La vie absurde de Mr Zag

15 mars 2019

La ballet d'un émotif

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Un bar. Un vendredi, en fin d’après-midi. Du monde. Beaucoup de monde.

Je m’installe tant bien que mal à une table recouverte d'une fine pellicule de slime au houblon. Ma main peine à se décoller. J’attends l’arrivée imminente de Bill Murray, fredonnant «If there's somethin' strange in your neighborhood - Who you gonna call? Ghostbusters ».

J’inspecte la carte avant d'opter pour une pinte de stout comme je n’ai pas déjeuné. Plat et dessert dans le même verre : l’amertume d’un café et la consistance d’un kebab.

J’ai réservé un emplacement assez tôt, de façon à avoir une vue unique sur le ballet orchestré de ce microcosme. Les acteurs se mettent en place,  jouant un rôle  prédéterminé dans cet opéra en plusieurs actes.Pas d'improvisation. De là-haut, quelqu'un tire  les fils invisibles des ces marionnettes emplies de doutes.

Avant l’ouverture des rideaux, quelques gémissements dans la salle. Des discussions légères sur la fin d'une mission d'intérim, la susceptibilité d'un collègue ou la prochaine soirée au Kalt. Le serveur, tatoué jusqu’aux oreilles, annonce le début du spectacle en sonnant la cloche de l’Happy Hour.

Il est 17 heures, Strasbourg s'éveille. Mesdames et Messieurs. Prenez place. Le spectacle peut commencer.

Les danseurs entrent en scène. A chaque époque ses costumes. La tendance est aux lunettes rondes "fil de fer" des années 80. La mode n'est qu'un éternel recommencement. Les figurants aux looks négligés savamment travaillés, se postent au comptoir pour remplir l’espace et jouer leurs chorégraphies du coude comme des rats  qui n’obtiendront jamais de places de danseurs étoiles à l'Opéra de Paris. Au mieux, ils  seront  des fulgurances, des étoiles filantes un soir d'été.

Les roucoulades commencent sur ma gauche. Une succession de compliments sur des yeux vert émeraude. La douceur d’une main. La pupille dilatée par ce petit picotement qu’on appelle "la passion" ou l’abus d’alcool. Dans le deux cas, ça risque de mal se terminer.Un  mal de coeur ou un mal de crâne.Le Doliproeur n'est pas encore commercialisé.

Plus haut, une jeune femme aux cheveux courts tape frénétiquement sur son Iphone, levant la tête comme un suricate en alerte au moindre mâle franchissant la porte.

Des étudiants criards se postent à une longue table, balançant des blagues potaches sur la risée du groupe, qui, rouge de timidité, n’ose pas placer le moindre mot pour se défendre.

Il en prendra plein la tête durant la soirée, agacé par des meneurs au physique d’Apollon, qui ne se rendent pas compte que cet instant d’humiliation interminable, restera à jamais gravé dans sa mémoire. Il aimerait être ailleurs mais a suivi le mouvement comme il le fait à chaque fois, parce que chez lui, dans ce petit appartement de la cité universitaire Paul Appell occupé par le vide, c’est encore pire que de se faire casser par une bande de branleurs en pleine puberté.

Nous nous fixons. Il sent mon empathie. Il sait que je sais.Souvent, dans ce genre d'endroit, les regards de paumés se cherchent et finissent par se trouver.Un coup de foudre entre marginaux. Être  seuls à plusieurs, au milieu d'un grand n'importe quoi, ça rassure.

Ses yeux transpirent la passivité, la lassitude, l’envie de normalité.La faute à toute cette propagande marketing omniprésente, ventant les mérites de la différence, tout en orientant nos vies vers un look, une façon de penser, de manger, de baiser. Pas une dizaine de mètres sans une affiche de mannequin anorexique photoshopé tentant de nous faire croire que la vie est un slogan de Jacques Séguéla.Si à 50 ans on n'a pas de Rolex, on a raté sa vie.Une grande partie de la  vie, la vraie, ne sent pas le Chanel mais la merde.

Il n’a pas choisi d'être comme il est. Depuis toujours, il reste en retrait, comme l'individu le plus fragile d'un troupeau de yaks en proie aux morsures de carnassiers.C'est eux ou lui. Il n'a aucune chance.

Il trempe ses lèvres dans une pinte de bière allemande. Il n’aime pas cette bière. Elle est chaude et fade comme un jet de pisse mais à cette heure-ci, un verre d'urine vaut moins chère qu'un Coca. Il faudra qu’il en recommande vite une autre avant la fin de "L’heure heureuse" sinon sa bourse d'étude en prendra un coup et il devra quémander une rallonge à sa mère pour finir le mois.

Il scrute discrètement les tables autour de lui, pour se rendre compte qu’il est différent des gens de son âge. Ils semblent légers, confiants, drôles et charismatiques ou alors ils jouent déjà très bien la comédie. Ce jeu d'acteur n'arrive qu'à l'âge adulte, avec son lot de déception et l'hypocrisie d'une société individualiste. Tout parait déjà tracé. Des études brillantes. Un avenir avec une cuillère en argent dans la bouche et non pas des pâtes à la sauce tomate, trois fois par semaine. Papa est dentiste.Maman est avocate.Fais dodo, Colas mon petit frère, tu seras médecin ou fou, peut-être même les deux si tu es doué.  De l’esthétique et de la grâce dans chaque recoin de leurs vies, du futur loft de 135 m2 à cette façon particulière de parler qu’ont les gens sûrs d'eux.

Il n’arrive pas à imaginer son avenir . Faire des études pour faire quelque chose.Faire plaisir à son conseiller d'orientation. Faire plaisir à son père. Boire de trop pour avoir le sentiment d’exister et de faire partie d’un groupe, l’espace d’une soirée. Survivre aussi longtemps qu’il le pourra afin de rompre avec un héritage familial qui lui colle à la peau comme une odeur de cigarette mouillée imprégnée, dans les murs de sa chambre minuscule.

Il se sent scruté, jugé, examiné.L'ivresse le rend parano. Son pull en acrylique H&M le démange. Il a envie de se gratter et d’hurler au monde qu’il est là, qu’il existe, que le sang coule dans ses veines et que son esprit est affûté comme le couteau tranchant de son boucher. 

Il n'arrive pas à  prononcer le moindre mot mais il semble que cette fille étrange lui jette quelques coups de paupières tout en faisant mine d’être totalement désintéressée. Le destin souffle sur sa nuque. Il a la chair de poule au coeur.

Il bouillonne.Un sentiment de vie et d'invincibilité s'empare de lui. C'est son quart d'heure de célébrité. D'hommage qu'Andy Warhol ne soit pas là pour voir ça.

Le deuxième acte peut commencer.

Il en sera le héros. Certes, un héros vêtu d’un jean trop grand pour un corps si frêle, mais son épée et son armure sont dans sa tête. Personne autour de lui n’imagine ce qu’il peut ressentir. Il lance de plus en plus de regards à cette inconnue qui l’intrigue. Elle n’est pas très grande, des cheveux roux et longs, les jambes croisées à siroter un mojito à la fraise, en mâchonnant le bout de sa paille. Elle s’emmerde royalement. Il devine, dans la façon qu'elle a de passer sa main dans les cheveux, qu'elle est comme lui - jamais à sa place,nerveuse - qu'elle le transpercera d'un coup de sabre-laser en forme de lèvres.

S’il avait un minimum de courage, il se lèverait sans dire un mot, suivi du regard par sa bande de pseudo-potes bouche-bée, pour s'asseoir à côté d’elle et lui chuchoter quelque chose à l’oreille qui l’a fera rire aux éclats, comme s’ils se connaissaient depuis des années.Des éclats de bonheur qui finissent leurs courses en plein coeur. Ils boiraient des verres ensemble toute la soirée et puis au moment de partir, elle lui donnerait son numéro de téléphone avant de lui déposer un baiser fragile sur la joue. Il se retournerait en toute décontraction pour coller le mot doux contre la vitre, pour que toute la tablée puisse en profiter. Il ferait un gros doigt d'honneur et partirait marcher sans but, pour resentir la solonéllité de  l'instant.

Le brouhaha est de plus en plus élevé. La danse de la vessie raisonne dans les têtes. C’est la queue devant les toilettes. Les langues se délient. Les timides prennent de l’assurance, un peu trop même. Les inconnus deviennent de vieux frères. Les cartes bancaires volent comme des oiseaux de nuit immortels. Les soucis, tracas, peurs, angoisses, sont au vestiaire encore quelques heures comme des vestes froissées qu'on récupérera au petit matin. Des romances débutent, des cirrhoses aussi.

Il a enchaîné plusieurs bières. Il ne sait plus combien mais son extrait de compte lui rafraîchira la mémoire demain. Il se retient d’uriner depuis plusieurs heures de peur de voir partir celle qui anime ses pensées mais il ne peut plus se retenir, c'est Hiroshima dans son bas-ventre. Un dernier regard avant d’aller se soulager. Il n’en a pas pour longtemps. Il sent que cette nuit, rien ne peut lui arriver. C'est son ballet. Le ballet d'un émotif, sans collant et sans tutu. 

En sortant des toilettes, la déception s’empare de lui. Elle n’est plus là. Elle est partie comme ça, sans le prévenir, lui qui  devenait obnubilé par le moindre de ses gestes. Il est pris de nausées et a besoin de s'asseoir à sa place encore chaude, pour la sentir, elle qui était là, il y a quelques minutes.

Sur la table, trône une feuille pliée et un stylo. Il l’ouvre, plein d’espoir, parce que dans les films américains, l’héroïne laisse toujours un indice au héros pour qu’il la retrouve dans une rue sombre où la neige tombe sensuellement sur les pavés luisants.

Sur la papier, il devine son visage caricaturé, désigné par une flèche. Il sourit. L'oeuvre est signée "Heima" comme une ode à Sigur Ros et aux terres volcaniques islandaises.

