casting de The Voice. C’est vrai que la fille qui danse toute seule, déguisée en infirmière, ressemble à Zazie, mais avec deux grammes d’alcool dans chaque bras. Mika est peut-être aux chiottes, en train de snifer une ligne de coke ou de se taper Pascal Obispo déguisé en Marsupilami.

L’ivresse a mordu sournoisement ses proies. La fièvre s’empare de ce cube de béton de 80 M². Les  gobelets se renversent sur le parquet. Les boulettes incandescentes  traversent le ciel pour finir en cratères,  sur la planète Canapé. Les miettes de petits-fours partouzent au fond d'un bol. Premiers baisers volés contre un mur à peine éclairé. Le goût des lèvres charnues. Les langues qui se cherchent. Entre le trop et le pas assez d'un clip de  de Massive Attack  où les robes volent au ralenti et  les cheveux dansent avec sensualité. Les braises du possible illuminent les visages fatigués. Ils attendent le signal invisible qui fera que cette soirée sera LA soirée.

Je m’éloigne pour m’accouder à la rambarde d’un balcon. Pour respirer, au propre comme au figuré. En bas, à cette heure de la nuit,  les passants sont des fourmis qui zigzaguent involontairement, tentant de ne pas finir en Köfte sous un bus de la CTS. Bob l'éponge me propose de rejoindre un groupe se dirigeant vers le Fat Black Pussycat. Je reste dubitatif, comme un fan des Arctic Monkeys à qui l’on demande si le dernier album du groupe est bon. Un autre cube de béton avec d’autres gens à l’intérieur. Une autre musique. D’autres boissons à consommer. Chacun son exutoire pour s’arranger avec la vie. Rester vivant c’est déjà pas mal alors peu importe la façon.

Lorsque la fête est presque terminée mais qu’il reste quelques paumés qui ne savent pas s’ils doivent rentrer se coucher ou  gratter une dernière bière, arrive l’heure des timides.

 Les physiques les plus avantagés sont déjà dans les bras des plus entreprenants.  Les silencieux ivres deviennent bavards et se prennent à refaire le monde avec charisme. Les transparents brillent sous le stroboscope de la revanche, dansant dans un mouvement désynchronisé, sans se soucier du regard des autres.  Les timides se lancent, le vertige au coeur. Le mal d'aimer donne du courage. Ils tentent maladroitement de parler aux filles ou aux mecs qu’ils ont regardés du coin de l’œil toute la soirée. Ils n’ont plus rien à perdre. Sur un malentendu, tout est possible. Se jeter du balcon ou se jeter à l'eau

 Il est grand temps de rallumer les étoiles et de briller des yeux.

Samedi prochain tout recommencera. Un cube de béton – des gens à l’intérieur – de la musique - des boissons à consommer.

 

 

Ólafur Arnalds, SOHN - unfold

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06 juillet 2018

La papillote de sentiments

 

 

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J'ai passé l'après-midi à faire des courses pour lui faire une surprise digne des plus grands chefs étoilés. Deux heures à chercher l'ensemble des aliments composant cette recette trouvée sur le net. Bernard M., le mec qui a proposé ce plat sur marmiton.com, aime les défis ou alors il est complètement fou, parce que mettre dix-sept ingrédients dans une "papillote de dorade aux épices  en feuilles de bricks sur son lit de pommes de terre", il a dû tomber dans l'escalier étant gamin ou il descend d’une lignée de druides.

 A la  caisse de l’Ancienne Douane, on m'annonce  l’addition avec  la  compassion et l’émotion  d’un  discours de remise de prix aux Oscars.  Je sors ma carte bancaire comme un condamné à mort. Je regarde la foule derrière moi :

« J’aimerais remercier ma banque de m’avoir accordé un découvert. Je dédie cette addition à tous les mecs qui galèrent au supermarché, à chercher des ingrédients qu’ils ne connaissaient pas jusqu’à présent : fenouil, cumin, huile de sésame, roquette. Mes amis, l’anis étoilé n’est pas un club de foot. La patate douce n’a pas besoin qu’on la prenne dans ses bras avant de  l’éplucher. La vitelotte n’est pas une MST. Ce ticket de caisse interminable, c’est aussi le vôtre. C’est notre victoire ».

Chargé comme une mule. Je dévale les cinq étages de mon immeuble avant de ficeler fermement à mes hanches, le tablier de cuisine offert par ma sœur. On peut y lire « T’inquiète, je gère ». Pas de pression. Il suffit de lire la recette, de mélanger les ingrédients et de mettre tout ça au four tranquillement. 

Il me reste deux heures avant  sa venue. Ne manque plus qu'une caméra et je suis dans Un dîner presque parfait : une bande de guignols psychorigides qui donnent des notes fantaisistes sur la couleur d’une nappe, le pliage des serviettes ou la cuisson du magret de canard.

