La vie absurde de Mr Zag

13 mai 2018

50 nuances de grès

 

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En voyant un groupe de touristes japonais te shooter avec l’excitation d’un toxico qui se fait un fixe, j’ai mal à ma cathédrale. Jaloux peut-être. Possessif ou égoïste certainement.

En amour, je ne partage pas. Qu’il est douloureux de me mêler  à ceux qui sortent leurs perches à selfie pour  justifier d’un semblant de vie sur Instagram. Bienvenue dans un monde de réflexes sans réflexion. L’important n’est pas de t’immortaliser sur une micro carte SD, Facebook ou un livre photo imprimé en ligne mais de te sentir  respirer, de t’écouter nous raconter des histoires, toi, qui  à tes pieds, observe   l’absurdité mais aussi la beauté des Hommes depuis plus de 1000 ans. Car oui, l’être humain fait parfois preuve de bonté entre deux moments de folie.

Je peux  comprendre cette nécessité de répertorier et archiver des souvenirs en prévision d’années Alzheimer à s’uriner dessus, mais ce  besoin narcissique de partager une bouche en cul-de-poule sur fond de monuments historiques  sur les réseaux sociaux pour exister, bander devant un « like » ou baver sur un commentaire élogieux, me désole. Pardon Darwin, l’Homme ne descend pas du singe mais plutôt d’un mouton croisé avec un gallinacé.

Un mioche naïf, qui n’a certainement pas encore de compte  Snapchat, tient à peine sur ses jambes dans sa salopette trop grande. Il se penche, prenant appui sur ses Kickers jaunes. Vertigineux. Splendeur d’un autre temps. C’est Noël en plein mois de mai.  Ses yeux ébahis, ronds comme ceux d’un personnage de Miyazaki, montent lentement jusqu’à ton sommet. Il neige dans son cœur.  Il manque de trébucher, sauvé in extremis par le biceps imposant de son père sur le qui-vive.   Dora l’exploratrice et Pat’ Patrouille ne font pas le poids face à ton immensité. Même Léon  le doudou est recalé au fond de la poussette. Au bord de la dépression, il tentera de finir ses jours en s’étouffant avec une tétine.

Les vitraux brillent sous l’impact des flashs voyeuristes et rougissent de honte aux commentaires de prétendants au prix Nobel de la stupidité. « Tu crois que si on saute tous en même temps, elle peut s’écrouler ? ». « Regarde y’a une statue, on dirait ta mère ». « Franchement, Notre-Dame de Paris, rien à voir».

Le grès rose transpire l'Histoire et des histoires. Des nuances de bonheur, de romantisme,  de  pitié, de  tristesse, d’intolérance, d’horreur, d’urine de chiens ou d’étudiants bourrés après une soirée à consommer des tartes flambées à volonté au Flam’s. Des nuances de grès aussi, marqué par  l’impact de guidons de vélos trop entreprenants. Des tags. Des déclarations d’amour ou de haine. Je ne sais pas ce qui me dégoûte le plus « Je t’aime mon chouchou. Sylvie 01/03/96 » ou « Nique la police PD».

A genoux, en ton cœur, une dame  lie fermement ses deux mains. La tête baissée, un cierge enflammé  fait refléter ses cheveux cendrés. L’espoir et le recueillement  à l’intérieur contrastent avec la foule et l’exubérance à l’extérieur. Qu’il est rare de pouvoir  trouver un lieu empli de silence à Strasbourg, que seul le bruit aigu d’une chaise maladroitement traînée au sol vient briser.

Les commerces de souvenirs régionaux pullulent autour de toi. Tu suffoques. Tu tousses,  d’où ce souffle qui te tourne autour. Il  ne s’agit pas du Diable qui survole la Terre en chevauchant le vent, comme le veut la légende, mais une de tes nombreuses crises d’asthme. Une allergie aux pollens ou aux touristes

Cigognes en peluche, moules à Lamala se vendent comme des Manalas. Midi sonne à ta cloche. Les cloches en chaussures de randonnée et en vestes Northface sortent leurs téléphones et surfent sur Tripadvisor pour dénicher la winstub qui proposera une choucroute garnie au meilleur prix. Les plus malins cherchent la bonne affaire sur l’application La Fourchette. Moins 50 % pour l’achat d’une entrée et d’un plat ou d’un plat et d’un dessert. A ce prix-là, mieux vaut ne pas savoir quelle est la composition exacte de la barquette sous - vide déversée dans leurs  assiettes. Le made in Métro ne peut pas rivaliser avec le made in Elsass. Dans ce genre d’établissements peu scrupuleux, les knacks sont torturées au micro-ondes. On peut entendre leurs gémissements si on tend bien l’oreille. Un jour, les saucisses du monde entier se rebelleront. La vengeance sera terrible.

 

Au sol, les chewing-gums blancs noircissent. La faute aux conducteurs de  bagnoles, notamment de  4X4, qui tournent pendant des heures pour ne pas avoir à marcher 350 mètres de plus pour se poser en  terrasse. Le concept du 4X4 en centre-ville me dépasse. Certainement une clientèle excessivement prudente, en prévision d’une coulée de boue Place d’Austerlitz,  d’un chemin forestier impraticable rue des Pucelles ou du passage d’une harde de sangliers allant faire les soldes aux Galeries Lafayette.

Sur la place centrale, te tournant le dos,  les troubadours et saltimbanques se succèdent. Cracheurs de feu,  chanteurs lyriques, violonistes, jongleurs y trouvent un bon moyen d’y exercer leur art mais aussi  de mettre du beurre dans les épinards grâce aux précieuses pièces qui tombent au fond d’une casquette ou d'un étui de guitare. Les serveurs parfaitement apprêtés  voient ces spectacles de rue d’un œil blasé. Certains même, ne les voient plus, étant tellement ancrés dans le paysage ou débordés par l’afflux de commandes les soirs d’été. Les  voyageurs attablés, eux,  se délectent de ce spectacle en sirotant une bière ambrée. Certains applaudissent . D’autres, concentrés, détournent le regard et font face à une question existentielle : Riesling ou Gewurztraminer ?

Derrière, assis sur les marches jonchant le lycée Fustel-de- Coulanges, Léa rêvasse en regardant un mammouth léviter au-dessus de jets d’eau. Vieux de 12 000 ans, il passe ses journées enfermé dans un cube de plastique anti-UV. Paradoxe humain. De l’admiration  pour  le squelette d’un animal sibérien et une indifférence quasi-totale envers les animaux exploités dans des cirques.  Elle crapote une clope en tapant nerveusement du pied. Quelques mollards recouvrent la marche à côté d’elle, résultat d’un lama à appareil dentaire  qui passe son temps à cracher en terminant ses phrases par « Ma parole, la vérité ».

Son regard s’illumine lorsque sa copine la rejoint. Tendrement, elles s’embrassent et se prennent dans les bras. Quelques moqueries. Quelques sifflets. « Gouinasses », « Salopes ». Malgré la campagne d’affichage contre l’homophobie dans toute l’Eurométropole, quelques énergumènes confondent toujours Strasbourg avec Grozny. Des cousins de Christine Boutin visiblement. On s’habitue à tout, même à souffrir en silence au point de vouloir en finir  lorsque même ses  parents ou ses professeurs  les jugent.  Au début elles en pleuraient, se cachaient pour quelques moments de tendresse et de complicité.  Sous le regard protecteur des gargouilles, elles profitaient d’un semblant de sécurité, d’une pause dans l’intolérance. Désormais, elles n’ont plus honte d’être elles-mêmes et affichent fièrement leur amour. Se prendre la main dans la rue. S’embrasser. De petits gestes anodins, sauf pour ceux qui en sont privés.

Plus tard dans l’après-midi, elles n’iront pas en cours de chimie parce qu’un bout de tarte à la fraise les attend sous une cloche en verre à Bistrot & Chocolat. Sous un parasol, un vent frais caresse leurs visages. Elles passeront le temps sans  parler du bac qui approche ou de la soirée au Studio Saglio samedi de la veille mais juste à se chercher  du regard, à se dévorer  des yeux et à sentir qu’elles sont connectées. Il faut se taire ou dire des choses qui vaillent mieux que le silence. Ce bruit silencieux leur appartient.

Les statues rassurent aussi Guillaume qui arrive comme un métronome à la tombée de la nuit   pour se poser contre le sol austère à l’abri des regards. Il laisse une pancarte devant lui au cas où une âme bien intentionnée lui déposerait quelque chose, à lui et son chien. Cette boule de poils, c’est tout ce qui  lui reste depuis qu’il survit dans la rue. Elle le protège, lui tient chaud et surtout ne le juge pas.  Lorsque d’autres galériens beaucoup moins fraternels  ont essayés de s’en prendre à lui, il a été alerté assez tôt par ses aboiements pour prendre les affaires auxquelles il tient le plus et pour disparaître avant que sa figure ne ressemble à un champ de fils de suture. Sa vie tient dans un sac à dos. De toute façon, le 115 est saturé et  les foyers acceptant les animaux sont rares alors il préfère encore somnoler et être sujet  à des attaques nocturnes que de se séparer de son molosse roux à poils courts de quarante-cinq centimètres.