Ég Er Kominn Aftur -Je suis encore là,
Inn I Þig - En toi,
Það Er Svo Gott Að Vera Hér - C'est si doux de rester ici,
En Stoppa Stutt Við - Mais je ne reste plus pour longtemps,
Eg Flýt Um I Neðarsjávar Hýði -Je flotte tout autour dans une hibernation sous-marine,
A Hóteli Beintengdur Við Rafmagnstöfluna Og Nærist - A l'intérieur d'un hôtel, reliée à une paroi électrique qui me nourrit,

 

En Biðin Gerir Mig Leiðan. Brot Hættan Sparka Frá Mér - Mais l'attente me rend fébrile. J'abandonne la faiblesse,
Og Kall A - Verð Að Fara. Hjálp - Et je cris. je dois partir - Au secours,

Eg Spring Ut Og Friðurinn I Loft Upp - Je suis expulsée vers l'extérieur et la sérénité a disparu,

Baðaður Nýju Ljósi - Baignée dans une nouvelle lumière,
Eg Græt Og Eg Græt Aftengdur - Je pleure et je pleure, déconnectée,
Onýttur Heili Settur A Brjóst - Un cerveau à reconstruire mis sur des seins,
Og Mataður Af Svefn-G-Englum - Et nourri par des somnambules.

 

Il sort du bar en courant, comme Bridget Jones, pour arriver à l'aéroport avant que  l'avion de Mark Darcy ne décolle pour toujours. Le souffle court, penché en avant, les mains sur les genoux, il plisse les yeux et distingue au loin , une silhouette s'effaçant dans la nuit d'un pas discret. Un spectre d'émotions sous une capuche rouge.Il prend son élan pour le sprint de toute une vie.

Le dernier acte peut commencer.


 

 

Sigur Ros Svefn-Englar

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10 mars 2019

Les griffures de l'aube

  

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11h42. Encore à moitié endormi, je marche sur le chat, qui, pour me montrer son affection et sa reconnaissance, me lacère de trois  coups de griffes sur le mollet. Pas besoin de Nespresso pour se réveiller avec un café bien serré, juste d’un  fauve de ce genre à proximité. « Être mutilé par son animal de compagnie, what else ? ».

Georges Clooney peut aller se rhabiller avec son smoking et sa gueule d'ange.

Je me retrouve en boxer dans la salle de bain. Il y’a du boulot. Une vieille barbe à faire flipper Sébastien Chabal. Des cernes tellement profondes, qu’une formation en spéléologie est obligatoire avant de  tenter n’importe quelle exploration au gant de toilette. Une lampe frontale, un casque. Me voici paré pour une douche décapante bien méritée. En voyant mon torse, je confirme être le fruit d'une copulation alcoolisée entre Chubakka et le motard moustachu de Y.M.C.A.  

La soirée fût rude. Une embuscade de pintes au Molly Malone. Du gin écossais à Supertonic et un after sur le balcon d’un type que je ne recroiserai sans doute jamais, à chanter du Patrick Sébastien comme B. F. Pinkerton dans Madame Butterfly.

Quelque chose me démange. Ce n’est pas mon haleine, qui pourtant est assez intrusive. C’est autre chose. Ma jambe gauche. Le terrain de jeu du lynx, il y'a quelques minutes. Je regarde de plus près. Ce n’est pas beau à voir. Soit ce matou est la réincarnation de Wolverine, soit  il m'a pris pour un griffoir parfum Jambon de Parme, à force de fumer de l’herbe à chat quand je pars bosser. Ce qui est certain, c’est que pour une fois, j’admets qu’il est doué. Quelle œuvre d'art.Quel visionnaire. Entre la scarification d'un ado qui en veut à son beau-père de l'avoir privé de Nintendo Switch et une séance de tatouage dans le Silver Star à Europa-Park. C'est brut. Net. Précis.

Merde, j'aurais  finalement dû le faire ce rappel de tétanos en 2012.

 Je commence à flipper, m'imaginant avec une jambe de bois à un feu rouge, à tendre la main en nettoyant le pare-brise d’un connard en 4 X 4 qui ne m’adressera pas le moindre regard de compassion.

Je me jette sur mon smartphone.

" Griffures-chat-infection".

Google mon ami, m'envoie vers la page du site Doctissimo, rubrique " Animaux, les morsures et griffures".

Bingo. Je suis sauvé.

Le début de l’article est rassurant, jusqu'au passage sur la bartonellose :  « Câliner son matou sans précaution peut donc aboutir à des symptômes sévères et provoquer une bartonellose, du nom de la bactérie ».

Je commence à avoir mal au bide. Je risque aussi de choper la rage, la pasteurellose, une lymphoréticulose. Je ne comprends rien à tout ce jargon médical. Mis à part "mycose", "cirrhose" et "overdose", les rois mages 2019,   je n’ai jamais entendu parler de ça. "Risque élevé si papule avec ganglion inflammatoire à proximité ". Un rouler-palper plus tard, je sens une légère boule à l'endroit du massacre.

Mon front ruisselle. Je savais que je n’aurais pas dû prendre cette boule de poils lors de la journée porte-ouverte à l’association ERA (Ethique & Respect Animal). Le bénévole me disait: "Regardez ses petits yeux ! On dirait le Chat Potté dans Shrek!".

Ah, c'est certain que ses yeux globuleux étaient bien visibles au moment où il a tenté de me bouffer la jugulaire et pour l'odeur de litière, effectivement, la comparaison avec l'ogre vert est adaptée. Déjà qu'il me coûte un bras en croquettes, qu'il défonce le moindre centimètre de tapisserie et qu'il pisse partout à la moindre contrariété comme un vieux en Ehpad, voilà que maintenant je risque de passer au Téléthon à cause de lui . Je ne veux surtout  pas finir un week-end de décembre, à écouter Gérard Holtz nous raconter qu'un mec fabrique la plus grande saucisse du monde dans le Calvados tout ça pour sortir la CB et faire un don au 36 37.

On ne le dira jamais assez, adopter un animal est une responsabilité qu'il ne faut pas prendre à la légère.On ne prend pas un chat comme un thé à la menthe et surtout, on n'offre pas un animal pour faire plaisir à sa  fille de cinq ans, si c'est pour l'abandonner comme  sa belle-mère sur une aire d'autoroute quelques mois plus tard parce qu'il fait ses griffes sur le canapé. C'était un message officiel de Rémi Gaillard.

Je décide de pousser mon diagnostic en allant voir le forum du site sur le sujet, parce que me dis-je: "C'est déjà arrivé à d'autres personnes. Pas la peine de flipper, t'es un  cow-boy qui en a vu d'autres " (Toy Story 1995).

Marie, 58 ans, a été attaqué par son siamois (Le chat, pas son frère jumeau attaché au niveau du pubis) il y a un an. "L'amputation de ma jambe s'est très bien déroulée et grâce à ma nouvelle prothèse on ne voit presque plus que je boîte, sauf à la piscine quand je nage le papillon".

Jacques, 37 ans,  témoigne : " Je pensais que ça allait cicatriser mais quand j'ai commencé à cracher  du sang je me suis dit que ça ne pouvait pas être que l'amiante que je respire à l'usine depuis l’âge de 14 ans ".

Enfin Corinne, 23 ans, termine sur le forum : " Mes dents ont commencé à pousser, mes oreilles aussi. La nuit je montais sur le toit en hurlant à la lune. Mon mari me jetait des boîtes de Sheba au visage mais rien à faire, la mutation était en cours ».

Je suis complètement abattu. Ma vie défile en quelques secondes.De mon premier baiser à l'école maternelle Saint-Jean jusqu'à la folie nocturne d'hier à crier des poèmes de Emily Dickinson à la lune en rentrant à vélo.

 "Je meurs! je meurs dans la nuit!

Quelqu'un apporterait-il la lumière que je puisse voir quelle route prendre dans l'immortelle neige?"

Egoiste lune qui ne répond jamais à mes déclarations d'amour.L'existence prend un tout autre tournant lorsqu'à l'aube, l'épée de Damoclès se poste au-dessus de nos têtes.Un cancer du pancréas- un accident de voiture -  une griffure de chat.Les moments les plus routiniers prennent un sens. Le coucher du soleil.La courbe de ses seins. Le goût du café. L'odeur de son pull en laine.

Courageusement, je clique sur le lien "Que faire en cas de griffures ?"

Raymond de Lille, propose de "mordre un morceau de bois, de désinfecter à la Suze et de cautériser la plaie au chalumeau".

Sébastien, ancien membre de la légion étrangère, ne propose rien mais ajoute: " Les médecins nous cachent la vérité. On m'a coupé la jambe en pleine nuit pour la greffer sur Obama, j'en suis certain. Coupe ta jambe et mets-là au congélo entre un paquet de Captain Iglo et un Mr Freeze à la fraise. Y’a que ça à faire si tu veux sauver ta peau".

Je me réveille, la tête qui tourne, dans une chambre aux murs blancs. Une odeur d'éther émane de la pièce. Un homme avec un masque et des lunettes se penche vers moi:

"Alors ça va mieux ? Vous vous êtes calmé?".

J'essaie de bouger les bras. Je suis sanglé.  

"Mais c'est quoi ce bordel? Je suis où la ?".

L'homme tient une seringue dans la main. 

"On vous a retrouvé dans votre cave, une scie sauteuse à la main à essayer de vous trancher le tibia en hurlant:

« Saloperie de bartonellose. Saloperie de bartonellose". Mais ne vous inquiétez pas jeune homme, vous êtes entre de bonnes mains désormais. Prenez les comprimés bleus et buvez une grande gorgée d’eau. La lobotomie est prévue demain matin".

"Lobotomie" ? C’est quoi ça encore ?

Je peux avoir mon téléphone ? J’ai un truc à vérifier sur Google.

 

 

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08 mars 2019

Nocturama

     

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Nous sommes des immortelles poussant entre deux pavés trop serrés, cherchant la lumière du matin, la coeur haut et coloré par l'envie d'espérer . Roseaux courbés par le vent, la pluie et les coups-bas, s'accrochant à l'accalmie . Valsons seuls sur le béton comme des amoureux célibataires se prenant dans leurs propres bras. Il fera tellement doux que nous n'aurons plus besoin de bonnets ni de moufles. C'est une raison d'y croire et de jouer avec le feu de la tentation , de s'exposer aux  "peut-être" et de  tutoyer les méandres de l'irraison.

J'ai manqué d'oublier qui je suis en caressant les mirages du monde des grands. Celui où les envies , les amours, sont des ombres mélancoliques qui haïssent les anges aux sourires naïfs. Tant de nuits à cogiter pour comprendre pourquoi tout fout le camp. Les insensibles ricanent, étrangers de leurs propres entrailles. La lumière est pourtant bien là, au royaume des aveugles,  derrière un amas d'ordures aux dents de loups-garous. Mêmes les monstres ont peur de mourir seuls.