Sur la fiche technique du site, ils indiquaient "niveau facile, préparation rapide". C'est lorsqu'un bout de mon pousse se retrouve dans le lavabo que je commence à me dire que Bernard M. est vraiment un enculé. La faute à une carotte rebelle qui voulait faire la maligne devant ses potes, au moment où je découpais sa petite-sœur en rondelles. Un bout d'essuie-tout en guise de pansement. Si le plat est dégueulasse, j’aurais au moins appris un geste de premier secours.

La mutinerie se propage dans toute la cuisine. Les feuilles de brick, collées les unes aux autres, refusent de se séparer, se brisant en mille morceaux sur le carrelage.

Sabotage.

 « Niveau facile » hein ? Petit con. Nanard, si je te retrouve à poster ce genre de commentaires, c'est pas sur un site de cuisine qu'on va te retrouver mais en exposition chez un taxidermiste.

J'arrive tant bien que mal à l'étape finale. Je prépare la dorade avec la délicatesse d'un démineur. Centimètre par centimètre. Un docteur Maboule qui opère un poisson à cœur-ouvert, avec une pince à épiler pour sortir les arrêtes en guise de scalpel. A la moindre erreur, le truc me pète à la gueule.  Je risque d'y perdre un œil via l’attaque sournoise  d’une patate kamikaze du front de libération de la pomme de terre qui veille sur mes faits et gestes. L'ennemi est un vrai stratège. Je me crame la main en voulant ouvrir le four.  Je manque de tout faire tomber par terre. Chaleur tournante, pulsée, grill. Comme je ne suis pas ingénieur en aéronautique, par mesure de sécurité, j’allume tout en même temps.

Je me jette sous la douche et enfile ma plus belle chemise.  Une bougie pour l'ambiance romantique. Il ne me manque plus qu'une rose entre les dents et un morceau de violon en fond, et on se croirait dans une  pub pour un dentifrice.

 On sonne  à la porte. C'est elle.

Sublime. J'ai les genoux qui tremblent. La gorge serrée. J'ai pété mon PEL pour cette soirée. J'ai bravé les tranchées au supermarché et  évité les obus d’oignons. Je suis en attente d’une greffe de la main pour mes brûlures au second degré et d’une  prothèse de pouce, mais elle est là, en face de moi, les yeux qui brillent.

Soudain, tout bascule. Le détecteur de fumée se met en route. Le voisin toque à ma porte en hurlant « Au feu ! Au feu ! ». Je me jette dans la cuisine comme si ma vie en dépendait. Masque à oxygène. Hache. Grande échelle.

« Ici le central, on a un gros problème ! La dorade ressemble à un pneu calciné. RIP petite papillote ».

Je me sens nase, nul et décontenancé. J’essaie de ne pas le montrer puisque c’est bien connu, un homme ne montre pas ses faiblesses. Un homme ne pleure pas. Un homme ne doute pas. Un homme sait toujours quoi faire. Il prend des initiatives, agit, réagit. 

Mon visage désabusé lui montre que je ne cache rien et que toutes ces conneries de magazines sur les hommes, ne valent pas un clou.  Ma seule crainte est de la voir partir par peur ou pitié.  Je tente de me ressaisir avec une blague pourrie qui ne fonctionne pas et je lui propose de sortir diner parce qu’il n’y a plus rien à manger et parce que l’appartement est un barbecue géant.

C’est comme ça que nous nous retrouvons au Botaniste pour un premier tête à tête. D’abord tendus et gênés, l’atmosphère se détend rapidement au fil des cocktails  mystérieux préparés par Clémence, petite souris discrète qui fait tourner les têtes. Les épices savamment dosées, le gin, une alchimie procurant des  sensations sensuelles et suaves qui mettent en confiance. Nous jouons au chat avec la souris, en tentant de noter sur une serviette en papier, les ingrédients composants ces élixirs secrets. 

 Le  voile de pudeur qui nous recouvre finit par tomber  et nous nous livrons à un jeu de séduction par plats interposés : Onctuosité du Houmous de pois jaune, Dukkah. Fraîcheur du pistou de courgettes, concombres, haricots tarbais, vinaigrette basilic. Gourmandise d’une pêche pochée à la bière, graine de courge. Pleins de mots que je ne connais pas mais dont les senteurs, une fois en bouche, semblent connues depuis toujours.Le temps passe trop rapidement dans ce genre de moment fusionnel. Un décor sombre et étoilé s’installe déjà à l’extérieur. J’apprécie le son de sa voix. La façon qu’elle a de dire « délicieux ». Son rire spontané et enfantin. Ses yeux bleus qui se dilatent de plus en plus. 