 

Il a du mal à s’endormir ce soir Guillaume. Pas à cause du froid ou du ventre qui le martèle pour avoir quelque chose à se mettre sous la dent mais parce que c’est l’heure où les ombres qui parlent fort et qui titubent passent non loin de lui.

En allemand, anglais, chinois, italien, espagnol  et je ne sais quelles langues encore, les bouches anesthésiées par l’absorption massive de mojitos,  spritz et shooters de Jägermeister, s’expriment avec difficulté et approximation. N’en ressort que des consonnes nasillardes. Erasmus raisonne davantage avec échange de  MST qu’avec échange culturel à quatre heures du matin. La syphilis devient l’un des thèmes le plus étudié du second semestre. Cédric Klapisch tient le pitch de son prochain film.

C'est la fin de la nuit. La France qui se couche tard croise celle qui se lève tôt. Les boulangers débutent leurs journées. Les fourmilles vertes de l’Eurométropole armées de balais se dispersent  silencieusement  pour nettoyer les flaques de vomis acides qui attaquent le bitume. Le reste de spaghettis au pesto qui moisi au fond du frigo éponge les estomacs meurtris. Boire  de l’eau procure plus de plaisir qu’un orgasme.  Se diriger vers sa chambre sans fracasser la moitié de l’appartement et sans réveiller son colocataire est un exploit. Trouver  un Doliprane périmé sous son lit est une surprise aussi émouvante que de faire le Silverstar pour la première fois à Europa-Park.

Assis en face de toi, les premiers rayons de soleil câlinent mon corps malmené par le manque de sommeil. La ville se réveille. Pour l'insomniaque que je suis, c'est une libération.

Les grilles des cafés gémissent et remontent laborieusement. Les couples formés la veille dans l’obscurité d’une  soirée étudiante découvrent leurs visages sans artifices. On entend des hurlements, des « Bordel, putain vendredi prochain je ne picole plus » et le fracas des corps qui s’écrasent au sol sous le regard amusé des pigeons.

Jack White - Connected By Love

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Dame Colette

 

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C’est en commençant à descendre l’escalier aux rambardes rouillées que je comprends que je fais une erreur monumentale. Aller aux toilettes publiques de la Place de l’Homme de fer, un samedi après-midi durant les vacances scolaires est un acte aussi suicidaire que de lécher la table d’un Mac Do ou de serrer la main d’Harvey Weinstein.

 

Je croise des hommes remontant leurs braguettes avec un sourire mélangeant sadisme et fierté. Certains arborent une tâche sur leurs cuisses comme une médaille de guerre pour acte de bravoure en  tranchées. Chienne de guerre. La fameuse tâche de pipi à laquelle tout homme fait face lorsqu’il se jette sur l’urinoir en urgence pour soulager sa vessie pleine  de bière et oublie que le principe est de ranger son engin dans son slibard après l’avoir secoué comme le stipule Nadine de Rothschild dans son "Guide des bonnes manières" (Cette phrase est très longue mais je fais ce que je veux).

J’aurais dû ramener un bonnet de bain et un pince-nez vu l’odeur de chlore qui émane de cet endroit. Je sais nager le papillon, je devrais m'en sortir.

La maître-nageuse vêtue d’une blouse bleue et d’un badge indiquant « Colette »  m’envoie un sourire discret qui en dit long sur la situation dans laquelle je me suis fourré.

Comme un gamin arrivant dans un nouveau collège, mes collègues de  pissoir me dévisagent du coin de l'oeil. Ne manquent plus que la petite tape sur le dos,  l’Ode à la joie  et le teint orangé de Brigitte pour me prendre pour Emmanuel Macron arrivant devant la Pyramide du Louvre.

De la musique d’ailleurs, il y’en a une en fond, enfin si on peut appeler ça de la musique. Un subtil mélange  de Matt Pokora et de portes qui claquent. On connait désormais la raison du suicide d'Avicii. 

Ceci n’est que le début d’un plan machiavélique destiné à limiter au maximum le temps de passage du client devant la cuvette. D’abord les oreilles qui saignent puis ensuite il faut s’armer de bottes en caoutchouc pour entrer à Pipi Land.

 Il s’agit bien d’un écosystème comparable à celui d"une planète qui n'a pas encore été découverte. Seules deux espèces peuvent y survivre : le mec au bord du suicide à cause d’une gastro-entérite fulgurante et un champignon qui pousse sur le pubis de  Rocco Sifredi.

 

Règle numéro 1 : Toujours avoir  un kit de survie sur soi  comprenant le guide des champignons comestibles que vous trouverez en pharmacie ainsi qu’une lampe torche, un piolet et un rouleau de papier toilette triple épaisseur pour peau sensible.

C’est en m’avançant vers l’urinoir comme un taulard entre dans le couloir de la mort, que je sens des regards lubriques sur mon ceinturon qui se libère. Le concours de la plus grosse bistouquette est toujours d’actualité.  Je peux enfin comprendre ce que Miss France ressent à  chaque fois qu’elle défile en maillot de bain sous le regard pervers de Jean-Pierre Foucault  et les commentaires déplacés de Geneviève de Fontenay.#balancetonporc . C’en est trop. C’est la goutte d’urine qui fait déborder le pot de chambre.  Devant cet affront visuel, je décide de m’isoler en cabine privée. C’est encore pire que Mark Renton dans Trainspotting. « Les chiottes les plus sales d’Ecosse » sentent la confiture de fraises à côté de ça. Ça pique les yeux. Je perds un dixième d'acuité et  manque de dégueuler ma pizza quatre saisons ( Oui, j'aime Vivaldi et les artichauts )  en voyant une cuvette pleine d’excréments. Bordel, je me demande toujours pourquoi le salopard avant moi n’a pas eu  la décence de tirer la chasse d’eau après avoir fait sa boulette. Peut-être un besoin de reconnaissance ou de marquer son territoire comme un clébard. Non, juste un gros porc.  

C’est plein de courage, avec un bout de papier WC imprégné de gel hydro alcoolique que j’appuie sur le bouton magique lorsque j’entends le type de la cabine d’à côté gémir comme un goret. Le cigare au bout des lèvres, on dirait qu’il va claquer sur place ou accoucher à force de pousser comme un forcené. Je n’ose plus bouger. Je cherche le numéro du  gynéco de garde sur Google quand soudain, miracle. La libération. Une mitraillette de pets avant un final grandiose digne du feu d’artifice du 14 juillet, ponctué par huit minutes de tirage de rouleau de papier WC. J’en déduis donc deux choses : soit Monsieur est poilu, soit le papier WC est de mauvaise qualité.

C’est les boyaux en vrac, au bord du malaise que je me soulage tant bien que mal pour ressortir de la cabine, l’air victorieux, tel un barbare ayant battu une horde de loups à mains nues. Je caresse fébrilement le distributeur de savon craignant de choper le tétanos ou les oreillons au contact de cet objet en plastique greffé dans la crasse et le carrelage.Certains ne vont pas jusque-là et remontent directement à la surface pour caresser la joue de leur fiancée qui au mieux aura une éruption cutanée pendant plusieurs jours ou au pire un staphylocoque doré en guise de bague de fiançailles. 

 Je me dirige discrètement vers la sortie  en rasant les murs.  Colette est là. Digne. Je dépose une petite pièce jaune, honteux de n’avoir que ça au fond de ma poche. Nos regards se croisent.

Colette a un peu de Sardaigne dans ses grands  yeux bleus. Elle pourrait faire une thèse en sociologie sur le comportement des usagers des toilettes publiques. Elle en voit passer du monde. Le cinquantenaire prétentieux qui ne lui adresse même pas un regard. Le sans domicile-fixe qui vient chercher un peu de chaleur et d’intimité entre deux squats. Le gamin qui arrive in extremis avant de faire sur sa salopette. Le toxico qui confond cuvette et salle de shoot. Le bourré qui titube et arrose la moitié du sol en faisant l'hélicoptère. Elle fait aussi office de confidente, approuve de la tête, écoute et rassure parfois. Certains sont au bout du rouleau. D'autres viennent d'apprendre une bonne nouvelle. Elle passe 9 heures par jour à frotter le sol, à ramasser des seringues et à désinfecter des urinoirs écoeurants.      Ça, c'est son quotidien. 

Dans cette jungle urbaine, les petites mains sèches et abîmées sous une paire de gants en latex rose (La France d’en bas comme disait un certain ministre. Les sans-dents comme disait un Président de la république.) côtoient celles qui rasent les barbes de trois jours de visages cabossés par des nuits dans des tentes Quechua. 