Lorsque la lune n'éclairera plus le désespoir des paumés, lorsqu'il n'y aura plus d'ombres sur les murs abîmés, lorsque nous serons orphelins de tout ce que nous avons détruit, alors seulement je partirai. Un brouillard qui affole les marins glissera dans les rues de Strasbourg . Le spleen de Bristol.Trip-hop.  Massive Attack au flow fantomatique. We flew and strolled as two eliminated gently.Nous volions et nous promenions comme deux fantômes discrets. Why don't you close your eyes and reinvent me.Pourquoi ne fermes-tu pas tes yeux et ne me réinventes-tu pas. On se moquera de nous et de notre insolence à ignorer les prévenances d'un monde qui avait de la gueule.Les signes du chaos ne manquaient pourtant pas.

La base ne veut plus ressembler au sommet mais changer la forme de la pyramide en un trait horizontal. La ligne plane d'un monitoring d'hôpital. La fin d'un autre monde qui végète en soins palliatifs depuis trop longtemps .  La cocotte minute siffle, pleine de boulons pour les plus désespérés. Punis à porter des oeillères calcinées   et à errer dans  un désert de perce-neige asphyxiées .

Le temps n'est pas encore aux regrets. Brandissons notre jeunesse. Ne quittons plus nos rêves. Contemplons les Venus délaissées de chair et de sang. Ça va nous plaire d'être un condensé de fantaisie, une étoile qui file sans s'arrêter, une nouvelle couleur que personne n'a jamais vue. Je n'oublierai pas la beauté de l'imprudence, les  réveils à se chercher, les premières fois hésitantes.  De grands voyageurs, amoureux de la possibilité d'échouer, pour tomber, poser un genoux à terre et sourire en voyant le monde d'aussi bas.

Ce jour sera éternel et l'Italie,  avec ses oliviers et ses sculptures florentines, s'invitera aux terrasses de la Petite France. Nos mains ne seront plus jamais tremblantes. Nos cris ne seront plus silencieux. Il y aura un parfum de Toscane sur les cous dénudés. Serrons-nous encore comme deux jeunes mariés sans jamais ne rien nous promettre. Il nous faudra du danger pour ne pas sombrer dans les étagères poussiéreuses de la Cité. Ça nous ira mieux de douter, de changer et de ne ressembler à personne d'autre. Nous mettrons des masques vénitiens  transparents pour mieux inspirer. Nous respirerons trop fort pour rattraper le temps perdu.V comme Vivants. Anonymous aux visages découverts. James Dean, traversant les murs en Mustang rouge invisible. La fureur de ne pas vieillir. Nous nous allongerons debout pour rêver dans des draps qui n'existent pas. Nous referons le monde à travers la mousse neigeuse d'une bière  du Kilimandjaro .Tu seras Tomi Ungerer et nous dessinerons le futur, assis à la table d'un troquet agité. Nous mettrons les Quatre saisons dans les têtes et du sang métissé dans les veines. Nous reviendrons pour ouvrir les écluses clandestines. Ne nous cachons plus dans des tunnels d'indifférence.Nous sommes là, remuants.

Chére Obscurité, il est temps que tu ouvres les yeux et que Strasbourg nous bouscule, nous secoue et nous crache  ses beautés cachées à la gueule.

Oubliés les destins lisses. Oubliées les histoires  pour  narcoleptiques.Martine ne va plus à la plage. Martine ne fait plus la cuisine.  Martine n'est plus la petite fille parfaite qui ne tâche jamais sa robe parfaitement repassée.  Martine est hétéro, lesbienne, gay, bi ou trans. Martine veut baiser où elle veut, quand elle veut et avec qui elle veut sans avoir à se justifier. Martine est un arc-en-ciel qui brille la tête haute. Martine veut gagner autant que Martin. Martine ne veut plus se faire peloter dans le tram. Martine ne veut plus se faire traiter de pute dans la rue.Martine se retient depuis trop longtemps. Martine montera au sommet de la Cathédrale et hurlera jusqu'à ce que le monde s'arrête de marcher et se retourne pour l'écouter. Aux noms de toutes celles et ceux à qui on a coupé les cordes vitales. Ça vaut la peine de rêver trop fort et de se réveiller en sueur au milieu d'un terrain vague.

Pour les gamins qui seront en âge de voter.  Pour les bébés Tinder à qui il faudra expliquer que faire l'amour ne s'apprend pas sur Youporn et que les souvenirs d'une vie sont dans la tête et le coeur, pas sur Instagram.Sinon, nous sommes condamnés à errer au milieu d'un marché de noël sans fin comme Macaulay Culkin dans Maman j'ai raté l'avion,  à murmurer le même poème, inlassablement,  en attendant nos parents dans une maison trop grande, à empêcher les Casseurs-Flotteurs de l'inhumanité de faire couler le monde, un soir de décembre enneigé.                

                                          

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29 janvier 2019

La Cloche à Sentiments

 

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Il aura fallu plusieurs années avant de concrétiser ce déjeuner en tête-à-tête à la Cloche à Fromage. Chacun son tour, nous repoussions le jour J, comme deux collégiens gribouillant des excuses dans leurs carnets de correspondance afin de ne pas présenter un exposé de biologie sur les  drosophiles  devant toute la classe. J’ai pourtant une motivation qui tient la route : M’inviter à manger du fromage, c’est comme convier un vampire à déguster des frites sauce aïoli en plein soleil.

 C’est psychologique. Du Front National au  camembert frit, tout ce qui sent mauvais  me dégoûte. Ton père, c’est-à-dire mon grand-père,  y est pour beaucoup. Je devais avoir neuf ans lorsqu’il me força à ingurgiter un demi munster coulant avec du Bibeleskaes et une dizaine de pommes de terre en robe de chambre cuites à la vapeur. J’imaginais une patate qui sort du bain, parfumée à l’Eau de Cologne, vêtue d’un peignoir en satin et non pas un bout de sparadrap caoutchouteux immangeable. Sur un ton quasi militaire, j’avais interdiction de quitter la table avant d’avoir terminé mon assiette. La vieille école, celle de Gabin, du vin rouge dans la soupe et des volées de phalanges dans la gueule.

Ma turophobie, c’est-à-dire ma phobie du fromage, n’était qu’un  prétexte fallacieux pour fuir une discussion sincère, avec toi qui m’a mis au monde. Chaque famille traîne  ses casseroles. Chaque lignée a son mouton noir et c’est en grandissant que l’on comprend certaines choses et que l’on en pardonne d’autres.

Comme dans la chanson de Léo Ferré, le temps a fait son effet. Les souvenirs du passé s'estompèrent et les discordes prirent la forme d’une mauvaise herbe qui pousse dans un coin du cœur. Aujourd’hui, il est temps de mettre du Roundup sur les malentendus.

Nous nous retrouvèrent attablés au bout du restaurant, dans un coin, comme deux biches perdues en plein centre-ville. Les premiers mots sont souvent les plus difficiles, surtout lorsqu’on ne se  met à nu qu'à la piscine. J’appris à reparler, à essorer mon âme comme une serpillière pour me livrer sans bouclier.

Une main invisible leva la cloche à sentiments.

Il y eut des silences lourds et des regards aussi transperçant qu’une épée. La pudeur vola en éclat, laissant quelques larmes de verre aux coins des yeux. Et puis tu t'es mise à parler sans pouvoir t’arrêter, comme pour rattraper le silence. Le  Saint-Émilion  délie les langues les plus réfractaires.

Je comprends mieux ta posture maintenant.   Je t’imagine seule dans ton lit, à cogiter, à penser à tes peurs, à la mort, sans une âme attendrie pour se coller à toi,  une présence rassurante, une épaule sur laquelle poser la tête pour souffler. C’est le destin de beaucoup de sexagénaires, célibataires et isolés, de regarder les minutes du radio-réveil défiler une bonne partie de la nuit pendant que leurs enfants s’éloignent pour créer leurs propres partitions. Je ne t’ai jamais dit « merci » pour tout ce que tu as fait pour moi et je ne t’ai pas dit « pardon » pour toutes les fois où je ne décrochais pas le téléphone lorsque ton numéro s’affichait. Tu m’écoutais, que j’aille mal ou bien. Tu me pardonnais, que je sois odieux ou  vaniteux. Mon avenir est une partie de ton œuvre.

 

Tu étais là, quand ça allait mal, quand ça n'allait pas.Quand dans ma tête c'était l'hiver, quand il y'avait trop de verglas. Quand je n'avais plus faim, à force d'avoir mangé trop de coups. Quand la moindre note de musique me retournait l'estomac, quand dans mon cœur c'était Hiroshima.

 

Tu étais là, quand la nuit tu t'inquiétais pour moi, quand le matin tu me demandais "comment ça va ?", quand je disais que la vie est une pute, que je n'avais pas les moyens de me payer une passe.

 

Tu étais là quand je marchais tête baissée, quand j'avais envie d'hurler, quand les médocs étaient mes confidents, quand j'avais peur d'avancer.

 

Tu étais là, quand le ciel était toujours gris, quand je ne savais plus si nous étions mardi ou vendredi, quand j'étais froid et arrogant, quand j'étais prétentieux et distant.

Tu étais là, quand je ne pouvais plus voir ma tronche en photo, quand il faisait nuit même le jour, quand je te disais de ne plus jamais me parler d'amour, quand je lisais deux bouquins par jour.

 

Tu étais là, à m'écouter pleurnicher, à me dire que la roue allait tourner, tu étais mon SOS Amitié, quand j'avais froid pas juste qu'aux pieds.

 

Tu étais là, sans rien demander, juste par amour, quand j'étais vidé, quand j'en voulais au monde entier.

 

Tu étais là, quand moi j'étais nulle part, quand il y avait du brouillard, quand j'attendais le train de la vie sur le quai de la gare, quand les souvenirs étaient des lames de rasoir.

 

Tu étais là, le dimanche après-midi, quand j'angoissais déjà d'être lundi, quand je pleurais dans mon lit, quand je n'étais plus qu'un sosie.

 

Tu étais là, ce jour de deuil, quand même entouré je me sentais seul, lorsqu'il  se mit à neiger, quand les violons étaient mal accordés.