La suite se résume en quelques mots :

 Des rires – des regards – le sentiment qu’il se passe un truc entre nous que les autres ne peuvent pas sentir – du vin rouge charnu – une balade sur les pavés colorés de la rue des enfants – nos mains qui se frôlent et qui finissent par s’apprivoiser – un baiser maladroit devant le cinéma Star – Mes yeux qui suivent le tram qui la ramène chez elle.

Je me sens invincible. Intouchable. Je marche sans savoir où je vais. J'ai envie de crier au monde qu'au  final, peu importe ce qu’il y’a dans une papillote, du moment qu’on y met des sentiments.

 

Let's Eat Grandma - Eat Shiitake Mushrooms 


 

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06 juin 2018

Lola et les cygnes d'acier

 

 

 

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Photo: Strasbourg.eu

 

 

 https://www.facebook.com/lavieabsurdedeMrZag/

 

J’ai appris à lire avec le Petit Robert et à rêver avec  Morgane de toi. Apprendre la vie dans un dictionnaire, et avoir des amis(es) imaginaires, au moins  ça ne déçoit pas.  Dans mon monde, les soleils brillent la nuit  et les filles s’appellent toutes  Lola. Lola, c’est mon amoureuse du Cm2. Ma mère qui rentre quand je dors déjà. La voisine qui sent le lilas.

  J’engloutis des kilos de spaghettis à la sauce tomate,  pour ressembler à Mateo et sa peau mate.  J’aimerais  être italien. Parler fort comme Al Pacino et avoir un père diplomate.  Dans la vraie vie, celle où les parents divorcent parce que le  Papa a des traces de rouge à lèvres sur le col de sa chemise, je  suis transparent, comme une baie vitrée qu’on se prend en pleine face. Je ne sais pas quoi faire de mes mains. Elles se chamaillent dans mes poches en permanence. Je me mords l’intérieur des lèvres, à défaut de mordre les gens. « Hypersensible » a dit le pédopsychiatre, au bout de 17 séances à 63 euros la demi-heure.

 Je marche la tête baissée pour ne pas croiser le regard des gamins à l’affût d’une proie à tabasser. Je les attire. Je suis l’oisillon de la portée qui ne reçoit pas la becquée. Grand  mais sec. Une girafe aux oreilles décollées, avec des taches de rousseur sur les joues. Voûté comme une église qui sent l’armoire de mamie. Je suis un animal blessé, à l’âme traquée par des charognards, qui sentent mes faiblesses à mon regard de chien battu. Chaque soir, après l’école, je fais un détour par le  centre commercial Rive Étoile. On dirait le nom d’un poème de Verlaine mais  c’est   Malraux qui règne sur cette Presqu’île.  Succession de magasins avec des Lola qui sentent forts le parfum et qui s’affairent à plier des vêtements jetés en boule par des clients insolents.

Assis sur un banc, les derniers rayons du soleil embrassent ma peau. Les deux cygnes  Paindavoine  veillent sur les passants. Ils sont des milliards de fois plus grands  que moi et pèsent au moins 150 tonnes chacun.  Si j’avais du courage, je grimperai à leurs sommets d’acier, pour plonger comme le bonhomme en maillot de bain moulant dans la pub de  Red Bull. « Red Bull donne des ailes ». Du diabète aussi, d’après la maîtresse. Pour être honnête, je ne sais pas nager et je risquerais de tomber nez à nez avec un poisson-chat gigantesque qui ne ferait qu’une bouchée de moi.  Je ne sais pas s’il y a vraiment ce type de créatures dans  cette eau vaseuse mais c’est un pêcheur aux cheveux blancs qui me l'a dit, en écartant les bras au maximum pour me montrer la taille de la bête. Un Big Fish avec des moustaches comme dans le film de Tim Burton que j’ai  vu avec tonton.   C’est donc ici que Mac do s’approvisionne pour concocter son  Filet-o-fish. 

  Je flâne en humant le parfum des boulangeries, salivant à la vue  de collégiens qui dévorent des frites recouvertes de ketchup. Nous sommes plusieurs à l’école à nous goinfrer de repas imaginaires, attablés avec Peter Pan, chaque midi. J’ai faim. J’ai mangé une pomme et un reste de Pepito  en guise de déjeuner. En ce moment, Maman travaille trop pour me préparer un sandwich. Celui au thon, avec beaucoup de mayonnaise, reste mon préféré mais j’enlève toujours les tranches de concombre. Les pigeons mangent n’importe quoi. Même du concombre.

 Parfois, elle me glisse un ticket restau dans le cartable, avec un petit mot griffonné à l’arrière d’une vieille liste de courses.  « Et ne dépense pas tout en chips, mon p’tit mec. Je t’aime. Maman ». Ça me chatouille le cœur. Je les mets tous dans une boite secrète que je sors quand elle me manque vraiment trop. Un coffre-fort d’amour qui sent la barbe à papa, à défaut d’en avoir un qui ne fait que payer la pension alimentaire.