 Colette  n'est pas une dame pipi comme les journaux appellent vulgairement sa profession. C'est une grande dame d'un mètre cinquante-six qui nettoie  les petites envies égarées   et qui panse les maux des paumés avec ses mots à elle. Les voyageurs n'y voient qu'un endroit pour se soulager rapidemment mais elle s'applique à entretenir sa cathédrale qui sent le Harpic WC. 

Faites lui  un sourire. Dites lui bonjour et au revoir. Regardez-la. Considérez-la . Il n’y a pas de sots métiers mais il n’y a que de sots pisseurs.

 

A toutes les Dames Colette de Strasbourg et du monde entier: MERCI!

 

Daughter - 'All I Wanted' (Live at Asylum Chapel)

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26 avril 2018

Le sommeil des anges

 

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La planche à roulettes en bois glisse sur le macadam brûlant.  Voilà quatre heures qu’il tente la même figure qui ne passe décidément pas. En sueur, le t-shirt trempé. Trop pudique pour exhiber ses tablettes de chocolat, il s’accorde une pause, histoire de reprendre ses esprits .         Ses potes le chambrent avec affection. Les vannes fusent. La gorgée d’eau glacée le revigore. Il peut la sentir descendre centimètre par centimètre dans son tube digestif. Elle est tellement froide qu’elle lui brûle l’estomac comme lorsqu'il goûta le Cognac de son père pour la première fois.  Le souffle se régule malgré l’effort intense et la canicule. Une légère brise caresse ses cheveux, trop longs, d'après sa mère. « Ça fait marginal, paumé et crade » dit-elle mais elle l’aime aussi pour ça. Parce qu'il est différent dans sa différence.  Parce qu’il a toujours l’air d’être ailleurs. Parce que son esprit divague au rythme d’une berceuse de Sigur Ros. Le xylophone raisonne avec douceur dans ses tempes. Les violons s’accordent avec harmonie.  Les vagues vont et viennent accompagnées par le  chant d’une baleine bleue. Il n’est plus là. Il est quelque part en Islande ou en Gaspésie.  Il est un personnage de Three of life dirigé par Terrence Malick. Mélancolique mais pas malheureux.  Le mur fraîchement décoré du Musée d’Art moderne laisse apparaître  un monde monochrome dans lequel il se retrouve . De Marie-Antoinette à Hans Arp, de la présence du Rhin à celle du diable qui hante la cathédrale.                                                              Un coup de coude dans les côtes le sort de sa rêverie. Un défi. Sauter le banc avec son skate. Un sourire apaisé en guise d’approbation. Le pied droit lui donne de l’élan. Les genoux  fléchissent sur son engin instable. L'adrénaline monte. Des diapositives qui se mélangent trop vite dans ses yeux. Le choc brut de l'atterrissage. Le goût du sang dans sa bouche. On le relève. On l'encourage. Des gravillons s’incrustent dans la paume de sa main droite, meurtrie.  Des fourmis invisibles grignotent son genou qui saigne. Sa planche repose à quelques mètres de là, sur le dos, comme une tortue échouée sur le sable blanc d’une plage de la Réunion. Il se relèvera plusieurs dizaines de fois sans dire un mot.                                         Il laissera une partie de sa chair sur le bitume crasseux. Et puis, lorsque le soleil décide de mettre un terme à cette journée printanière, Dieu prend la manette de la console de l’humanité pour le diriger tel un Sims  cherchant un sens à sa vie. Un dernier rayon de soleil en guise d’encouragement. Une dernière prise d’élan. La scène se passe au ralenti. Tout est anormalement lent. Les paupières mettent trois secondes entre chaque battement. Là-haut, une force invisible appuie sur une succession de touches. Un cheat-code divin pour un combo diabolique.  Il prend plus de vitesse que d’habitude. Il est plus puissant que d'habitude. Il décolle et s’envole. Tony Hawk  tutoyant le sommet de la Cathédrale. Strasbourg se transforme en Venice Beach. Les touristes à vélo posent pied à terre. Les dos se cambrent  pour permettre aux têtes de suivre la courbe de son saut. Les bouches restent ouvertes et les cages thoraciques restent figées. Les roues claquent sur le sol. Les gens applaudissent.  Merci  d’avoir voyagé avec  Ryan Air. Température extérieure 28 degrés. Son cœur bat trop vite. Il risque de s’écraser contre le mur du barrage Vauban  et de faire tomber deux  amoureux clandestins qui se bécotent à l’abri des regards. Le bouton pause est désactivé. Le bouton play est activé. On lui saute dessus. On le félicite. Il est Roi au pays des fous.                              Progressivement, la place se vide. C’est le moment qu’il préfère. Refaire la journée dans sa tête. Être seul.  Classer les souvenirs dans son cœur. Archiver les images, les odeurs, les sensations. Sous le regard bienveillant du cheval qui trône au sommet du musée, il ferme la tirette de son sac à dos. Un cheval sans queue, en bronze, avec une tête d’oiseau recouverte d’une feuille d’or comme capitaine d’un bâtiment qui se transforme en vaisseau spatial la nuit tombée.  Des lucioles vertes en dessinent les contours. Le banc muet qu’il a affronté est derrière lui alors qu’il s'allonge sur l'herbe fraîche. Une harpe s’anime dans son oreille droite. Une batterie dans son oreille gauche.  Les lampadaires reflètent son ombre sur le sol. Celle d’un rêveur avec deux ailes dans le dos qui porte une paire de Vans. Il ferme les yeux. Svefn-g-englar. Le sommeil des anges.              https://www.facebook.com/lavieabsurdedeMrZag/           

 

Sigur Ros _ Svefn-G-Englar

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23 avril 2018

L'astronaute du bitume

 

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Photo prise par la Ruche aux deux reines (texte ne s'inspirant pas réellement de la vie de la personne représentée sur la photo).

 

 

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Lorsque les gamins, du fond de leurs lits, armés d’épées magiques, chassent encore des dragons pour sauver une princesse enfermée dans un donjon maléfique et que leurs parents galèrent à ouvrir les yeux, s’étant couchés à deux heures du mat après avoir enchaînés six épisodes de Black Mirror,  j’enfile  ma combinaison orange fluo,  David Bowie en tête : Ground Control to Major Tom,  Take your protein pills and put your helmet on. Ten, nine, eight, seven, six, five, four, three, two, one, liftoff

La porte claque derrière moi. La musique s’arrête, net. Le silence de la réalité s’impose en douceur comme un père qui n’a qu’à lancer un regard désapprobateur à son fiston pour qu’il arrête de se curer le nez avec son auriculaire. Pas de volées de phalanges au visage. Pas de joues rouges.  Pas de cris.  Françoise Dolto en avait juste sa claque de décoller des crottes de nez sous la table du salon.

A cette heure-ci, entre la fin de la nuit et le début du jour,  l’aurore pour les poètes, l’after pour les fêtards, la descente pour les gobeurs et l’accalmie pour les ombres qui dorment dans des cages d’escaliers, la ville baille. Une légère brume de gaz d’échappement dans les yeux, le sifflement des mésanges  ou les gémissements d’un vagabond  faisant office de radio-réveil.

La bêtise humaine n’est pas encore  visible, pas encore audible. Les emmerdes commencent quand  l’Humanoïde  avale son shoot de caféine, aspire sa dose de nicotine et commence à vociférer des saloperies sur son  boulot de merde qu’il veut quitter depuis vingt-deux ans mais qu’il ne quittera jamais parce que ses couilles ne lui servent qu’à faire des gosses . Tous les matins c’est le même bordel. Un jour sans fin où Bill Murray serait six milliards de connards qui hurlent à la mort parce que le paquet  de Chocapic est vide ou parce que la biscotte qu’ils s’entêtent à beurrer comme des bûcherons pète en mille morceaux et s’écrase sur le carrelage blanc de la cuisine.

L'inventeur de la biscotte est un salopard.

Théorie du complot : biscotte impossible à beurrer - crise de nerfs – dépression – divorce – suicide. Novartis est dans le coup. La vente d’antidépresseurs à augmenté de 3127 % depuis la création de cette quenelle de farine desséchée. Avant, on achetait sa baguette chez le boulanger, un artisan-hipster à la  moustache bien taillée qui sentait bon l’Eau de Cologne et les rognons de veau. Le monde allait mieux : pas de chômage, pas de guerre en Syrie, pas d’auto-tune,  pas de concert de Jul.

Lorsque le soleil caressera la totalité de mon visage à travers la vitre du bus 40, je serai arrivé à destination et  je saurai que  les silhouettes  pressées en costume/cravate sortiront du hall vitré de la gare après avoir voyagé debout dans des boites métalliques qui glissent sur des échelles posées au sol.

Devant le Mcdonald’s, je ferme les yeux. L’odeur de friture : Europapark -  mon enfance - la main fermement serrée dans celle de mon père  dans le train fantôme lorsqu’un squelette mesquin tentait de me trancher la carotide pour de faux à l’aide de son sabre en plastique. Plus loin, je suis hypnotisé par une odeur de café chaud et de viennoiseries et je manque d’être aspiré par le tram.