 

Tu étais là, quand les portes claquaient et que j'avais envie de tout plaquer.

 

Tu étais là, en pleine tempête, sans jamais avoir le mal de "mère", quand la vie me secouait sans scrupule, quand le bonheur était en pilule.

 

 

Aujourd’hui est une journée particulière. Une fête des mamans pour toutes celles que je ne t’ai pas souhaitée.

Aujourd’hui j’aimerais t’appeler ma vieille et te chanter comme Daniel Guichard chantait son vieux.

 

Chez nous y'avait pas la télé.

C'est dehors que j'allais chercher,

Pendant quelques heures l'évasion,

Je sais, c'est con.

 

Dire que j'ai passé des années,

A côté de lui sans le regarder,

On a à peine ouvert les yeux,

Nous deux.

 

J'aurais pu, c'était pas malin,

Faire avec lui un bout de chemin,

Ça l'aurait peut être rendu heureux

Mon vieux.

 

Mais quand on a juste 15 ans,

On n'a pas le cœur assez grand,

Pour y loger toutes ces choses-là,

Tu vois.

 

Aujourd’hui j’ai dit « je t’aime » à ma mère  et j’ai découvert que j’adore le Camembert.

 

 

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23 janvier 2019

Yassine, l'étoile filante du tram C

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Le tram glisse sur  la ville endormie. De mon siège, le monde défile au ralenti.  Le ciel gris pleure sa mélancolie sur une succession de barres bétonnées. Les pylônes arrogants, témoins sans paroles de quartiers  délaissés, dominent les parkings de supermarchés désertés. Le wagon pue la bouffe réchauffée.  Une première  paumée s’installe en face de moi, sur un siège tâché de ketchup desséché. Place 145.


La brioche Pasquier chimique au chocolat roule dans son gosier. Pélican affamé, elle bouquine sur une liseuse froide à l’écran agressif, frigide de la tendresse du papier. L’odeur d’un livre jauni. La page rêche qui glisse entre les doigts telle la langue d’un chat assoiffé. Un bon livre est un livre qui se referme avec le sentiment d’être perdu, de ne plus être le même que celui qui l’a commencé. Les tablettes doivent restées en chocolat et non pas des supports  à mots  téléchargés sur Amazon  parce qu’ils coûtent moins chers. Bientôt Lidl publiera les œuvres de Camus ou de Proust   pour 90 centimes et les bibliothèques deviendront des hard-discounts du téléchargement. A la recherche du temps perdu sera référencé à côté d’une boite de cassoulet Saupiquet et Molière s’écoutera en livre audio pendant la préparation d’une blanquette de veau.    On pourra entendre les corps d’Amélie Nothomb et de Sylvain Tesson s’écraser au sol dans un cri sourd. George Orwell avait vu juste, chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante.

Un arrêt, encore un.

Les fourmis descendent en talons aiguilles, disparaissant dans un tunnel à peine éclairé. Gare centrale.
La jour se lève, effronté. Mes cervicales portent plainte contre un dossier vert inconfortable. Mes jambes trop longues sont incompatibles avec le mobilier scandinave. Un halo irradie le compartiment, éclipse solaire sur cols blancs mal lunés. L'aura d'un petit homme curieux qui torpille sa grand-mère de questions existentielles.


Est-ce que les avions dans le ciel sont des trains avec des ailes ?


Est-ce que les nuages se font manger par le soleil ?


Est-ce que la lune dort la nuit ?


Il fixe le type à la grosse montre dorée avec malice, le renvoyant à sa stature d'adulte trop lisse. La buée se pose sur la paroi vitrée.  De ses doigts fragiles, il esquisse un visage disproportionné. 
Basquiat anonyme dévorant un paquet de Pépito. Gustave Klimt soufflant à plein poumons sur l’œuvre éphémère qui s'évapore comme l’espoir d’un sans-papier.


Le petit démon s'endort, bercé par le tango affectueux du wagon. La dame ridée ferme la tirette de sa veste entrouverte. Il s’effondre sur son épaule pour ouvrir les yeux,  l’espace d’un court instant, avec la plus grande peine du monde. La lutte est inégale. Le sommeil est trop expérimenté pour lui laisser une chance. Il l’embrasse sournoisement sur le front. Bonne nuit mon adoré. Un spasme parcourt ses jambes trop courtes pour toucher le sol détrempé. Il sert les poings à plusieurs reprises volant d’immeuble en immeuble vêtu d’un costume de Spiderman.

« J’arrive Jeanne ! Ne crains rien ». Jeanne c’est sa chérie de l’école primaire. Je le sais parce qu’il a aussi interrogé  sa mamie afin de savoir s'il pourra l’épouser quand il passera en CM2. Quand elle lui demande si il est certain de l’aimer, il lui dit qu’il n’arrive pas à l’expliquer avec des mots, que c’est comme ça, qu’à chaque fois qu’il est à côté d’elle, il a l’impression que de minuscules créatures viennent chatouiller son cœur avec des griffes en coton et que ses jambes deviennent  aussi molles que la tarte aux pommes trop cuite de sa sœur.

 Il y a des choses qu’on sait immédiatement, des évidences, même à 9 ans. L’amour en est une. L’absence de son père en est une autre. Il voit bien que le monde n'est pas celui décrit dans ses manuels scolaires. Dans la rue, des zombies-humains dorment sur des cartons alors qu'il neige, tandis qu'à la télé, il a vu que 26 personnes sont aussi riches que la moitié de l'humanité. Un jour, dans le tram, il a entendu un monsieur traiter une dame de "sale noire". Il a eu honte que personne ne réagisse. Les adultes sont bizarres. Il semble que beaucoup de choses dépendent des couleurs. Les gilets jaunes - les billets verts - la pilule bleue - l'or noir - le vin rouge - la poudre blanche - se faire des cheveux blancs - la vie en rose.

 Une caresse chaude dans ses cheveux le sort d'une toile d'araignée.

« Mets tes gants et ton bonnet Yassine ». Il sotte dans un tas de neige encore frais et propulse une boule compacte glacée  sur la porte du vaisseau spatial qui vogue vers un autre arrêt.

Ses yeux brillent comme des lucioles malicieuses et tracent un sourire sur le  visage des passagers blasés.  

Les étoiles filantes tombent parfois dans les tramways, en laissant un sourire de bonheur sur le visage des voyageurs.

 

 

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11 janvier 2019

Tram A : Ceux qui regardent le sol

 

 

 

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Photo: http://clubphotobischo.overblog.com/sortie-de-nuit-%C3%A0-strasbourg

 

 

 

C’est à l’heure où n’importe quel être humain censé préférerait être au chaud, sous une couette moelleuse, que les strasbourgeois contraints d’être matinaux (en d’autres termes, de travailler ou d’étudier), embarquent à bord du Tram A.

Il fait encore nuit. Le wagon ressemble à une capsule spatiale illuminée à travers l’obscurité d’une galaxie encore inconnue : l’Eurométropole, la seule planète dont la face cachée ne sera jamais explorée par des chinois.

 Vingt-sept passagers agglutinés les uns  contre les autres. J’ai pris le temps de les compter comme les carreaux minuscules que je tentais de répertorier à la piscine, le jeudi matin, étant dispensé de natation en sixième pour cause officielle d’otite et  officieuse de « Je n’aime pas l’eau. Je n’aime pas porter de maillot de bain. Je n’aime pas mon corps. Je n’aime pas que les autres me regardent couler». Qui a eu un jour l'idée, d’inventer les cours d’EPS ? Ce n’est pas Charlemagne qui se tape des roulades, des charrues et des poiriers sur un tapis en mousse tellement crade que même le virus Ebola n’oserait pas y crécher. Ce n’est pas lui non  plus qui était choisi en dernier lorsque les deux beaux gosses de la classe devaient composer leurs équipes de football. Eux ressemblaient à de jeunes hommes, la barbe naissante, une voix de basse, des épaules carrées et une confiance en eux à toute épreuve. Moi, j’avais un corps d’enfant, la voix d’un Minion, une colonne vertébrale plus lourde que ma masse musculaire, une scoliose,  des fringues dont même Emmaüs ne veut pas et un appareil dentaire de type « moustache » à faire rougir les attelles métalliques de Forest Gump.

 

 La vie au collège dans les années 90 n’était pas comme une boite de chocolats  ou alors des  Mon Chéri remplis de liqueurs infâmes. Quand on n'a pas de Nike Air Jordan ou de Reebook Pump, pas de sweat Waikiki ou Quicksilver, de Doc Martens ou de sac Eastpak, on passe quatre ans dans la peau de Dewey à jouer le même épisode de Malcolm, celui où les têtes d’ampoule timides se font tabasser, racketter et huer à chaque fois qu’elles traversent la cour avec leurs vélos récupérés à la déchetterie.

L’enfer se poursuivait en cours d’allemand à visionner des films de Godard dans la langue de Goethe et des  Toten Hosen dont le seul vocabulaire encore à ma connaissance est Bayern Munich, Oktoberfest et Entschuldigung. Pas facile de trouver du boulot à Kehl avec ces trois mots. Pas facile non plus de s’intéresser à la seconde guerre mondiale avec un prof d’histoire qui prenait la chose un peu trop à cœur, en nous aboyant dessus comme Hitler lors d’un de ses meetings.

 Heureusement, il y’avait aussi des étoiles parmi ce trou noir. Un professeur de français qui me donna le goût de la lecture autrement que par des études de textes ou des fautes d’orthographes surlignées en rouge. Maupassant, Camus, Balzac, Victor Hugo, devenaient accessibles et presque réels, des amis avec qui je buvais une bière en cachette, en vibrant au rythme de leurs plumes. J’ai découvert  la beauté mélancolique de Baudelaire  et la fulgurance de l’amour avec Verlaine, une nouvelle façon de décrire ce que j’avais dans le cœur et la tête, une matrice où Keanu Reeves récite des vers Des Fleurs du mal à  Laurence Fishburne:

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, 
Des divans profonds comme des tombeaux, 
Et d'étranges fleurs sur des étagères, 
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières, 
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux, 
Qui réfléchiront leurs doubles lumières 
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique, 
Nous échangerons un éclair unique, 
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes, 
Viendra ranimer, fidèle et joyeux, 
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

Ça claque. Ça permet de voir le monde autrement,  comme le tram, qui n’est pas juste un moyen de locomotion d’un point A vers un point B mais une traversée vers le point G lorsqu’on interprète cette traversée avec un peu d’imagination.