  Je cherche à perdre du temps pour rentrer chez moi le plus tard possible parce que le silence de l’appartement m’angoisse. Non, je ne suis pas une poule mouillée mais maman n'arrive qu'à la tombée de la nuit et je suis certain qu’une famille de monstres habite sous mon lit. Je les entends gratter la nuit  et des chaussettes disparaissent dans la machine à laver. « C’est grâce à ce boulot  pourri que tu as des coquillettes dans ton assiette » qu’elle dit. Je suis prêt à manger des épinards si ça la fait rentrer plus tôt. Je n’aime pas trop ça. Quand je croque dedans, j’ai l’impression de manger du vide.

La raison principale de ce temps perdu, c’est que chaque soir, ma Lola emprunte ce chemin et s’arrête chez le confiseur pour s’acheter des bonbons tellement chimiques, que même les enfants de Tchernobyl n’en veulent pas. Elle s’assoit toujours au même endroit et tire la langue dans la vitrine, pour  voir si elle est violette, bleue ou verte. Mon frère dit qu’à force d’avoir peur de me prendre un râteau, c’est Ethan qui lui roulera une pelle. Comme si j’avais envie d’aller jardiner avec elle. Je n’ai peut-être pas la main verte mais  j’ai un plan secret que je prépare depuis plusieurs mois. Pour ça,  je lui pique chaque semaine quelques centimes dans son porte-monnaie. J’en suis presque à 18 euros et il me reste deux mois avant les grandes vacances et l’entrée au collège.  Encore un peu de patience et je pourrai  l’inviter à l’UGC.

 Dans l’obscurité, j’aurai assez de courage pour  lui dire que je pense à elle tout le temps et que mon cœur  pique comme quand j’avais la rubéole. Chaque soir, dans mon lit, je visualise la scène :   ma main qui glisse vers la sienne. Ses ongles   vernis comme des cerises trop mûres.  Le cœur qui bat comme un marteau -piqueur. Un mélange de peur, d’excitation et de chair de poule comme quand j’écris au tableau.  À la télé, ça se passe comme ça.  J’espère qu’elle ne tombera pas enceinte si on s’embrasse sur la bouche. Une fois, dans Docteur House c’est arrivé. Au pire des cas, je mâcherai un préservatif à la fraise avant notre rendez-vous. Il y'en a plein sous le lit de mon frère.  Je choisirai un film qui fout les pétoches, pour la prendre dans mes bras au moment où un zombie arrachera la gorge de sa victime affaiblie. Dans les films d’horreur, même si le zombie marche à deux à l’heure, il y’a toujours une femme qui trébuche sur un bout de bois et qui hurle, au lieu de taper un sprint pour sauver sa peau.

S'il  me reste un peu de monnaie, nous boirons un diabolo-menthe ou nous mangerons une glace à la fraise, sa préférée.  Sinon, nous irons à la médiathèque, juste en face. Même si j’ai un peu de mal en lecture, je connais cet endroit par cœur. J’y reste parfois  jusqu’à la fermeture et je rêve en lisant des bandes-dessinées.  Parfois, je prends des livres au hasard aussi et je ne comprends pas grand-chose. Les adultes lisent des trucs vraiment étranges. Sur la guerre, le Bouddhisme ou des pavés avec  tellement de mots dedans, qu’il faut toute une vie pour les terminer. 

Les gens semblent heureux et insouciants à la terrasse d’une péniche. Le vin doit aider, parce que maman en boit  toujours un verre quand elle soupire en  enlevant  ses chaussures après le travail. Ses pieds lui font un mal de chien.  On dirait une cigogne blessée, tellement ses  talons sont hauts. Pour la fête des mères, je lui ai promis que je lui ferai un massage. Enfin si j’ai le temps. Sinon, ça sera un collier de nouilles.

 Un dragon en nuages  glisse dans le ciel pour s’écraser contre l’une des tours Black Swan. Peut- être que Nathalie Portman y habite secrètement mais ces tours sont vraiment moches. On dirait des HLM pour riches. A leurs pieds, le tram finit par arriver. Un vaisseau spatial qui sent la sueur à l’intérieur.

 Je peux voir Lola s’agripper à une rambarde tant bien que mal afin de ne pas la toucher avec les mains. Elle n’aime pas les microbes Lola. Elle pense qu’ils sont capables de la manger même s’ils sont microscopiques. C’est un microbe qui a tué sa Mamie l’hiver dernier. Ce n’est pas parce qu’on ne les voit pas, qu’ils n’existent pas. Un peu comme mon père.

 Ses cheveux sont attachés avec un élastique jaune, ce qui dévoile une fossette quand elle sourit. Je pourrais passer ma vie à  regarder cette fossette.