Le quartier de la gare mue, sans parler de gentrification comme certains autres quartiers de Strasbourg. Le Leclerc, théâtre de courses-poursuites entre videurs et chapardeurs de 8.6 est devenu une salle de sport où les plus courageux lèvent de la fonte après avoir pédalé sur des vélos qui n’avancent pas. Que les écorchés du houblon qui perdent la boule face à ce changement d’urbanisme hautement important pour leurs foies et leurs taux de Gamma GT se rassurent. Ils pourront se consoler au Garde Fou ou au Kitsch'n Bar en sirotant la Rolls de la mousse, jouissant d’un spectacle qui n’a pas de prix : celui d’observer les passants déambuler dans la rue en ayant un petit sourire salace lorsqu’un cycliste se prend la roue dans les rails du tram.

Mon balai chante  en récoltant une partie de la vie des gens balancée sur le bitume, par inadvertance, lassitude ou tout simplement irrespect. « Y’a un mec qui est payé pour ça à l’Eurométropole, je m’en bats les couilles de ta poubelle de merde ». Ce mec c’est moi. Depuis dix-sept ans, je mets du cœur à faire en sorte que ces trottoirs sur lesquels vous marchez, ces bancs sur lesquels vous vous asseyez, soient propres et ne se résument pas à des bouts de mobiliers impersonnels et odorants, jonchés de crottes de chiens, de canettes de soda ou de mégots. Nous sommes les petites mains invisibles se levant à l’aube pour éviter  de vous retarder lorsque vous cavalez sur le goudron en talons pour vous rendre à un rendez-vous urgent. Nous sommes ceux grâce à qui à la terrasse de la Ruche aux deux reines, les parfums  de moussakas, d'ambalayas au poulet ou de burgers de saumon ennivrent vos papilles sans être  coupés par l'odeur putride d'un kebab en décomposition qui traine par terre. 

  Nous n’attendons pas d’être remerciés pour ce que nous faisons. Nous le faisons en nous sentant utiles malgré l'odeur et la crasse mais parfois un regard, un échange, un "merci" donne encore plus de sens à tout ça. 

Un môme qui aura visiblement une scoliose tellement il est courbé par le poids de son cartable, observe la chorégraphie entre mon balai et ma pelle. Le balai avance vers la pelle qui se cambre. Le balai, troublé, manque de trébucher et la pelle glisse pour la prendre dans ses bras. La Pelle et la Bête.

 Le petit sourit. Je lui fais un clin d’œil en retour.

 Ça me réchauffe le cœur jusqu’à ce que sa mère lui dise « Tu vois, si tu ne travailles pas à l’école tu feras comme le monsieur toute ta vie  ».

 

 

David Bowie- Space Oddity Original Video (1969)

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23 mars 2018

Le monde à hauteur de mollets

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Le réveil, si je peux parler de réveil, puisque pour se réveiller il faut avoir dormi au préalable, se fait aux bruits des premiers passants qui claquent leurs chaussures sur le bitume mouillé. Ma vie se déroule à hauteur de mollets. Pour accéder à un peu d’humanité, je joue du torticolis, penchant la tête en arrière en fronçant les sourcils, le soleil me fracassant les yeux pour me remettre à ma place de grain de poussière dans l’infini de l’univers. J’ai appris beaucoup de choses sur l’humanité, emmitouflé dans ce sac de couchage rouge.  L’étiquette indique qu’il protège du froid jusqu’à moins dix degrés. Sans vent, sans neige et sans pisse de chien peut-être, sinon j’invite l’ingénieur textile de Décathlon à revoir sa fiche technique et la phase de test de ce cocon made in china en polyester dans lequel je passe la plus grande partie de mon existence et où même un papillon ne voudrait pas crécher.

Ma grand-mère disait qu’on peut tout savoir d’une personne rien qu’en regardant l’état de ses pompes. Je confirme Mamie Thérèse. De la Louboutin soigneusement cirée à la  paire d’Air Max crasseuse, il est rare, même si l’habit ne fait pas le moine comme le souligne ce proverbe à la con, que le bas soit totalement dissocié du  haut. J’ai jamais vu un mec porter des chaussettes blanches jusqu’au mollet avec des claquettes en bas et une veste de costard en haut. Ah si. Dans les Inrocks.

A mon approche, le pas se fait plus pressant ou hésitant, il raconte ce que les yeux voient, là-haut, dans le monde des visages. La pointe de l’espadrille me fixe avec dédain, pitié ou empathie mais personne ne s’arrête. On ne s’arrête pas devant un fantôme, on le traverse comme on traverse la vie en serrant les dents et en mettant de côté ce qui nous a fait mal. Au mieux, le son métallique d’une pièce jaunâtre termine dans mon bonnet au lieu de glisser dans la tirelire de Bernadette Chirac. La grille rouillée du Norma du quartier de la gare s’ouvre avec difficulté dans mon dos. Je roule grossièrement pour m’adosser au mur tagué par un amoureux éconduit la veille. « Jenny je t’aime ». Je souris cyniquement en lisant cette déclaration d’amour maladroite mais sincère.

Lentement le bout du trottoir s’anime. Deux paires de Doc Martens se font face à quelques centimètres l’une de l’autre. Elles semblent disproportionnées à côté de l’épaisseur cadavérique des  cure-dents qui font office de jambes dans un slim bleu clair. Le concert d’hier à la Laiterie était visiblement « cool », « trop de l’a bombe », « tueur, dl’a balle sa mère ». Un dernier gloussement avant de décider de ne pas aller en cours aujourd’hui et les paires noires aux lacets rouges s’éloignent sur le macadam.

En face de moi, l’ENA. Les chaussures inconfortables qui caressent le parquet soigneusement ciré de ce bâtiment ne passent jamais devant moi. L’école nationale d'administration mais pas l’école de la vie. Des pantalons de costume impeccablement repassés avec le pli au milieu pour faire plus que son âge. Du cuir noir qui brille. Noir, austère,  pour contraster avec le col blanc, propre et brillant. Et dire que ce bâtiment était une prison avant. Hasard. Je ne crois pas.

Je plie méthodiquement mon pull pour le caler derrière ma nuque poilue. Il faudrait que j’aille chez le coiffeur. Il faudrait que je mange, que je trouve un appartement, que je me lave, que je dorme, que je parle à quelqu’un d’autre qu’à la voix qui chuchote dans ma tête.

Les étudiants infirmiers arrivent à l’IFSI Saint- Vincent au compte-goutte, la tête dans leurs prises de notes, une belle journée de prise de tête.

Moment de science-fiction lorsque le  nouveau tram glisse fièrement devant moi. Le conducteur klaxonne et me salue de la main. Blade Runner 2018. Une sirène rugit pour donner plus de crédibilité à la scène. La voiture banalisée de la BAC grille un feu rouge manquant d’écrabouiller un cycliste un peu trop rêveur.  Les vélos se succèdent à un rythme effréné mais pas de caravanes du Tour de France à l’horizon. Au mieux, un vieux  Peugeot customisé en fixie crachant une musique technoïde à travers le sac Herschel de son conducteur. Au pire, un vélo volé et un propriétaire dégoûté qui pestera lorsqu’il se rendra compte que de sa belle monture en carbone  ne reste plus qu’une roue solidement cadenassée à un arbre.

Le vol de vélo est un sport national dans cette rue, peut-être que le faubourg du même nom à une centaine de mètres vient de là. Déjà à l’époque, les piqueurs de deux roues devaient s’y réunir pour échanger sur la meilleure façon de détrousser  un  monocycle. « Un échange de pratiques professionnelles », le « réseau » comme dit le conseiller de l’agence d’intérim qui ne me propose plus aucune mission depuis belle lurette.

 Bientôt les pantalons épais laisseront places aux jambes nues, aux mollets poilus,  aux robes à fleurs, aux bermudas, aux doigts de pieds carrés, ronds, aux vernis à ongles violet et aux mycoses. Les verres remplis de bières brunes, noires, blondes, rousses trôneront sur des tables métissées et colorées jusqu’au bout de la nuit. Un sentiment de légèreté et d’insouciance  propre au printemps s’installera discrètement. Les amoureux marcheront main dans la main le long du Musée d’art moderne entre deux joueurs de djembé,  deux crottes de chien, un livreur de chez Deliveroo dépressif et un toxico qui dort sur un banc.

Bientôt ça sera le printemps. Tout ira mieux.

 

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08 décembre 2017

Stranger bikers

 

 

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Des crottes de la taille d’un rocher Suchard  aux coins des yeux, des morceaux de Chocapic entre les dents, j’enfourche ma monture en essayant de ne pas terminer la gueule sur le bitume glacé. Il est tôt. Il fait encore nuit, mais déjà, d’autres créatures balancent leurs premiers coups de pédales à travers le silence du petit matin. Zombies attendant que la première tasse de café fasse son effet, les yeux vitreux par le visionnage tardif, la veille, de plusieurs épisodes de Black Mirror, ils cherchent un semblant de rythme pour réveiller leurs corps engourdis.