Les participants à ce voyage interstellaire unique au monde,  le nom des stations tellement exotiques ou poétiques : « Provence », « Rembrandt », « Perce neige », « Nid de Cigognes », « Coucou des Bois » ; « Wagner », « Frères Lumière », « Berlioz ».

Ajoutons à cela, des voix singulières annonçant les arrêts avec  un accent alsacien inimitable, tout ça aurait pu être le début d’un scénario du prochain film de Luc Besson, si depuis, il n’avait pas rejoint  Harvey Weinstein  et Roman Polanski à la longue liste des cinéastes qui ont un zizi à la place d’une caméra.

Le décor d’un film de science-fiction est pourtant bien planté.

Une fusée traçant à la vitesse de la lumière pour déposer des astronautes dans un lycée, un collège, un open-space. A l’intérieur, des terrestres de différentes planètes.

Ceux qui regardent le sol, la tête penchée en avant, une légère bosse sur le dos à force de scruter l’écran de leurs portables. Leurs doigts ont pris la forme de ceux d’une grenouille, allongés et collant aux extrémités, résultat d’une mutation génétique due au défilement d’écrans quasi ininterrompues dès leur plus jeune âge. Ça commence avec Peppa Pig sur une tablette et ça se termine avec des vidéos de skateurs qui se fracassent les os sur Youtube. Le cerveau, par contre a rétrécit, se rapprochant de celui d’un poisson rouge  ou d’un lecteur de Minute."Mollusques Nomophobes", le prochain épisode de Black Mirror.

Ceux qui lisent  Metro en diagonale, à la recherche d’un article de fond sur les émeutes au Soudan ou l’emprisonnement arbitraire d’Oleg Sentsov,   se rabattent, la larme à l'oeil, sur l’horoscope de la journée :

Balance : Bientôt le RSA, saisisez cette opportunité

Poisson : Attendez-vous à ce que votre femme vous quitte

Verseau : Votre priorité est de rembourser votre prêt à Cofidis

Sagitaire : Méfiez-vous de votre collègue qui a mauvaise haleine

Scorpions : Faites du sport au lieu de regarder Netflix

Vierge : Célibataire, pensez à la chirurgie esthétique

Lion : Votre êtes trop nerveux, utiliser un fusil à pompe n’est pas une solution

Cancer : Le suicide est peut-être la solution à vos problèmes d'érection 

Gémeaux : Une capote de mauvaise qualité changera votre vie ce week-end

Taureau : Il est temps de quitter Tinder, vous avez 62 ans

Bélier : Vous allez faire une rencontre surprenante, avec un inspecteur des impôts.

 

Ceux qui s’isolent du reste du monde avec leurs casques anti-bruit, envoûtés par une playlist faite sur mesure par un algorythme qui en sait plus sur vous que votre propre mère. Heureusement, il y'a aura toujours les inclassables. Unkle – Pixies – The Kills – James Blake – Nina Simone – Mark Lanegan – Radiohead – Brian Eno – The Jam - Nick Drake – Gorillaz – Toy – Beirut – Courtney Barnet.

 

Et puis il y’a les autres, ceux qui ne cherchent rien. Sans smartphone, sans lecture, sans casque sur les oreilles, juste en engageant une discussion avec la personne à côté d’eux, pour échanger, faire connaissance, se sentir vivant. Une espèce rare dont je faisais partie avant Spotify, la presse gratuite et Facebook. Des êtres humains.

 

 

NINA SIMONE Feelings

 

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02 janvier 2019

Requiem pour un pont

 

 

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"Écoute les orgues, elles jouent pour toi. Il est terrible cet air là. J'espère que tu aimes. C'est assez beau non.C'est le requiem pour un pont".

 

 Les ponts couverts pleurent les destins de ceux qui les traversent. Des  larmes de joie ou de désespoir se rejoignant en un cours d'eau tumultueux pour touristes louant des bateaux électriques à la recherche du grand frisson. Nous nous croisons sur ces ponts comme des ligaments prêts à se déchirer, à rompre, laissant des traces d'émotion sur les dalles colorées. Passagers sédentaires  entre deux rives . Gitans logeant en Airbnb ou rêveurs solitaires habitués des lieux.Vestiges au coeur palpitant. Une boîte à musique dans la tête, un xylophone murmurant une bande-son hypnotique  de Max Richter. Leftovers torses nus sous un pull en acrylique, cognant nos poings abîmés contre la pierre muette.

Il a commencé à faire froid et les ombres dansantes se sont approchées amicalement. J'ai senti leurs présences dans mon dos. L'humidité entre mes omoplates. Le tambour lourd et tribal d'une existence orchestrale. J'ai inspiré  un frisson pour expirer un souffle de spleen de mes poumons fatigués. Et puis un piano s'est mis à jouer des notes aussi douces que les premiers rayons du soleil me réveillant un matin d'été. Il s'est mis à neiger des plumes blanches par milliard. Les cygnes fiers et majestueux se sont envolés en marchant sur l'eau. Un miracle s'est produit   dans mon casque.  J'ai senti Strasbourg respirer comme un amoureux respire la première fois. J'étais en manque de toutes ces petites choses auxquelles je ne prêtais plus attention.

J'ai tendu l'oreille pour mieux entendre le ventre du monde gronder. Django Reinhardt grattant les cordes de sa guitare, adossé contre un saule pleureur. Le vent jouant de la harpe dans mes cheveux. Le carnyx  raisonnant au sommet de la cathédrale. Les feuilles battant des ailes, raies élancées dans le ciel orangé de cette fin de journée. Le parfum de la pluie et le bruit de ses gouttes kamikazes s'écrasant sur la tôle d'une péniche amarrée le long des quais.  Les anges formaient une chorale lumineuse. L'orgue s'est mis à écrire sur le ciel, le recit des souliers ayant foulés le grès rose devenu noir sous l'effet des gaz d'échappements . La transpiration de ces monuments qui nous observent depuis que l'Homme se pose des questions existentielles. Les destins et les états d'âme  gravés au couteau sur des bancs orphelins: 15/01/1991, Lola + Mickaël = ♡

Le tourment microscopique a pris forme pour aboutir à une tornade titanesque. L'orchestre est accordé. J'attends chaque soir ici, à la tombée de la nuit , pour essayer de comprendre d'où vient cette magie, espérant que quelqu'un viendra  me donner un signe apaisant. Mais rien. Juste le bruit de l'écume qui se forme en tourbillonnant et qui claque contre l'acier noir d'une écluse bombant le torse.

Les étoiles s'installèrent sans permission dans le ciel comme des enfants figés aux yeux trop brillants. Les violons jouèrent de plus en plus vite jusqu'à faire voler les pétales de géraniums en éclat. Les fleurs du bien, insolentes et libres.  Je me suis accoudé à une rambarde branlante et j'ai fermé les yeux . J'ai senti la chaleur maternelle de ma ville, son souffle chaud contre ma nuque et le ronronnement d'un chat en guise de battements de coeur. Des amis scintillants riaient tellement fort que la lune s'en est allée se réfugier derrière quelques nuages timides.

Toujours ce piano dans les tempes. Les touches caressées par des doigts interminables, comme les échasses d'un héron  cendré piégé entre deux roseaux. Et puis les musiciens ont pris vie. Le monde continuait de tourner mais je n'étais plus là.

J'étais un personnage en noir et blanc. Melody Nelson mordillant le lobe de l'oreille de Jane Birkin. Un chou en guise de tête. Ballade clandestine.Une variation verticale tapant à la machine à sourire. Heureux comme un fou qui sait qu'il ne l'est pas. Une vieille chanson qu'on ressort d'un tiroir. Un bredele de Proust encore chaud. Le parfum  d'un gâteau au chocolat aux oranges amères. Les croûtons grillés au beurre, valsant dans un bol de velouté de potiron. L'odeur de l'herbe fraîchement tondue avant de mastiquer des épinards crémeux à la cantine.

 

Le cheval noir, gardien du Musée d'art moderne, se cambra et s'envola pour m'emporter sur son dos. Nous survolions la Cité endormie. Fusionnels. Fils de Ixion et de Néphélé . Cette nuit, nous étions  jeunes. Cette nuit, nous étions  indestructibles. Cette nuit, Icare ne se brûla pas les ailes. Nous nous sommes posés sur le soleil  en  fusion dessiné par Tomi Ungerer pour nager dans la lave en ébullition. Nous étions des dieux escortés par des colibris aux becs dorés traversant des vitraux infinis. Des nouveau-nés cherchant leur premiers souffles.

  Jamais je n'oublierai ce que j'ai vu et ressenti. Le Monde de Narnia en plein centre-ville.

Pris d'un vertige de bonheur, j'ai piqué vers la surface de l'eau. Rapace aux yeux noirs, envoûté par le chant d'une sirène aux cheveux roux bouclés.Le vent du diable dans les oreilles. J'ai perforé le reflet des flots pour frétiller, recouvert d'écailles argentées. Mes nageoires me dirigèrent toujours plus loin. De ponts en ponts. D'ici, le monde est une jungle d'algues. Une flaque à crocodiles. Une orgie de libellules jouissant sur des nénuphars aphrodisiaques.

La chanson se termina brutalement sur Spotify. Plus de batterie. J'étais en sueur. Vidé. Les jambes tremblantes, regardant un skateur s'éclater le coude contre le béton en contre-bas.

Derrière moi, un touriste américain. 

"Are you ok?".

Dans ma tête, Gainsbourg fredonnait en s'allumant une Gitane:

Le soleil est rare
Et le bonheur aussi
Mais tout bouge
Au bras de Melody

Les murs d'enceinte
Du labyrinthe
S'entrouvent sur l'infini.

 



 I'm OK. Enfin je crois. Laissez-moi  juste mes folies  pour éclairer la vie.

 

 

 

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21 décembre 2018

Princesse Coquelicot

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J’ai longuement hésité avant de t’envoyer cette lettre. Ça doit bien faire 28 ans que je ne crois plus en toi, depuis ce noël  1986 où je compris que mon camion de pompier méga-super-génial, n’était rien d’autre qu’un montage de bouts de plastique cancérigène fabriqué par des  chinois du même âge que moi.