Ce matin, la maîtresse m’a demandé ce que je voudrais faire plus tard.  J’ai hésité. Caresseur de chats. Goûteur de gâteaux au chocolat. Dresseur de mogwaïs. Garde du corps pour mamans divorcées.

Mais au final, c’est décidé. Je ne veux pas grandir mais être un cygne d'acier sur lequel Lola pourra s'envoler.

 

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13 mai 2018

50 nuances de grès

 

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photo:  https://www.pinterest.fr/pin/524810162805042606/?lp=true

 

 https://www.facebook.com/lavieabsurdedeMrZag/

 

En voyant un groupe de touristes japonais te shooter avec l’excitation d’un toxico qui se fait un fixe, j’ai mal à ma cathédrale. Jaloux peut-être. Possessif ou égoïste certainement.

En amour, je ne partage pas. Qu’il est douloureux de me mêler  à ceux qui sortent leurs perches à selfie pour  justifier d’un semblant de vie sur Instagram. Bienvenue dans un monde de réflexes sans réflexion. L’important n’est pas de t’immortaliser sur une micro carte SD, Facebook ou un livre photo imprimé en ligne mais de te sentir  respirer, de t’écouter nous raconter des histoires, toi, qui  à tes pieds, observe   l’absurdité mais aussi la beauté des Hommes depuis plus de 1000 ans. Car oui, l’être humain fait parfois preuve de bonté entre deux moments de folie.

Je peux  comprendre cette nécessité de répertorier et archiver des souvenirs en prévision d’années Alzheimer à s’uriner dessus, mais ce  besoin narcissique de partager une bouche en cul-de-poule sur fond de monuments historiques  sur les réseaux sociaux pour exister, bander devant un « like » ou baver sur un commentaire élogieux, me désole. Pardon Darwin, l’Homme ne descend pas du singe mais plutôt d’un mouton croisé avec un gallinacé.

Un mioche naïf, qui n’a certainement pas encore de compte  Snapchat, tient à peine sur ses jambes dans sa salopette trop grande. Il se penche, prenant appui sur ses Kickers jaunes. Vertigineux. Splendeur d’un autre temps. C’est Noël en plein mois de mai.  Ses yeux ébahis, ronds comme ceux d’un personnage de Miyazaki, montent lentement jusqu’à ton sommet. Il neige dans son cœur.  Il manque de trébucher, sauvé in extremis par le biceps imposant de son père sur le qui-vive.   Dora l’exploratrice et Pat’ Patrouille ne font pas le poids face à ton immensité. Même Léon  le doudou est recalé au fond de la poussette. Au bord de la dépression, il tentera de finir ses jours en s’étouffant avec une tétine.

Les vitraux brillent sous l’impact des flashs voyeuristes et rougissent de honte aux commentaires de prétendants au prix Nobel de la stupidité. « Tu crois que si on saute tous en même temps, elle peut s’écrouler ? ». « Regarde y’a une statue, on dirait ta mère ». « Franchement, Notre-Dame de Paris, rien à voir».

Le grès rose transpire l'Histoire et des histoires. Des nuances de bonheur, de romantisme,  de  pitié, de  tristesse, d’intolérance, d’horreur, d’urine de chiens ou d’étudiants bourrés après une soirée à consommer des tartes flambées à volonté au Flam’s. Des nuances de grès aussi, marqué par  l’impact de guidons de vélos trop entreprenants. Des tags. Des déclarations d’amour ou de haine. Je ne sais pas ce qui me dégoûte le plus « Je t’aime mon chouchou. Sylvie 01/03/96 » ou « Nique la police PD».

A genoux, en ton cœur, une dame  lie fermement ses deux mains. La tête baissée, un cierge enflammé  fait refléter ses cheveux cendrés. L’espoir et le recueillement  à l’intérieur contrastent avec la foule et l’exubérance à l’extérieur. Qu’il est rare de pouvoir  trouver un lieu empli de silence à Strasbourg, que seul le bruit aigu d’une chaise maladroitement traînée au sol vient briser.

Les commerces de souvenirs régionaux pullulent autour de toi. Tu suffoques. Tu tousses,  d’où ce souffle qui te tourne autour. Il  ne s’agit pas du Diable qui survole la Terre en chevauchant le vent, comme le veut la légende, mais une de tes nombreuses crises d’asthme. Une allergie aux pollens ou aux touristes

Cigognes en peluche, moules à Lamala se vendent comme des Manalas. Midi sonne à ta cloche. Les cloches en chaussures de randonnée et en vestes Northface sortent leurs téléphones et surfent sur Tripadvisor pour dénicher la winstub qui proposera une choucroute garnie au meilleur prix. Les plus malins cherchent la bonne affaire sur l’application La Fourchette. Moins 50 % pour l’achat d’une entrée et d’un plat ou d’un plat et d’un dessert. A ce prix-là, mieux vaut ne pas savoir quelle est la composition exacte de la barquette sous - vide déversée dans leurs  assiettes. Le made in Métro ne peut pas rivaliser avec le made in Elsass. Dans ce genre d’établissements peu scrupuleux, les knacks sont torturées au micro-ondes. On peut entendre leurs gémissements si on tend bien l’oreille. Un jour, les saucisses du monde entier se rebelleront. La vengeance sera terrible.