Un « Sans- Gants » me croise, désespéré, des boudins violets sur-gonflés en guise de doigts. Ses oreilles rouges gelées  pourraient se briser au moindre contact et des stalactites se forment au bord de ses narines. C’est beau cette variation de couleurs, ce brillant, c’est comme faire de la spéléologie dans un arc en ciel.

 Le souffle court, il tente de suivre un  « Hipster Scoliosé »  pour profiter de son aspiration. Courbé sur le fil de fer qui lui sert de vélo de course, appelé plus communément un «fixie », un « brise-dos », un « rendez-vous chez le kiné » ou un « torticolis », ce dernier arbore un bonnet bordeaux Vans, un blouson Northface,  un sac Herschel noir, un slim Cheap Monday et des New Balance vertes. Sa barbe le tirant vers le bas lui permet d’avoir la posture la plus courbée au monde, « la posture de la lombalgie ».

 Son vélo conçu par les plus grands ingénieurs français (les inventeurs du fauteuil roulant et de la Twingo)  est totalement adapté à une conduite en ville. En effet, grâce à des pneus aussi fins qu’un string, il fait corps avec les nids de poule, les cailloux et les trottoirs. Le « Hipster Scoliosé » ne roule pas avec son Peugeot vintage customisé de 1978 payé 1800 euros,  il fait l’amour au goudron,  il creuse le trou de la Sécurité Sociale suite à ses consultations chez l’ostéopathe et est sous tutelle, puisque surendetté, dépensant son salaire dans l’achat de chambres à air en caoutchouc bio-équitable quatre fois par semaine.

Parfois, il est accompagné d’une « Coccinelle Elegantus » reconnaissable à sa robe noire à pois rouges et cela peu importe les saisons. Qu’il neige, qu’il vente ou qu’il pleuve, les talons noirs sont de rigueurs afin d’être en harmonie avec son vélo électrique hollandais et son rouge à lèvres rouge flashy. Lorsqu’elle arrive au boulot, le rimmel coulant sur ses joues, les lèvres texture Ben and Jerry sortant du micro-onde,  elle répond sans le moindre agacement à son collègue qui lui demande « Mais tu n’as pas froid comme ça à vélo ? », que « Non ça va, c’est une question d’habitude » même si au fond, elle aimerait lui balancer son thé brûlant à la gueule et s’enrouler dans une couverture de survie.

C’est alors que je frôle la crise d’épilepsie en croisant un  « Saturday Night Fever » au gilet jaune fluo et aux lumières stroboscopiques. Cette couleur est particulièrement vive et agressive alors que je viens de me lever depuis 27 minutes  mais lui évite  d’être dévoré par un « Créatinus crétinus » qui pense qu’il fait un contre la montre du Tour de France avec son vélo pesant 800 grammes et son casque en carbone de Limoges qui lui confère la tronche d’un spermatozoïde à la recherche d’un ovule « maillot-jaune ». Attention à ne pas trop le coller, il arrive que ce Petit Poucet en collant sème des seringues pour retrouver son chemin.

 

A l’inverse, le « Galerus  » suinte son petit déjeuner à travers sa doudoune violette et son jogging en velours,  des goulettes de sueurs coulent sous son bonnet Lacoste en polyamide et il se cogne les genoux au guidon du vélo de sa sœur de 11 ans en tentant furtivement d’entre-apercevoir la culotte de la cycliste d’en-face. Il n’hésite d’ailleurs pas à lancer des regards aguicheurs, des sourires de Ken, ou quelques poèmes de Verlaine « Oh la la la la ! Mademoiselle, vous êtes trop charmante sur votre vélo. Ça me donne envie de faire du tandem avec vous ! ».

Je me faufile tant bien que mal dans cette jungle urbaine, zigzaguant entre un « Siamois » qui prend toute la piste collé   à son pote, à lui hurler le résumé du match Bayern-Paris, un « Schizophrénus » qui parle tout-seul, un « Gilles de la Tourette » qui insulte les piétons qui traversent la piste cyclable et  un « Facile à chanter » équipé d’un casque Bose Q35 qui pense qu’il est au karaoké et que chanter du Justin Bieber avec un accent anglais à tuer une deuxième fois David Bowie, c’est top tendance à 8heures du mat.

 

En transe, les cuisses qui tremblent, il me reste un dernier obstacle à franchir avant d’arriver à destination. Cet obstacle c'est le 36 tonnes du cyclisme, le convoi exceptionnel du vélocipède, j’ai nommé le Bakfiets.

Pour moi ce n’était qu’une légende, le nom d’un combo dans Tony Hawk sur PS1 ou une figure de patinage artistique mais ce matin-là, j’ai vu ma vie défiler en doublant cette caravane à deux roues. Un jour un type s’est dit «Tiens, j’en ai marre de foutre la gamine sur le siège bébé à l’arrière du vélo, je vais lui construire un F3 en ronce de noyer avec une véranda et une couverture de façon à ce que cette grosse feignasse soit couchée tout le trajet bien au chaud à siroter un Candy à la fraise ».

Je me vois encore me rapprocher dangereusement de la glissière de sécurité, pensant terminer broyé par un caisson en bois, tout ça parce que le gamin distrayait  son père en sortant la tête de sa cabane roulante.

Le « Gilles de la Tourette » arrivant en face me traita d’enculé et c’est sur un coup de guidon à la Poulidor que je pu, in extremis, me remettre sur la file de droite.

 

Le cœur battant à 200 à l’heure, moulinant sur la 36ème vitesse, je me retournai pour échanger quelques politesses avec le père de famille possédant le permis poids lourds et c’est son mioche, un Pépito à la main qui me fit un doigt d’honneur avec un énorme sourire.

 

 

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24 novembre 2017

aniMAL

 

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La corde qui entoure mon cou est tellement serrée que j’ai du mal à respirer. A chacun de mes mouvements, ma chair saigne davantage. JE peux sentir chacun des filaments arracher une goutte d’acide déposée méticuleusement sur cette plaie, une lame de rasoir tailladant un bout de viande à chacun de mes tremblements. L’écho de ma douleur raisonne dans mon estomac vide. Ma langue pâteuse peine à se décoller de mon palais.

JE ne sais plus depuis combien de temps je suis là. Mon esprit divague vers des bribes de souvenirs chaleureux. Une maison à la façade jaune décrépie. L’odeur du gazon fraîchement coupé. Le bruit de ses pas puis de la clé oxydée qu’IL enfonçait difficilement dans la serrure lorsqu’il rentrait chaque soir à la même heure après une journée de travail harassante.

IL n’était pas trop bavard voir même solitaire mais depuis quelques temps il s’était enfermé dans mutisme inhabituel. Il ne disait plus un mot, se jetant sur le canapé pour zapper compulsivement sur la télécommande, les images défilant lui assurant un semblant de compagnie, de vie, d’existence. Nous étions assis côte à côte, hypnotisés par ces aquarelles numériques vagabondes, nous partageant un bout de plaid bouloché.

Avant cette hibernation de l'âme, IL passait ses soirées en cuisine, à tailler, trancher, poêler, en écoutant de vieux vinyles tourner sur sa platine. IL sifflait beaucoup aussi mais toujours le même air de Space Oddity « Ground control to Major Tom. Take your protein pills and put your helmet on ».

Les soirées commencèrent à se ressembler et à se succéder dans une routine pesante. Le liquide rougeâtre qui émane une forte odeur de vinaigre coulait dans son verre en guise de dîner jusqu’à ce que la bouteille soit terminée. IL tapotait alors sur son téléphone et attendait, fixant l’écran impatiemment. Le téléphone vibrait, une fois seulement. Ses pupilles se dilataient par l’excitation de ce qu’il allait pouvoir lire. Un texte  noir défilait sur un fond blanc puis son vieil Iphone 4 se fracassait sur la table basse en verre.

IL prenait sa tête entre les mains et respirait comme quand sa fille de 2 ans avait une rhinite. Des perles d’eau iodées coulaient sur ses joues creusées par le manque de sommeil. Il ouvrait ensuite une deuxième bouteille et sombrait dans un sommeil cauchemardesque jusqu’à ce que l’alarme du portable ne le sorte de sa torpeur au petit matin.

Les bouteilles jonchaient le sol. IL se levait d’un pas hésitant pour prendre la première chemise venue. Il y’a plusieurs jours maintenant qu’IL ne repasse plus ses vêtements, se rase ponctuellement afin d’éviter de se regarder dans la glace. La porte claquait et la voiture s’éloignait jusqu’à ce que je n’entende plus le bruit du moteur. Je restais avachi dans le silence pensant du salon attendant son retour avec impatience.

 

ELLE arrivait quelques minutes après son départ avec un grand sac de sport qu’elle remplissait de vêtements et d’objets divers puis elle s’arrêtait au milieu de la pièce pour respirer un grand coup et regarder les murs bâtis de souvenirs autour d’elle.