 Petit Papa Noël. Petit imposteur. Tu as beau porter l’attirail du grand-père idéal, une belle barbe blanche et un gros nez qui rassure, avoir le sourire ultra-white d’un présentateur de talk-show, tu n’es qu’un imposteur, une farce, un album de Magic System, une Barbie trop blonde et trop maigre.

Tu me déçois. Je t’imaginais autrement,  une chope de bière de noël à la main, un bretzel  dans le gosier, te grattant les guirlandes en lâchant un  pet furtif sur un de tes lutins, qui, assommé par cette odeur de pain d’épices et de souffre, s’envolait dans un trip cotonneux.

 Il n’en est rien. Le spleen du monde t’a rendu lisse et fade.

 Derrière cette supercherie, se cache un service consommateur bien huilé, des téléopérateurs délocalisés, des emprunts à 17% pour pouvoir payer la dernière Playstation aux gosses. Oublié le costume qui sent la tarte aux pommes. Oubliés tes câlins et ton rire enfantin. Ne reste plus qu’une voix à la Joey Starr, à force de fumer des Gauloises et de tiser des cubis de rosé.  Oubliée la spéléologie en cheminée à cause de ton diabète et des livraisons Amazon en vingt-quatre heures. Oubliées les virées en traîneau, la musique à fond, à siffloter du Led Zeppelin au Hellfest du 24 décembre. Pour te contacter, rien de plus nauséabond, un  08 99 24 2013 à 1,35 euros la minutes, ou pire encore, un mail avec réponse automatique.

   Tu vas me dire que je crache dans la soupe, je sais, mais ce boulot de Père Noël intérimaire, je l’ai obtenu en postulant à  une annonce de Pôle Emploi pour mettre du beurre dans mon RSA. 9,88 euros de l’heure, c’est le coût horaire d’un Père Noël en 2018.

Je suinte  aux Galeries Lafayette, dans ce costume trop petit, qui pique, qui pue la cave et le vomi. Les gosses me marchent sur les pieds. « On veut la Nintendo DS pépé, la maillot du PSG et le Iphone X. On s’en fout de faire une photo dans tes bras poilus qui sentent la crotte de bique et le vinaigre balsamique».

Désolation. Tristesse. Amertume. Une journée de dix heures à sourire faussement pour appâter les mômes dans ce centre commercial, entre deux pubs pour des slips kangourous ou des moules à Kougelhopf.

Il est 19h58, une gamine insiste pour sauter sur mes genoux arthrosés alors que le magasin va fermer dans deux minutes. Elle tire ma fausse barbe et me mord le bras en rugissant comme un lion. Son père rigole : « Ah les enfants ! Mais où vont-ils chercher toute cette énergie !? ».

 C’est le sucre d’orge qui fait déborder la boite à bonbons. Ni une, ni deux, je dépose le grumeau aux boucles d’or sur mon épaule comme un vulgaire sac de patates et je cours me réfugier dans le local technique du magasin. Elle hurle à la mort appelant sa mère qui frappe à la porte.

« Laissez-là. Ouvrez. Chérie n’aie pas peur, maman est là ».

Je pose ma main sur sa bouche pour qu’elle fasse moins de bruit mais ça ne fonctionne pas. Elle frappe de toutes ses forces, me fracassant la colonne vertébrale à coups de genoux. Elle essaie à nouveau de me mordre comme un vampire aux canines fragiles. Je la pose sèchement sur le banc en la tenant par les épaules et en  la regardant droit dans les yeux. Je m’applique à prendre ma voix la plus grave et à faire une imitation du Père Noël qui pourrait me permettre de gagner le César du meilleur premier rôle.

«  Écoute-moi bien petite fille. Tu fais mal au Père Noël, ça ne se fait pas. Comment veux-tu que je pilote mon traîneau si je suis blessé ? ».

Elle commence à diminuer la fréquence de ses reniflements et essuie les larmes sur son visage avec sa manche trempée comme un buvard.

 C’est lorsque je sors un paquet de bonbons acidulés de ma poche en lui tendant un crocodile vert fluo, qu’elle arrête enfin, les yeux gonflés comme Rocky Balboa.

« Pourquoi t’es méchant avec moi Père Noël ? Et puis d’abord, t’es même pas le vrai Père Noël. Le Père Noël il est gentil lui et il a une vraie barbe blanche toute longue jusqu’au ventre».

 Le paquet de friandises se vide. Elle y trempe l’extrémité de ses doigts pour lécher le sucre chimique qui en tapisse le fond.

 Elle a raison la petite. Pourquoi je fais ça ? Pourquoi je ne peux pas rester dans la norme et dire « oui » en hochant de la tête comme la plupart des gens. Peut-être parce que je n’ai pas envie d’être « la plupart des gens ». Peut-être qu’il est bon d’expliquer à cet enfant comment j’en suis arrivé à me détester et à détester les autres.

 « Tu sais petite, quand j’avais ton âge, j’avais un rêve, celui de ne jamais grandir et de toujours regarder le monde avec des yeux d’enfants. Je m’étais même construit des lunettes à vision enfantine avec des bouts de cartons et une pochette plastifiée piquée à mon frère. Ça ressemblait à des lunettes de cinéma pour regarder les films en 3D mais moi j’y voyais une dimension que personne d’autre ne pouvait voir.

Les lunettes à vision enfantine décryptent le monde en une succession de formes jusque-là inconnues. De la malice dans le regard, un looping d’enchantement que rien ne peut perturber et où les mots d’une violence rare comme « Président de la République », « croissance » ou « racisme » ne sont jamais prononcés. Ce monde est un monde propre à la personne qui met la paire de lunettes sur son nez. Dans le mien, Alice aux pays des merveilles prend le thé avec Philippe Katerine. Il porte un costume de chat et de longues moustaches d’au moins un mètre de long. David Bowie joue à   Twister avec Nick Drake et tente de garder l’équilibre sur une jambe. Henry Salvador ronfle sous un palmier. Un lapin microscopique déterre des carottes sur le crâne de Freddie Mercury. Des chevaux ailés volent dans un ciel violet. Il ne fait jamais nuit ici, le soleil brille en permanence mais ses rayons sont invisibles parce qu’ils se perdent dans la couleur du ciel.

  Je courais dans des champs de coquelicots imaginaires jusqu’à en perdre haleine et m’écrouler entre les pétales qui virevoltaient comme des papillons. Du rouge autour de moi. Le rouge de l’amour, de la liberté, de l’insouciance et du rêve. A chaque sourire, une fleur poussait, c’est pour cela qu’ici, le sol en est presque entièrement recouvert.  Couché sur le dos, les mains derrière la nuque, j’imaginais le ciel comme un terrain de jeu infini où les nuages devennaient ce que je voulais qu’ils soient. Un dragon qui crache de la barbe à papa, un couple d’hippocampes amoureux, une raie géante planant comme un aigle.

Et puis un jour, la  patrouille des adultes s’est installée dans ma tête pour ne plus jamais repartir. Le ciel s’est assombri et les fleurs ont fanées sur mon cœur.  Promets-moi de ne pas devenir moi. Promets-moi de te souvenir de cet instant à discuter avec ce vieux roi fatigué qui fût autrefois le Prince des Coquelicots. Promets-moi de parler aux arbres, aux nuages et à ceux que personne ne veut voir. Promets-moi de vivre comme dans un dessin animé de Miyazaki, d’être un château ambulant qui vole au-dessus de la médiocrité, une luciole qui éclaire le monde, une Princesse Coquelicot. »

La petite me regarde, bouche-bée comme si je lui racontais une histoire avec un prince et une sorcière. Elle  prend ma main, et se colle à moi en me serrant comme un ours en peluche imprégné de tristesse.

« Même si tu n’es pas le vrai Père Noël, je t’aime quand même. Je m’appelle Louise et je suis désolé si je t'ai fait mal avant » dit-elle.

 Les agents de sécurité s’affairent pendant ce temps à chercher une issue pour la récupérer. Je prends conscience que ses parents doivent être morts d’inquiétude.

« Je vais devoir partir maintenant, sinon je vais avoir de gros ennuis. Je suis heureux d’avoir fait ta connaissance Louise. Je m’appelle Eric. Promets-moi de ne jamais oublier cet instant parce que moi je ne t’oublierai jamais. Noel c'est ça. C'est passer du temps avec les autres et donner un peu de soi en guise de cadeau. Ne te fie pas à l'emballage parce que le vrai bonheur c'est la main qui te donne le paquet, pas ce qu'on y trouve à l'intérieur. Sois toi-même, essaie, tombe et relève-toi même si tu as mal aux genoux ou au coeur. Ne regrette rien et regarde ton destin comme un terrain de jeu qui dure quelques dizaines d'années tout au plus. Monte sur le vélo de la vie et roule sans les mains, quitte à avoir peur dans les virages, tu sentiras le vent dans tes cheveux, ton coeur battre. Tu seras vulnérable mais vivante. Joyeux Noël Louise ».

 Je  lui demande de se cacher les yeux et de compter jusqu’à trente, enfin de compter jusqu’à quinze, deux fois de suite parce qu’elle ne sait pas compter jusqu’à trente. Elle commence à compter. Je me dirige vers la sortie de secours. Au moment d’ouvrir la porte, elle se retourne discrètement pour m’observer via l’espace minuscule laissé entre ses mains.

« Joyeux Noël Eric » murmure-t-elle entre ses dents de lait qui ressemble à des montagnes aux sommets cassés.

J’ai cavalé dans l’escalier pour me  réfugier dans une rue sans passage, le temps que mes tempes arrêtent de faire du punching-ball et que mes poumons cessent de brûler. J’ai déambulé au milieu des derniers cabanons du marché de Noël qui ferment les uns après les autres. Sur le chemin, je contemple avec envie toutes ces familles qui préparent le dîner de ce soir. Ils se bourreront la panse de foie gras malade, de truffes hongroises et de toasts trop grillés. Tonton Jacques racontera comme chaque année sa blague sur les arabes qui ne fait rire personne en déchiquetant un bout de dinde. Mémé Thérèse s’endormira au coin du feu après son troisième verre de Suze. Oncle Gérard nous fera un exposé sur la différence entre le saumon et la truite. La moitié du dessert de chez Picard finira à la poubelle  entre les larmes de ma tante divorcée, maquillée comme une prostituée.