 

Au sol, les chewing-gums blancs noircissent. La faute aux conducteurs de  bagnoles, notamment de  4X4, qui tournent pendant des heures pour ne pas avoir à marcher 350 mètres de plus pour se poser en  terrasse. Le concept du 4X4 en centre-ville me dépasse. Certainement une clientèle excessivement prudente, en prévision d’une coulée de boue Place d’Austerlitz,  d’un chemin forestier impraticable rue des Pucelles ou du passage d’une harde de sangliers allant faire les soldes aux Galeries Lafayette.

Sur la place centrale, te tournant le dos,  les troubadours et saltimbanques se succèdent. Cracheurs de feu,  chanteurs lyriques, violonistes, jongleurs y trouvent un bon moyen d’y exercer leur art mais aussi  de mettre du beurre dans les épinards grâce aux précieuses pièces qui tombent au fond d’une casquette ou d'un étui de guitare. Les serveurs parfaitement apprêtés  voient ces spectacles de rue d’un œil blasé. Certains même, ne les voient plus, étant tellement ancrés dans le paysage ou débordés par l’afflux de commandes les soirs d’été. Les  voyageurs attablés, eux,  se délectent de ce spectacle en sirotant une bière ambrée. Certains applaudissent . D’autres, concentrés, détournent le regard et font face à une question existentielle : Riesling ou Gewurztraminer ?

Derrière, assis sur les marches jonchant le lycée Fustel-de- Coulanges, Léa rêvasse en regardant un mammouth léviter au-dessus de jets d’eau. Vieux de 12 000 ans, il passe ses journées enfermé dans un cube de plastique anti-UV. Paradoxe humain. De l’admiration  pour  le squelette d’un animal sibérien et une indifférence quasi-totale envers les animaux exploités dans des cirques.  Elle crapote une clope en tapant nerveusement du pied. Quelques mollards recouvrent la marche à côté d’elle, résultat d’un lama à appareil dentaire  qui passe son temps à cracher en terminant ses phrases par « Ma parole, la vérité ».

Son regard s’illumine lorsque sa copine la rejoint. Tendrement, elles s’embrassent et se prennent dans les bras. Quelques moqueries. Quelques sifflets. « Gouinasses », « Salopes ». Malgré la campagne d’affichage contre l’homophobie dans toute l’Eurométropole, quelques énergumènes confondent toujours Strasbourg avec Grozny. Des cousins de Christine Boutin visiblement. On s’habitue à tout, même à souffrir en silence au point de vouloir en finir  lorsque même ses  parents ou ses professeurs  les jugent.  Au début elles en pleuraient, se cachaient pour quelques moments de tendresse et de complicité.  Sous le regard protecteur des gargouilles, elles profitaient d’un semblant de sécurité, d’une pause dans l’intolérance. Désormais, elles n’ont plus honte d’être elles-mêmes et affichent fièrement leur amour. Se prendre la main dans la rue. S’embrasser. De petits gestes anodins, sauf pour ceux qui en sont privés.

Plus tard dans l’après-midi, elles n’iront pas en cours de chimie parce qu’un bout de tarte à la fraise les attend sous une cloche en verre à Bistrot & Chocolat. Sous un parasol, un vent frais caresse leurs visages. Elles passeront le temps sans  parler du bac qui approche ou de la soirée au Studio Saglio samedi de la veille mais juste à se chercher  du regard, à se dévorer  des yeux et à sentir qu’elles sont connectées. Il faut se taire ou dire des choses qui vaillent mieux que le silence. Ce bruit silencieux leur appartient.

Les statues rassurent aussi Guillaume qui arrive comme un métronome à la tombée de la nuit   pour se poser contre le sol austère à l’abri des regards. Il laisse une pancarte devant lui au cas où une âme bien intentionnée lui déposerait quelque chose, à lui et son chien. Cette boule de poils, c’est tout ce qui  lui reste depuis qu’il survit dans la rue. Elle le protège, lui tient chaud et surtout ne le juge pas.  Lorsque d’autres galériens beaucoup moins fraternels  ont essayés de s’en prendre à lui, il a été alerté assez tôt par ses aboiements pour prendre les affaires auxquelles il tient le plus et pour disparaître avant que sa figure ne ressemble à un champ de fils de suture. Sa vie tient dans un sac à dos. De toute façon, le 115 est saturé et  les foyers acceptant les animaux sont rares alors il préfère encore somnoler et être sujet  à des attaques nocturnes que de se séparer de son molosse roux à poils courts de quarante-cinq centimètres.