ELLE avait rencontré IL dans une soirée organisée par l’une de ses amies. Discrets, ils se jetaient des regards pour se signifier qu’eux seuls pouvaient sentir ce qui se passait à ce moment précis. Malgré la musique et le brouhaha des discussions qui montaient en volume proportionnellement aux verres consommés, un fil invisible et silencieux de complicité se tissait entre leurs yeux. ELLE tira sur le fil puis IL lui répondit d’un sourire, si bien que dix-huit mois plus tard ils s’installèrent dans cette maison trop grande en attendant l’arrivée de la petite Louise. Nous étions désormais quatre dans la famille.

JE cherche à me réchauffer en me collant à ce tronc d’arbre qui est mon seul compagnon depuis trois jours maintenant. J’ai froid. La nuit, j’entends des bruits, des gémissements, des grognements dans les bois. Je tremble et me recroqueville sur moi-même afin d’oublier quelques instants où je suis et surtout d’arrêter de cogiter fatalement sur la même question : Pourquoi suis-je ici ?

Pourquoi. Lorsque la raison revient, je tente dans un élan de lucidité de ronger l’attache qui m’empêche de retrouver ma liberté. Des heures durant, les pointes de mes dents abîmées s’affairent à briser ce lien. JE somnole parfois quelques minutes et je me réveille en hurlant, en regardant le ciel étoilé, en criant au désespoir, en appelant à l’aide. Je revois le chemin qui m’a mené ici. Chaque arbre, chaque route. Mais pourquoi. J’avais confiance.

 

Après la naissance de Louise, le bonheur embaumait leur quotidien  malgré les odeurs de couches pleines et de vomi desséché sur un bavoir. La vie suivait son cours tranquillement comme pour de millions d’autres couples et puis un jour, sans prévenir, elle prit un virage pour faire une sortie de route. Un accident de vie comme disent les psys. Sournoisement, une distance s’installa entre eux.

IL redoublait d’efforts pour obtenir une promotion espérée depuis plusieurs mois. Son chef lui faisant miroiter un  salaire de cadre, plus de responsabilité et plus d’importance aux yeux de ses collègues. Devenir quelqu’un. Montrer à sa famille, à sa femme qu’il était capable de prendre des décisions importantes et de diriger. Depuis toujours il complexait face à ses amis devenus avocats, ingénieurs ou médecin, lui qui n’avait qu’un CAP en poche et qui devait redoubler d’efforts pour faire ses preuves. IL n’a pas eu le soutien de ses parents et a toujours fait en sorte de se débrouiller seul, sans se plaindre, ce qui a lui a valu de paraître opportuniste auprès de ses collègues et de perdre beaucoup d’amis avec qui il n’entretenait que des relations de courtoisie. ELLE devait combler cette soif de réussite et se mettait en retrait au fur et à mesure que le temps passait. Elle débarquait en retard à la crèche épuisée par les trajets quotidiens en bus que lui imposait son employeur. En début de soirée, commençait sa deuxième journée jusqu’au coucher de la petite. Alors qu’elle lui donnait le bain, il rentrait vers vingt et une heure, agacé, agressif en reportant son stress sur elle. Le ton montait progressivement. IL lui expliquait qu’il n’avait pas le choix, qu’il faisait ça pour ELLE et ELLE lui reprochait de ne pas voir sa fille grandir, de ne s’intéresser qu’à sa carrière et son ego.

JE regardais cette partie de ping-pong verbal qui devenait de plus en plus virulente au fil des soirées. En novembre, les disputes laissèrent place à l’indifférence. En décembre l’indifférence se transforma en ignorance.

Un matin, ELLE laissa un mot sur la table indiquant maladroitement comme n’importe quel mot de rupture que toute communication était impossible, que malgré ses efforts la situation ne changeait pas et qu’elle souhaitait désormais mettre fin à leur relation en allant vivre chez ses parents avec Louise en attendant que la maison soit vendue.

 

C’était la première fois que je le voyais dans cet état, la lettre dans la main. IL balança un vase qu’il lui avait offert lors d’une brocante. Le verre se propagea sur le sol, manquant de peu de me trancher l'oeil . Il hurla des principes sur la trahison, les sacrifices qu’il avait fait pour lui apporter un confort matériel, une maison, des vêtements, des vacances chaque été puis il me regarda avec un rictus sadique.

« Tu vois ce qu’on récolte quand on a de l’ambition et qu’on se tue au travail toute la journée pour sa famille ? Tu vois ce qu’elle me fait ? Tu étais au courant n’est-ce pas ? Tu es d’accord avec elle ? Tu veux la rejoindre toi aussi ? Vous allez me le payer ».

JE ne comprenais pas ses mots mais je sentais de la rage et de la haine dans sa voix.

Trente minutes après, j’étais dans cette forêt sombre à le regarder s’éloigner comme un zombie vers la voiture. La lumière des phares disparurent progressivement comme une luciole qui s’envole dans la nuit et puis plus rien mis à part le craquement des branches, la caresse du vent sur les feuilles mortes et le son presque sourd des insectes se déplaçant au sol.

L’aube pointe le bout de son nez comme une révélation. Le soleil me prend dans ses bras pour m’apporter un peu de réconfort. JE suis à bout de force et je lui en veux terriblement. La vengeance me revigore et me donne un second souffle alimenté par l’envie de lui faire payer ma souffrance. Mes muscles se tendent. Je jette mes dernières forces pour ronger la corde qui me condamne à mort, sans eau, sans nourriture, avec pour seul présence une coccinelle escaladant fragilement un brin d’herbe. J’émets des grognements primitifs pour me donner du courage et pour ne plus sentir la douleur de mon cou ensanglanté. C’est lorsque que je commence à me résigner, que miracle, je sens que le fil se détend, que mon oreille gauche se libère et que ma tête toute entière peut désormais bouger librement. Commence alors une course de plusieurs heures, sur plusieurs kilomètres.

Se succèdent des chemins forestiers, des champs, des voitures me rasant en klaxonnant alors que je lape quelques goûttes d'eau dans une flaque boueuse.  

Je ne suis plus moi-même lorsque j’arrive devant la maison. Couché derrière un buisson, je reprends mon souffle en attendant son retour parce que je sais qu’il ne rentrera que quand le ciel sera déjà noir et que la lune pointera le bout de son nez.

Je fus sortie d’un sommeil agité par le bruit de ses pas dans le gravier. Au moment où il referma la porte d’entrée, je bondis pour me fixer devant lui.

 IL  cru d’abord voir un fantôme. Son visage pâlit  et il recula en tremblant. « Ce n’est pas possible, ça ne peut pas être toi. Je t’ai déposé moi-même dans cette forêt ! Je t’ai ligoté fermement de me propres mains à cet arbre ».

J’avançais centimètre après centimètre avec une bave abondante, le regard noir dicté par un désir de vendetta cruel et sauvage.

IL tenta de me calmer. « Tout doux, calme toi. Gentil.  Je vais te donner à manger, tu dois avoir faim ». J’ai faim oui. Faim de voir sa tête se vider sur le carrelage froid de la cuisine. Faim de lui arracher les membres. Faim de ne plus jamais l’entendre parler.

JE continue d’avancer, déterminer à en finir lorsqu’il trébuche sur le trotteur de sa fille pour se rattraper tant bien que mal contre le mur et s'asseoir en cherchant du regard une issue où s’enfuir ou un objet à saisir pour me frapper. Il est piégé. Il le sait.

JE suis à moins d’un mètre de lui, la gueule ouverte, laissant apparaître mes crocs. Je prends mon élan en m’appuyant sur mes pattes arrière.  IL se protège le visage avec son avant-bras et se met à pleurer me demandant pardon, de la pitié, de la clémence.

IL hurle à mon contact sur sa peau blanche et fragile et s’arrête net, reniflant pour  la morve s’écoulant de son nez.

IL est stupéfait et dans l’incompréhension la plus totale. Tétanisé.

Ce n’est pas une morsure qu’il sent sur main mais ma langue râpeuse qui le léche affectueusement.

 

 

 

 

 

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22 novembre 2017

L'âge de raison

 

 

 

Avertissement : 

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Cher Filleul,

 

Quand tu liras cette lettre c’est que tu auras atteint  « l’âge de raison » comme  dit le pédopsychiatre qui prend 100 balles à ta mère toutes les semaines parce que tu fais des dessins d’un  mec violet qui  décapite ta maîtresse avec une tronçonneuse. Tu es le futur Basquiat certainement mais tu ne seras reconnu qu’après ta mort. Avant ça, tu feras le même boulot pendant 40 ans (enfin si tu as  la chance de trouver un boulot)  afin de rembourser le prêt de ta baraque dont tu ne profiteras que très peu une fois qu’elle sera payée puisque ta pension de retraite sera tellement basse que tu seras obligé de la revendre pour louer un studio de 20 m² jusqu’à ton placement en maison de retraite.