 Dans certaines familles, fêter Noel c’est comme aller au cinéma voir un dessin animé au hasard. Les gamins rêvent de voir un Pixar ou un Walt Disney. Ils reçoivent un DVD d’une  mauvaise version coréenne de l’Etrange Noël de Mr Jack.

Je les envie tout de même follement. J’avais la même vie qu’eux, hier encore. Pas d'états d'âme. Je filais droit, sans me poser de questions. Pas de regrets. Pas d’hésitations. Une anesthésie de la conscience et du libre-arbitre. Se poster devant la télé et regarder des excréments pixellisés qui parlent pour ne rien dire. Faire un crédit sur dix ans pour s'acheter un BMW et une virilité. Poster la photo de ses pieds au bord d'une piscine, des proverbes à la con du Dalai Lama ou des vidéos d'un chat qui se lèche le cul. Bouffer des flocons d'avoine et du fromage blanc pour se donner bonne conscience après avoir englouti trois Mc Deluxe et deux portions de frites. Enregistrer ses pas, ses calories, ses ronflements. Comptabiliser sa vie.

  7 CDD. 1 divorce. 212 amis sur Facebook. 84 kilos. 1,6 fois le SMIC. 5 fruits et légumes.  1489 heures d'écoute sur Spotify. 9,8 kilomètres de footing.  12 centimètres de bite. 55 pompes,  110 abdos.  487 orgasmes. 60 de QI.  8,6 degrés d'alcool. 80 kilomètres par heure. 2 ans de dépression.  Bac  + 5.  16 mois de chômage.

  Un algorithme narcissique de chair et d'os pour justifier son existence,  se coucher sereinement après deux épisodes de Black Mirror et éviter de finir pendu au bout d'une corde sous le regard bienveillant des gamins qui mangent de la crème glacée au beurre de cacahuète.

Cette capacité à être là sans l'être, à mettre une balle dans la tête d'un  Jiminy Cricket vicelard qui ne veut pas fermer sa grande gueule de Monsieur je-sais-tout. Il se cache dans mon oreille.  Derrière le bar de la Conscience, à picoler avec le Doute et l'Angoisse. Une belle brochette d'enculés, d'empêcheurs de tourner en rond. Je les entends commenter mon existence comme trois ivrognes sifflant leurs ballons de piquette avachis sur leurs certitudes : « Ton boulot c'est vraiment de la merde », « Tu n'as même pas d'amis », « Ça fait 2 ans que tu es célibataire », « Tu n'auras jamais d'enfants », « Tu as du bide », « Tu perds tes cheveux », « Tu es trop timide », « Un homme ça ne pleure pas », « Tu es moche », « Tu ne réussis rien dans la vie », « Tu n'y arriveras jamais », « T'es un looser » .

De temps en temps, le Doute s'écroule complètement bourré ou l'Angoisse hausse le ton. Ils se foutent sur la gueule et moi j’ai la nausée. La gueule de bois des fêtes de fin d’année qui ne part pas avec un Doliprane ou un emballage cadeau.

Chez moi, personne ne m’attend plus depuis belle lurette. Mon chat dort dans son panier. Le Noël des chats n’existe que dans les films d’animation. Des factures et mises en demeure d’huissier traînent  sur l’évier. Le chauffage est coupé depuis plusieurs jours, une bougie rouge fait office de lumière. L’évier dégueule d’assiettes dans lesquelles se reflète le clignotement d’une guirlande rouge. Je roule une clope de mes mains abîmées. Des ampoules et des crevasses en guise  de paumes. La fumée  glisse dans mes poumons et ressort par mes narines comme pour créer une ambiance sophistiquée en soirée. Je toussote. Le regard vide. Pour les laissés pour comptes, les sans-familles, les oubliés du système, Noël est un jour encore plus éprouvant que le reste de l’année. Le sentiment amplifié ’être seul au monde, de ne pouvoir compter que sur soi. L’envie de prendre quelqu’un dans ses bras, de l’écouter parler, de lui répondre et de s’endormir dans un lit habité par la douceur et le parfum de deux corps chauds qui se comprennent et qui s'aiment, parfois .

La fenêtre mal fermée  s'ouvre, laissant pénétrer cet air glacial qui n’annonce rien de bon. Un mauvais pressentiment qui donne des rhumatismes aux sages. Les passants de la rue du Jeu-des enfants sont de minuscules points noirs sautant sur une marelle colorée de là-haut. Dans l’immeuble d’en face,  les corbeaux apprêtés aux montres dorées ricanent  d’ivresse et de supériorité en observant ce vieil homme vêtu de rouge faire le funambule sur le rebord d’une fenêtre gelée. La désillusion est plus forte que le vertige. Le malheur donne du courage.

Mélange d’excitation et d’hypocrisie. Certains filment, le portable dans une main, une coupe de champagne dans l’autre, espérant voir une chute fatale et une trace de sang épaisse sur la neige. Ils sont prêts à tout pour que la vidéo soit visualisée des millions de fois sur Youtube. Non, le Père Noël n’est pas une ordure mais ceux qui l’attendent au pied du sapin sont parfois de sacrés salopards qui ne méritent pas d’y trouver un cadeau, ou alors empoisonné.

Le chat ronronne en mangeant ses croquettes desséchées. On peut entendre le souffle de Renaud sortir d’un vieux transistor.

Petit Papa Noël
Toi qu'es descendu du ciel
Retournes-y vite fait bien fait
Avant que j'te colle une droite
Avant qu'j't'allonge une patate
Qu'j'te fasse une tête au carré
!

Au moment de sauter, j’ai mis ma main dans ma poche. L'instinct, comme ce jour de juillet 2008 où j'ai pris dans les bras, à l'association ERA, celui qui deviendra mon futur chat. J’ai senti quelque chose de collant, de gluant, comme le slimer de Ghostbuster. Je l’ai levé au-dessus de ma tête, comme un trophée, entendant le gloussement de certains passants qui me traitèrent de fou.Qui est le plus fou, celui qui saute ou ceux qui regardent?

Je ne sais pas si je suis fou, mais l’objet gelatineux devant mes yeux est un crocodile rose que Louise a glissé dans ma poche.

Je me suis retourné. Un coquelicot minuscule s’est mis à pousser sur la table de la cuisine.

 

 

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15 décembre 2018

Strasbourg, mon Amour

 

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Photo de Martin Lelièvre - https://pokaa.fr/author/martin-l/

 

 

 Strasbourg, ma ville.  Cette soirée du 11 décembre 2018 restera à jamais gravée dans ma tête.  Comme un père sorti brusquement de son sommeil par un coup de fil du commissariat, j’ai tout de suite compris que quelque chose de grave était arrivé. Le tonnerre a grondé plusieurs fois sans aucun nuage à l’horizon. Des gouttes de larmes innocentes. Les verres de vin chaud qui tombent au sol pour se vider entre les pavés. Les gyrophares bleus s'installant dans un chaos d’un autre temps. Un silence lourd et pesant face à l’impensable.

 J’avais mal en te voyant saigner sur les écrans de télévision, impuissant face à la souffrance de mes frères et mes sœurs meurtris. J’ai fini, après plusieurs heures à scruter mon portable, par m’endormir, fiévreux, en position fœtale, mouvementé, te cherchant dans mes cauchemars. Tu étais là, à appeler à l’aide, un drapeau européen étoilé en guise de couverture de survie. J’ai tenté de  te rejoindre mais je courais au ralenti comme dans ces mauvais rêves où j’essaie d’hurler et de bouger les membres sans y parvenir, Le Cri silencieux d’Edvard Munch en tête.

Au lendemain de ce songe fantomatique, tu t’es réveillée dans le brouillard gris et incertain des rues quasi désertes du centre-ville. Une gueule de bois invisible.

 Nous, strasbourgeois(es),  avons ouvert nos portes et regardé à travers nos fenêtres pour t’entendre respirer avec difficulté pendant qu’un hélicoptère te survolait. Tu as de l’asthme  à la liberté, la gorge nouée. Un premier pas hésitant comme pour vérifier que tout ça est bien arrivé, que tu n’es pas un mirage, un torrent de lave encore chaud sur lequel nous risquions de nous brûler.

 Nous étions, un, puis deux, puis dix, puis des milliers à venir à ton chevet pour te faire du bouche à bouche avec notre cœur. Timidement d’abord, du coin de l’œil, les regards de compassion se croisèrent. Dans les trams. Sur les trottoirs glacés. Dans les bus. Nous nous cherchions des yeux pour sentir cette union sacrée propre aux situations les plus dramatiques. Les bouches s’ouvrirent avec hésitation. L’absence d’explication. L’incompréhension. Des questions sans réponses. Une grande famille multiculturelle qui vit une épreuve douloureuse. Une rééducation lente et progressive  après un choc frontal.

Nous remarcherons ensemble en nous tenant les uns aux autres. 

Nous serons nos propres kinés  pour honorer celles et ceux tombés sur le champ de la cruauté.

Trois jours après, malgré la souffrance qui habite nos corps et nos esprits, le  soleil s'est mis à briller timidement sur tes bâtiments, tes rues et sur notre quotidien. Un gamin emmitouflé dans une cagoule orange, lèche la barre d’un des wagons du tram A allant à Rive Étoile comme une glace à la vanille. Les passagers se mettent à sourire naturellement et à plaisanter comme pour mettre une gifle virtuelle à la barbarie. Un couple d’adolescents collés à la Superglue se roule des pelles avec gourmandise. De l'amour, pour mettre du rose sur une journée noire. Certains fêtent la vie, une bière à la main, le regard embué, sous les lampes chauffantes des terrasses. D'autres parcourent tes rues en te  tenant la main.Les odeurs de falafels, de choucroutes, de pizzas ou de patates douces. Les reflets de la diversité qui brillent dans les cours d’école, les collèges, les lycées, à  l'Université. Peu importe la couleur de nos gilets,  nos origines, nos croyances, nos langues, nous nous souhaitons un avenir meilleur silencieusement  en reprenant Brel de l'intérieur, Place Kléber, en hommage à nos disparus.

Quand on n'a que l'amour,
Pour parler aux canons,
Et rien qu'une chanson,
Pour convaincre un tambour,
Alors sans avoir rien,
Que la force d'aimer,
Nous aurons dans nos mains,
Amis le monde entier.