 

Il a du mal à s’endormir ce soir Guillaume. Pas à cause du froid ou du ventre qui le martèle pour avoir quelque chose à se mettre sous la dent mais parce que c’est l’heure où les ombres qui parlent fort et qui titubent passent non loin de lui.

En allemand, anglais, chinois, italien, espagnol  et je ne sais quelles langues encore, les bouches anesthésiées par l’absorption massive de mojitos,  spritz et shooters de Jägermeister, s’expriment avec difficulté et approximation. N’en ressort que des consonnes nasillardes. Erasmus raisonne davantage avec échange de  MST qu’avec échange culturel à quatre heures du matin. La syphilis devient l’un des thèmes le plus étudié du second semestre. Cédric Klapisch tient le pitch de son prochain film.

C'est la fin de la nuit. La France qui se couche tard croise celle qui se lève tôt. Les boulangers débutent leurs journées. Les fourmilles vertes de l’Eurométropole armées de balais se dispersent  silencieusement  pour nettoyer les flaques de vomis acides qui attaquent le bitume. Le reste de spaghettis au pesto qui moisi au fond du frigo éponge les estomacs meurtris. Boire  de l’eau procure plus de plaisir qu’un orgasme.  Se diriger vers sa chambre sans fracasser la moitié de l’appartement et sans réveiller son colocataire est un exploit. Trouver  un Doliprane périmé sous son lit est une surprise aussi émouvante que de faire le Silverstar pour la première fois à Europa-Park.

Assis en face de toi, les premiers rayons de soleil câlinent mon corps malmené par le manque de sommeil. La ville se réveille. Pour l'insomniaque que je suis, c'est une libération.

Les grilles des cafés gémissent et remontent laborieusement. Les couples formés la veille dans l’obscurité d’une  soirée étudiante découvrent leurs visages sans artifices. On entend des hurlements, des « Bordel, putain vendredi prochain je ne picole plus » et le fracas des corps qui s’écrasent au sol sous le regard amusé des pigeons.

 

Courtney Barnett - Nameless, Faceless

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Dame Colette

 

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C’est en commençant à descendre l’escalier aux rambardes rouillées que je comprends que je fais une erreur monumentale. Aller aux toilettes publiques de la Place de l’Homme de fer, un samedi après-midi durant les vacances scolaires est un acte aussi suicidaire que de lécher la table d’un Mac Do ou de serrer la main d’Harvey Weinstein.

 

Je croise des hommes remontant leurs braguettes avec un sourire mélangeant sadisme et fierté. Certains arborent une tâche sur leurs cuisses comme une médaille de guerre pour acte de bravoure en  tranchées. Chienne de guerre. La fameuse tâche de pipi à laquelle tout homme fait face lorsqu’il se jette sur l’urinoir en urgence pour soulager sa vessie pleine  de bière et oublie que le principe est de ranger son engin dans son slibard après l’avoir secoué comme le stipule Nadine de Rothschild dans son "Guide des bonnes manières" (Cette phrase est très longue mais je fais ce que je veux).

J’aurais dû ramener un bonnet de bain et un pince-nez vu l’odeur de chlore qui émane de cet endroit. Je sais nager le papillon, je devrais m'en sortir.

La maître-nageuse vêtue d’une blouse bleue et d’un badge indiquant « Colette »  m’envoie un sourire discret qui en dit long sur la situation dans laquelle je me suis fourré.

Comme un gamin arrivant dans un nouveau collège, mes collègues de  pissoir me dévisagent du coin de l'oeil. Ne manquent plus que la petite tape sur le dos,  l’Ode à la joie  et le teint orangé de Brigitte pour me prendre pour Emmanuel Macron arrivant devant la Pyramide du Louvre.

De la musique d’ailleurs, il y’en a une en fond, enfin si on peut appeler ça de la musique. Un subtil mélange  de Matt Pokora et de portes qui claquent. On connait désormais la raison du suicide d'Avicii. 

Ceci n’est que le début d’un plan machiavélique destiné à limiter au maximum le temps de passage du client devant la cuvette. D’abord les oreilles qui saignent puis ensuite il faut s’armer de bottes en caoutchouc pour entrer à Pipi Land.

 Il s’agit bien d’un écosystème comparable à celui d"une planète qui n'a pas encore été découverte. Seules deux espèces peuvent y survivre : le mec au bord du suicide à cause d’une gastro-entérite fulgurante et un champignon qui pousse sur le pubis de  Rocco Sifredi.

 

Règle numéro 1 : Toujours avoir  un kit de survie sur soi  comprenant le guide des champignons comestibles que vous trouverez en pharmacie ainsi qu’une lampe torche, un piolet et un rouleau de papier toilette triple épaisseur pour peau sensible.