L’âge de raison,  c’est 8 ans. C’est vers cet âge-là que les enfants arrêtent de croire, non seulement au Père Noël, mais à tous les mythes et légendes qui ont constitué les beaux moments de leur enfance.

Les  licornes couleur arc-en-ciel qui volent dans le ciel, par exemple. Désolé. Dans le ciel y’a des avions qui consomment 60 000 litres d’essence, pour que pendant les vacances de la Toussaint,  tu puisses aller faire le mariole sur le dos d’un éléphant enchaîné en Thaïlande pendant que Maman et Papa sirotent des cocktails  pour oublier que dans trois jours, les vacances sont terminées et que leurs vies de merde au bureau recommencera avec leurs cons de collègues et de la bouffe dégueulasse tous les midis à la cantine.

En parlant de Maman, ce n’est pas  une princesse qui  pète des paillettes d’or. Comme tout le monde, elle va poser une bonne grosse boulette après le repas. Ça pue tellement qu’elle vaporise plein de désodorisant à la lavande qui donne le cancer. Quand tu es là, elle fait des prouts silencieux et ensuite elle accuse Papa qui conteste en cherchant le cadavre d’un animal ou de ton frère sous le canapé. Il lui arrive même de vidanger la cuvette lorsque tu lui refiles ta gastro et de sortir des toilettes sans se laver les mains avant de déposer tes bâtonnets de poissons panés dans la friteuse (Au passage, le poisson pané ne pousse pas dans la mer ou dans des arbres à côté d’un cerisier ou d’un pommier. Regarde Thalassa plutôt que Gulli. Ce sont des poissons qui crèvent asphyxiés dans un filet de pêche avant  de se faire ouvrir le ventre pour récupérer  leurs boyaux afin  que tu puisses également tremper tes surimis dans un bol de mayonnaise. Tant qu’on y est, le principe est le même pour tes nuggets du Mac Do. Je t’invite à regarder cette belle vidéo, tu feras rapidement le lien entre ce que ta mère fait aux toilettes et les nuggets).

 

 

Parlons-en de  Papa. «  Le plus fort de tous les papas », « Papa il a peur de rien et c’est un super-héros avec des supers-pouvoirs magiques ». Si un jour Maman se fait agressée dans la rue, crie et interpelle le monsieur le plus proche de toi mais ne compte pas sur Papa. Il a déjà du mal à ouvrir ta boite de raviolis sans se trancher une phalange alors n’espère pas le voir débarquer pour balancer un coup de pied circulaire qui risquerait de réveiller sa sciatique. Batman, Spiderman,  cette bande de mecs qui se prend pour des animaux en collants, ça n’existe pas dans la vraie vie ou alors sur des sites chelous interdits aux moins de 18 ans. La seule compétence de Papa c’est d’utiliser la télécommande pour zapper entre  Secret Story et La nouvelle star, d’ouvrir les canettes de bière avec les dents et  de faire semblant d’écouter Papi lorsqu’à Noël, il vient nous raconter qu’il a tué 300 nazis avec un couteau-suisse pendant la seconde guerre mondiale.

Ce qui nous amène à Noel. Jure moi de ne  pas faire lire cette lettre à ton petit frère parce que ce n’est pas chez le psy qu’il finira mais dans une pièce  avec des matelas blancs en guise de murs ou chez une dame qu’on appelle l’assistante sociale de la DDASS.

Chaque année, en plus de nous imposer toutes ces pubs de merde qui passent à la télé du matin au soir pour vanter les qualités d’une poupée qui parle et qui pisse, d’un GI Joe avec des abdos en béton (Ne compare surtout pas avec le ventre de Papa, tu risques de mélanger postérieur et abdomen. Chez Papa les abdos se situent au niveau du dos) ou d’une Barbie anorexique, tu découpes soigneusement les images de  jouets du catalogue Joupi afin d’illustrer ta lettre au Père Noël.

 

Sérieusement, à l’heure des mails, du cloud et de Snapchat, tu crois que le Père Noël se paluche des millions de lettres de morveux qui lui demandent une PS4 ou un drone ? Tu crois que c’est un sous-traitant de Sony  ?

 Déjà ta lettre traîne sur le buffet du salon tout le mois de mois de décembre, sans timbre et tu ne te demandes pas comment elle arrive au pôle nord. Tu ne remarques pas non plus qu’à chaque fois qu’on te demande de la montrer, y’a toujours un oncle qui ajoute le petit commentaire « Le Père Noël te donnera un cadeau seulement si tu travailles bien à l’école ». Est-ce que le Père Noel fait partie  de l’Inspection Académique ou est-ce seulement un prétexte pour que tu arrêtes de nous casser les couilles quand on mange une raclette ou pour que tu aies de bonnes notes afin de ne pas terminer  salarié à Lidl, ou pire, animateur télé sur C8 ?

 Tu as pourtant le profil de Cyril Hanouna quand je lis cette fameuse lettre : "Cher Père Noël, voasi ma laitre pour lé kdos, jé été trè ganti ". Le Père Noël n’est pas de la famille de   Jul ou de  Kendji Girac, il ne comprendra pas ce que tu essaies de lui dire mais avec un peu de chance, les lutins qui bossent au périscolaire le reste de l’année, ajouteront un Bescherelle à ta tablette Cars ou à ton sac à dos Reine des neiges.

En fait ton cadeau n’arrive pas par hasard au pied du sapin. Entre deux morceaux de dindes, ça toque à la fenêtre de derrière. De loin ça ressemble au Père Noël. De près, on reconnaît immédiatement Jean-Marie, complètement bourré qui tente de prendre une voix grave alors que sa barbe fixée avec l’élastique d’un de ses slips se fout la malle. Il est tellement rouge (sauf son nez qui est violet) et il a un look si proche d’un sortant de prison qu’il faut vraiment avoir moins de 8 ans pour ne pas se rendre compte que c’est un imposteur. Sérieux, des Air Max Requin et un jogging Lacoste, soit le Père Noël te plante un tournevis dans le bide et se barre avec les cadeaux soit il distribue des barrettes de shit dans le calendrier de L'Avent.

Mais toi tu t’en tapes. C’est Noël, la bouffe est gratos, open-bar de Champomy. Tu prends le paquet et tu disparais dans ta chambre remplie de dizaine d’autres jouets que tu as flingué ou que tu n’utilises plus parce qu’ils ne sont plus tendances. Mais sais-tu la galère que c’est que de te fournir ton microscope AKV grossissant 1200 fois ?

Tout part d’Inde ou du Pakistan où des enfants plus jeunes que toi ont la chance de troquer la fabrication de briques en terre cuite payés 0,53 centimes par jour avec le montage d’un Iphone ou d’un microscope. Les petites mains c’est bien pratique pour assembler les composants électroniques et puis ça coûte moins cher, ça ne se plaint jamais auprès des Prud'hommes. Ton jouet est ensuite disponible sur un site internet qui le revendra dix fois plus cher et il m’aura fallu des dizaines d’heures de recherche pour  trouver LE bon modèle et LA bonne couleur, créer un compte client, valider mon compte par mail, entrer mon adresse et mon numéro de carte bancaire puis un code envoyé par texto par ma banque pour voir, au moment de valider le paiement, que finalement avec les frais de port, le colis coûte trois fois plus cher que le budget initial.

 

 Ton colis est ensuite envoyé via une plate-forme logistique puis balancé sur mon balcon puisque le livreur n’a même plus le temps de s’arrêter pour sonner et le déposer en main propre tellement les cadences sont infernales. Une fois le paquet en ma possession, je  passe deux heures à l’emballer minutieusement tout ça parce que je suis trop feignant pour acheter ton jouet dans un magasin et que je suis trop radin pour filer une pièce au bénévole de la croix rouge qui passe sa journée à empaqueter des jouets.  J’ajoute une petite carte que j’ai mis des heures à choisir entre celles avec les pingouins, les sucres d’orge, et les bonshommes de neige.

 Tout ça pour que le jour J tu arraches l’emballage en 5 secondes, la carte vole sous la table et le microscope termine dans un placard puisque tu n’utiliseras jamais, l’ayant fait tombé dans l’escalier le lendemain et ta mère ayant balancée le bon de garantie dans la cheminée avec la carte.

Maintenant tu comprends également que si nous passons notre temps à remplir nos verres de champagnes et de vins à Noël , ce n’est pas parce que c’est bon mais c’est pour nous réfugier dans un monde parallèle où les enfants ne crient pas, où les jouets débiles n’existent pas et où le lendemain, Mary Poppins en pleine gueule de bois, claque des doigts pour nettoyer la cuisine pendant que tu dors tranquillement dans ta couette Toy Story.