Strasbourg, ma ville. Nous reprendrons possession de ton âme, à travers les cafés, les fleuristes,  les taxis, les boulangeries, les écoles, les musées et les bibliothèques. Nous reprendrons possession de ton art et de ta culture à travers les rêveries animées projetées au Star, au Saint-Exupéry, au Vox ou à l’UGC. Nous applaudirons les comédiens vêtus de masques et de costumes au TNS ou au TAPS. Nous rirons à en avoir mal au ventre  au Palais de la Musique et des Congrès, à l'Illiade ou au Kafteur. Nous écouterons les sages nous conter leurs expériences et nous enseigner leurs savoirs à la Librairie Kleber. La Laiterie et le Molodoï raisonneront encore plus fort que les 29320 supporters du stade de la Meinau ou les 6200 combattants de la  SIG Army, parce que nous sommes une armée pacifique et qu'ensemble, nous n’avons peur de rien.

De là-haut, Charb, Wolinski, Cabu et Tignous,  veillent sur nous. D’ici, ceux qui hier soir sont tombés, seront debout à travers nos voix, nos yeux, notre liberté, notre égalité et notre fraternité. Nous leurs devons cela et nous devons montrer l'exemple aux générations futures en les armant de fusils en forme de livres et de balles en forme de mots. Nous devons transmettre nos connaissances et montrer le chemin de la résistance.

Nous sommes le passé, le présent et le futur. 

C'est dans tes rues colorées que je suis tombé amoureux pour la première fois, que j'ai pris des râteaux aussi,  que j'ai vu mon premier concert de Ludwig von 88 en 1996,  que j'ai pris ma première cuite aux Frères Berthom, que j'ai débuté mon premier job en contrat d'intérim, que j'ai visité ma première exposition au MAMS. C'est dans cet univers cosmopolite que j'ai rencontré des personnes exceptionnelles qui m'ont ouvert les bras et l'esprit  en valorisant les différences. Nico, Ahmed, Jenny, Palma, Jamel, Karl, Djibi, Katarina. J'ai voyagé en Afrique à travers le poisson grillé sauce masa de Little Africa, en Italie par  l'accent délicieux de Noémi  à la Dispensa et sur une autre planète en trempant mes lèvres dans un cocktail improvisé par Clémence au Botaniste.  C'est ici que j'ai scandé mes premiers Jetzt geht's los, le visage peint en bleu et blanc et c'est pour toi  que nous partions en convoi de Sélestat, pour dévaliser l'occase de l'Oncle Tom en vinyles et bandes dessinées. C'est sur tes poignets que j'ai commencé à écrire  mes états d'âme sur un banc le long des quais, un soir d'été. J'ai tant de souvenirs et d'images quand je pense à toi. Des rires, des pleurs, des doutes aussi mais j'ai toujours pu compter sur toi, tes citoyens, tes policiers, tes militaires, tes pompiers, tes infirmiers,  tes enseignants, tes bénévoles, tes associations, tes structures d'insertion, tes travailleurs sociaux . Tu es une ville engagée, citoyenne, responsable et nous ferons en sorte que cela ne s'arrête jamais.

Strasbourg, ma ville,  nous te ferons vivre, la tête haute et le poing levé parce que la violence ne nous fera pas renoncer aux droits les plus élémentaires  pour lesquels nos parents et grands-parents se sont battus dans des temps obscurs de l’Histoire.  Strasbourg bombardée en 1943 mais debout en 2018. Nous sommes vivants, unis et  ne nous tairons jamais. Strasbourg capitale de l'Europe. Strasbourg capitale de Noël pour toujours.

Strasbourg capitale de mon coeur, ce soir les bougies brillent à nos fenêtres comme des lucioles fraternelles et universelles. Nous n'oublierons jamais. Tu ne seras plus jamais pareille mais tu restes libre et généreuse. Tu continues de briller en Alsace et dans le monde entier. 

 Strasbourg ma ville,  je te souris en pleurant, fier d'être un de tes enfants. 

 

 

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10 décembre 2018

Hop La La Land

 

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 Trois. Deux. Un. Bonne année.

 Strasbourg passe en 2019. Une page se tourne sur des bises moites et pour les plus audacieux, des roulages de pelles entre un toast au saumon et une coupe de Champagne tiède. Les confettis volent sous les hauts-plafonds des appartements et terminent leurs courses sur de vieux parquets abîmés. Les corps dansent, hypnotisés par la fin d’un cycle et le début d’une nouvelle ère avec laquelle ils essaieront de composer sans y laisser trop de plumes. Ce soir, le monde est une fête. On  honore la vie en hommage à ceux qui l'ont quittés au marché de Noël le 13 décembre. On oublie les galères des  365 derniers jours.La bagnole qui est en rade sur le parking du Leclerc avec un mot sur le pare-brise : « Véhicule en panne, merci de votre compréhension ». Les relances du banquier qui prononce le mot "agio" comme une pizza aux artichauts avec un accent italien surjoué. Le cancer de la prostate de son père.  Le divorce de sa sœur. La folie des Hommes.

On se sert fort dans les bras pour sentir que l’essentiel est là. Les distances sociales et intimes sont franchies. L’odeur de l’autre. Sa peau. Du pain perdu à la cannelle caramélisant dans le beurre fondu d'une poêle en Téflon. Nous avons peur du futur mais nous sommes là, vivants, les jambes hésitantes dans des pantalons de smoking trop serrés, sur une musique trop forte. Du trop pour contrer le pas assez. Un équilibre précaire. Un fil sur lequel marcher en talon aiguille entre la Tour du Maintenant et celle du Demain.

 En bas, dans la rue, les rires percent les doutes ancrés. Il neige de l’espoir sur les joues roses. Les yeux brillent. Les résolutions sont spontanées et pleines de bonnes intentions. Arrêter de fumer – Faire plus de sport – S’engager dans une association – Faire un régime - Arrêter de se plaindre. Beaucoup de choses à arrêter mais surtout commencer à vivre en réalisant que l'existence est précieuse et fragile comme une toile d'araignée. 

Les nœuds papillons s’envolent dans le ciel en titubant. Les gorges parfumées se dévoilent, interminables, comme les tiges d’une fleur encore inconnue. Les robes caressent les  courbes sans gestes déplacés même si certaines mains restent baladeuses. Balance ton relou de nouvel an. Dunes harmonieuses brûlantes  d’un désert blanc. Une solidarité universelle pour quelques heures encore, entre ceux qui brillent naturellement et les autres, plus éteints, les anonymes.

Les keupons de la Grand Rue dansent avec leurs chiens et trinquent avec les dieux aux drapeaux noirs. Les couleurs s’entremêlent. Du gilet jaune au vomi orangé d'une cuite au crémant, de l’or d’une fusée  au sang rouge d’un doigt  explosé.

Les pétards s’enflamment dans l’ivresse et l’insouciance.

C’est une nuit féerique. La nuit des Benjamin Button, adultes ridés qui ce soir arborent   une peau lisse d’enfant et des dents de lait avec plein de trous noirs dans lesquels se perdre. Les pantalons soigneusement repassés se recouvrent de poudre noire. Les mèches s’enflamment et les étoiles filantes décollent pour laisser un souvenir ineffaçable dans les esprits. Les têtes se penchent pour mieux voir les astres qui jouent à cache-cache entre quelques nuages téméraires. Des tourbillons incandescents dansent sur les pavés. Les mammouths tutoient les bisons. Jumanji  improvisé. La guerre des boutons pour géants en culottes courtes.  Peter Pan embrasse sa voisine, rouge de timidité. Les crocodiles partagent un bout de bûches avec des biches médusées. Le chocolat aux coins des lèvres, les voisins dansent un slow improvisé sous un lampadaire éméché.

 Ce soir, des étoiles brillent plus que d'autres dans le ciel. Celles de  Barto Pedro Orent-Niedzielski, Pascal Verdenne, Antonio Megalizzi, Anupong Suebsamarns, Kamal Naghchband . 

Sur Terre, quelques voitures brûlent et les pères Noël de garde aux casques brillants arrosent les flammes d’une eau divine. Les pierres pleuvent comme une armée de criquets aux dents acérées. Il est temps de se replier vers la caserne ou de transporter les jambes morcelées et  les épidermes brûlés vers l'hôpital de Hautepierre. Là-bas, les colombes aux blouses blanches et les docteurs en humanité s’affairent à penser, à rassurer et à calmer ceux qui stagnent encore dans une autre galaxie. 

 Elle rentre chez elle à travers les débris encore chauds. Une ampoule au talon droit d'où s'écoule un liquide blanchâtre qui brûle comme de l'acide. La faute à des chaussures trop petites mais tellement jolies. Les marches des trois étages jusqu'à son appartement semblent interminables.Elle jette sa robe de soirée et ses pompes sur le canapé. Les collants glissent par terre et sont troqués contre un pyjama à l'imprimé Totoro.   Elle allume la bouilloire et dépose une boite de biscuits sur la table de la cuisine. Une tasse de thé au jasmin réconfortante entre les mains. Le radiateur fait office de chat s'enroulant entre ses jambes, le ronronnement en moins.

De là, elle voit la ville se réveiller en silence. Charles Aznavour marmonne à la radio.

Une vie d'amour 
Une vie pour s'aimer 
Aveuglément 
Jusqu'au souffle dernier 
Bon an mal an 
Mon amour 
T'aimer encore

Les arbres s'étirent et baillent. Certains sont taillés comme des lépreux aux multiples moignons. Une mésange se pose sur le perchoir qu'elle a installé sur le rebord de la fenêtre. Elles se regardent comme si elles se connaissaient depuis toujours.  L'oiseau picore quelques graines de tournesol, se retourne et s'envole, comme 2018, laissant une plume grise et jaune qui tourbillonne dans le vent. 

2019 sera l'année des imprudents qui tentent, des courageux qui se trompent, des amants qui s'étreignent, de ceux  qui ne veulent pas tomber amoureux de l'ennui. C'est  le début  d'une année où la lune n'a pas envie d'aller se coucher mais d'aller faire l'amour au soleil qui vient de se réveiller.  

Nous serons Ryan Gosling et Emma Stone projetant de la couleur aux visages des autres par nos sourires. Hop La, la, land sous la Cathédrale, nous marchant sur les pieds en dansant, maladroits mais sincères.  Il n'y aura plus de saisons ou alors qu'une, éternelle, celle de frangins qui n'ont pas la même mère mais qui s'aiment quand même.

 

 

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