C’est en m’avançant vers l’urinoir comme un taulard entre dans le couloir de la mort, que je sens des regards lubriques sur mon ceinturon qui se libère. Le concours de la plus grosse bistouquette est toujours d’actualité.  Je peux enfin comprendre ce que Miss France ressent à  chaque fois qu’elle défile en maillot de bain sous le regard pervers de Jean-Pierre Foucault  et les commentaires déplacés de Geneviève de Fontenay.#balancetonporc . C’en est trop. C’est la goutte d’urine qui fait déborder le pot de chambre.  Devant cet affront visuel, je décide de m’isoler en cabine privée. C’est encore pire que Mark Renton dans Trainspotting. « Les chiottes les plus sales d’Ecosse » sentent la confiture de fraises à côté de ça. Ça pique les yeux. Je perds un dixième d'acuité et  manque de dégueuler ma pizza quatre saisons ( Oui, j'aime Vivaldi et les artichauts )  en voyant une cuvette pleine d’excréments. Bordel, je me demande toujours pourquoi le salopard avant moi n’a pas eu  la décence de tirer la chasse d’eau après avoir fait sa boulette. Peut-être un besoin de reconnaissance ou de marquer son territoire comme un clébard. Non, juste un gros porc.  

C’est plein de courage, avec un bout de papier WC imprégné de gel hydro alcoolique que j’appuie sur le bouton magique lorsque j’entends le type de la cabine d’à côté gémir comme un goret. Le cigare au bout des lèvres, on dirait qu’il va claquer sur place ou accoucher à force de pousser comme un forcené. Je n’ose plus bouger. Je cherche le numéro du  gynéco de garde sur Google quand soudain, miracle. La libération. Une mitraillette de pets avant un final grandiose digne du feu d’artifice du 14 juillet, ponctué par huit minutes de tirage de rouleau de papier WC. J’en déduis donc deux choses : soit Monsieur est poilu, soit le papier WC est de mauvaise qualité.

C’est les boyaux en vrac, au bord du malaise que je me soulage tant bien que mal pour ressortir de la cabine, l’air victorieux, tel un barbare ayant battu une horde de loups à mains nues. Je caresse fébrilement le distributeur de savon craignant de choper le tétanos ou les oreillons au contact de cet objet en plastique greffé dans la crasse et le carrelage.Certains ne vont pas jusque-là et remontent directement à la surface pour caresser la joue de leur fiancée qui au mieux aura une éruption cutanée pendant plusieurs jours ou au pire un staphylocoque doré en guise de bague de fiançailles. 

 Je me dirige discrètement vers la sortie  en rasant les murs.  Colette est là. Digne. Je dépose une petite pièce jaune, honteux de n’avoir que ça au fond de ma poche. Nos regards se croisent.

Colette a un peu de Sardaigne dans ses grands  yeux bleus. Elle pourrait faire une thèse en sociologie sur le comportement des usagers des toilettes publiques. Elle en voit passer du monde. Le cinquantenaire prétentieux qui ne lui adresse même pas un regard. Le sans domicile-fixe qui vient chercher un peu de chaleur et d’intimité entre deux squats. Le gamin qui arrive in extremis avant de faire sur sa salopette. Le toxico qui confond cuvette et salle de shoot. Le bourré qui titube et arrose la moitié du sol en faisant l'hélicoptère. Elle fait aussi office de confidente, approuve de la tête, écoute et rassure parfois. Certains sont au bout du rouleau. D'autres viennent d'apprendre une bonne nouvelle. Elle passe 9 heures par jour à frotter le sol, à ramasser des seringues et à désinfecter des urinoirs écoeurants.      Ça, c'est son quotidien. 

Dans cette jungle urbaine, les petites mains sèches et abîmées sous une paire de gants en latex rose (La France d’en bas comme disait un certain ministre. Les sans-dents comme disait un Président de la république.) côtoient celles qui rasent les barbes de trois jours de visages cabossés par des nuits dans des tentes Quechua. 

 Colette  n'est pas une dame pipi comme les journaux appellent vulgairement sa profession. C'est une grande dame d'un mètre cinquante-six qui nettoie  les petites envies égarées   et qui panse les maux des paumés avec ses mots à elle. Les voyageurs n'y voient qu'un endroit pour se soulager rapidemment mais elle s'applique à entretenir sa cathédrale qui sent le Harpic WC. 

Faites lui  un sourire. Dites lui bonjour et au revoir. Regardez-la. Considérez-la . Il n’y a pas de sots métiers mais il n’y a que de sots pisseurs.

 

A toutes les Dames Colette de Strasbourg et du monde entier: MERCI!

 

Daughter - 'All I Wanted' (Live at Asylum Chapel)

Posté par Mr Zag à 19:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]