 

Tu as pris un coup au moral en lisant tout ça. Et encore je ne t’ai pas parlé du conflit Israélo-Palestinien, de la loi Macron, de Danse avec les stars, de Trump, du taux du SMIC et de l’affaire Weinstein mais ne t'inquiète pas, les grands ont aussi leurs doudous, leurs berceuses, leurs tartines de Nutella mentales :  Sigur Ros, le Saint-Emilion, l’Etrange Noel de Mr Jack, les chats, le cheesecake au citron, David Bowie, Londres et surtout continuer de rêver.

 

Sinon, le Xanax ça fait mal au crâne au début mais après on s’habitue.

 

 

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06 octobre 2017

Le festival de Khâgne

 

Apostrophes

Les chemises blanches parfaitement repassées défilent sur Arte,

Un débat sur la littérature et la médiocrité,

BHL clonés citant Céline à chaque allégorie,

Si tu n’as pas lu Voyage au bout de la nuit à 30 ans, tu as raté ta vie,

 

« Écrire est une nécessité »,

Héritage familial qu’ils sont  contraints d’accepter,

Et de toute façon « je ne sais rien faire d’autres »,

C’est pas de leurs fautes mais de celles des autres,

 

L’élite littéraire a le visage stéréotypé  d’une agence de mannequins,

Qui ferme ses portes aux visages moins parisiens,

 

La couleur se fait rare,

Sur ces plumes aux teints blafards,

Le numéro d’arrondissement,

Prime sur le talent,

 

Une feuille blanche comme seule angoisse,

Papa s’occupera du chèque et de la paperasse,

L’étudiant fauché qui publie une pépite,

Un mythe pour éditeurs hypocrites,

 

Sourires vaniteux et phrases à rallonge,

Pour vendre un bouquin comme un paquet d’éponges,

Citer Maupassant, Proust ou Baudelaire,

Pour donner l’illusion, pour avoir l’air,

 

Ambiance salon de thé,

A mouiller sur le best-seller de l’été,

Explications hautaines pour lecteurs de bédés,

 

Ecrivains et politiciens sont tout aussi déconnectés,

Les émissions littéraires relèvent du compte pénibilité,

Combien coûte un petit pain au chocolat,

Comment survivre avec le RSA,

 

Intellectualiser  à outrance,

Pour noyer le poison,

 

Si les jeunes ne lisent plus,

C’est parce que les romans ne viennent plus de la rue,

Mais d’un appartement de 200 mètres carrés,

Au parquet fraîchement ciré.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 août 2017

Le courage ne crie pas toujours (1)

 

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« Le courage ne crie pas toujours.

Parfois, il est la petite voix qui te chuchote à la fin de la journée :

J'essayerai encore demain. »

 

Emily Dickinson

 

 

Je suis assis à table, la gorge sèche. Mon dos me fait mal, comme toujours. J’ai l’impression d’être né avec une paire de ciseaux entre les omoplates.

 Elle a mis tout l’après-midi à préparer le festin mais je n’ai pas faim. Dans quelques minutes, il arrivera. Généralement vers vingt heures. Elle allume la télé pour créer une  ambiance artificielle de foyer modèle. Le journal de TF1. Un reportage bidon sur la canicule  puis quelques secondes de corps déchiquetés en Syrie. Un semblant de convivialité pour casser le silence pesant qu’il imposera. Du bruit pour couvrir nos cogitations.

Nos regards se cherchent maladroitement, par compassion, par peur aussi. Lorsqu’il rentre, mon frère et moi savons à l’intensité du claquement  de la porte du garage si cette nuit nous pourrons dormir un peu. Avec le temps, nous avons appris à interpréter le moindre de ses mouvements, le son de sa voix, son odeur, son regard, sa façon de marcher, de prendre sa fourchette ou de se servir un verre de vin.

J’ai mis la table méticuleusement. J’ai obéis, moi qui conteste habituellement tout et n’importe quoi juste par plaisir de contester. Berrurier noir dans la tête mais Bob Dylan dans la réalité.  Ce soir, je préfère être docile  et me le mettre dans la poche. C’est vital. J’ai besoin de quelques heures de répit avant de reprendre le lycée demain matin.

J’ai le bide en vrac. Je contracte les côtes de nervosité et entremêle mes mains moites. La dernière fois que je me suis senti comme ça, c’était devant toute la classe, à faire un exposé absurde sur le film Vol au-dessus d’un nid de coucou. Je n’ai fait que lire mes fiches maladroitement, sans conviction, pour en finir au plus vite et me rasseoir à côté du radiateur. J’ai toujours admiré ceux qui sans gêne, sans ce picotement qui fait rougir le visage, se lancent dans des démonstrations passionnées comme s’ils étaient seuls dans leur chambre à imiter Trump devant le miroir. Je n’arrive pas à faire abstraction de tous ces regards posés sur moi. Je suis courbé. J’ai honte. Pourtant j’adore ce film et la folie si vivante qui en émane. J’aimerais être Jack Nicholson et balancer un lavabo blanc d’hôpital psychiatrique sur le premier rang, briser les dents de tous ces gosses de friqués  et sortir de la pièce, un sourire de psychopathe aux coins des lèvres mais je suis là, tétanisé, une feuille de papier A4 crasseuse tenant tant bien que mal entre mes mains tremblantes. Je n’ai pas pu faire un exposé précis et pertinent sur de belles feuilles en papier glacé. Je n’ai pas pu réaliser de montage vidéo non plus aidé par mon père impliqué par la réussite scolaire de son fiston.  A trois heures du matin, avec une lampe de poche et mon téléphone portable, j’ai fait ce que j’ai pu. Un exposé Wikipédia. Mais ça, l’éducation nationale n’en tient pas compte dans ses critères de notation. La prof en rajoute une petite couche pour bien me signifier que je ne fais que lire un texte pompé sur internet. Je ne fais pas partie de ces élèves racés, stylés à qui tout réussit.

 

Ça me met encore plus mal à l’aise.  Je ne maîtrise pas mon corps. Je n’aime pas cette grande carcasse qui rase les murs pour éviter d’entrer en contact avec les autres. J’aimerai pouvoir faire de grands gestes avec mes bras sans laisser transparaître d’auréoles sous mes aisselles, avoir cette saloperie de position d’ouverture de merde adaptée à la communication  non verbale comme dit mon psy en mâchouillant son stylo à billes. Je transpire beaucoup. Suffisamment pour que Léo  ouvre les fenêtres en hurlant que ça sent le canard dans la salle. Mon jean est trop court. C’est celui que mon frère portait il y’a deux ans. Anna me fixe avec empathie. La très jolie Anna à qui je n'ose pas parler depuis le début de l'année scolaire et à qui je ne parerlai certainement jamais.

Je rêve de  leur cracher au visage. Je veux de l’orgueil. Je veux une paire de couilles énorme, la poser sur la table et les regarder dans les yeux, effrontément comme De Niro dans Taxi Driver : C’est à moi que vous parlez ? C’est à  moi que vous parlez ?

 

La  porte du garage se fracasse soudainement. Je n'ai pas entendu la voiture arrivée.  Il siffle en montant l’escalier. Mon rythme cardiaque s’emballe au point d’imaginer mes tempes s’exploser contre le carrelage graisseux au-dessus de la cuisinière. Il est entré. Ma mère tente de lui parler sur un ton doux, le caressant dans le sens du poil mais nous savions qu’elle avait peur de se faire mordre par ce catalan d’un mètre quatre-vingt-treize. Il ne dit rien. Le silence est la meilleure des armes pour créer l’angoisse, pour laisser travailler son imagination, pour envisager le pire.  Je ne suis plus qu’un patient chez un cancérologue qui attend le verdict durant de longues minutes.

 

Il ne dira pas un mot de toute la soirée, enchaînant les bouchées de pommes de terre grillées accompagnées de girolles puis le filet de canard parfaitement saignant à la sauce au poivre et enfin une crème brûlée à la fleur d’oranger. Il a bien mangé. Il a bien bu aussi. La bouteille de Côtes-du Rhône y est passée pour faire glisser les pilules qu'il prend quotidiennement.  Il se lève pendant que la voix de Jean Gabin annonce le début de Quai des Brumes.Un film en noir et blanc. Ma mère empile les assiettes nerveusement ne sachant pas quoi penser de son dîner. Cet enfoiré ne lui a pas fait le moindre compliment. Elle doit être terriblement déçue mais aussi s’en vouloir de ne pas lui balancer une assiette en pleine face devant ses gosses pour démontrer qu’elle a encore un semblant de dignité. Elle ne montrera rien. Elle allume une cigarette et dispose les assiettes dans le lave-vaisselle.  Les restes sont rangés dans des petites boites en plastique bleu puis au congélateur pour dépanner, un soir où il ne sera pas là. Elle prend le temps de passer un coup d’éponge sur la table et d’allumer une autre cigarette. C’est généralement à ce moment-là que comme un lâche, je monte dans ma chambre, que je me couche sur mon lit et que je mets la musique au maximum dans mon casque en examinant les dernières actualités passionnante de mes "amis" facebookien. 

 

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