La vie absurde de Mr Zag

17 janvier 2020

L'odyssée d'une plume ridée

 

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Elle danse en chaussettes sur le parquet froid, une cigarette en bouche, valsant avec son ombre.

 

Ce soir, seules les étoiles savent ce qu'elle a en tête.

 

 Il faut profiter de ces moments précieux en silence, regarder la chorégraphie improvisée d'un ange ridé qui vole sur la pointe des pieds dans un tutu invisible,  sans l'interrompre, sans lui demander d'être raisonnable,  de penser à prendre ses médicaments et de ménager son cœur usé. Raisonnable, elle ne l'a jamais été, ce n'est pas maintenant que ça va  commencer.

 

Adolescente, elle dansait avec l’agilité d’une panthère dans la canopée.

 

La grâce d'un instant figé dans le temps, éternellement gravé,  quelque part entre la raison et le palpitant.  Ce soir, elle a 8 ans. Régression vers cet âge où elle et courait nue dans les roseaux sauvages d'une  soirée de printemps, juste derrière la maison de vacances à la Wantzenau. Derrière le rideau en velours rouge du salon, je la contemple avec les yeux de l'enfant que j'étais, sautillant sur ses genoux fragiles recouverts d'un  tablier de cuisine d'un autre temps.  Je ne lui ai jamais dit merci pour tout et pour tous ces petits riens qui ont fait que je suis devenu plus qu’un morceau de quelqu'un. 

Quand il faisait trop chaud elle faisait tomber la pluie avec un arrosoir et quand j'avais  peur du silence de la nuit, elle tapait des mains pour faire du bruit et éloigner les monstres qui ricanaient sous mon lit.          

                

  Le chat se cambre puis s'étire en baillant, glissant  vers elle comme un serpent sans écailles, par instinct, sans choisir  quelles mains  lécher ni quels visages  embrasser, se frottant aux jambes de ceux qui courent après le temps, tout le temps, pendant que lui, en bas, au ras du sol,  dépose ses poils cendrés sur des tibias amaigris  et des talons usés à force de trop marcher sans jamais se retourner.

 Lui se souvient de l'attente  derrière la porte blindée de la Rue des enfants, du son de ses pas sur le béton poussiéreux, de l'odeur des  croquettes au poulet premier prix, du bruit des clés  dans la serrure chaque matin et chaque soir, fidèle au poste comme une certitude au milieu du chaos,  une lumière au cœur de l'occupation  et de l'absurdité  des humains.    

 

 Sans maquillage, sans artifice, clandestine tournoyant devant la bibliothèque où les livres  racontent mieux sa vie que personne. Des pages jaunies par le temps. Françoise Sagan,  Moby Dick, Anne Franck,  Jack Kerouac, Guerre et Paix en allemand. Une divine comédie qu'elle joue depuis 81 ans sans répétition, sans déguisement, funambule  sur le fil de la vie, parce qu'il n'y a rien de mieux que de se tromper,  de marcher sur le toit de l’existence en se disant qu'on peut tomber d'un instant à  l'autre.

 

Il y'a  de la neige dans sa tête, comme les boules avec une Tour Eiffel dedans vendues au marché de noël, des rappels sur le réfrigérateur et quelques photos de ses petits-enfants. Maintenant son lit est souvent défait et elle oublie d'éteindre le gaz parfois, c'est pour cela qu'Anita est là, sept jours sur sept,  lorsqu'il faut la sortir du bain, vider sa couche  où lui donner de la purée  à la petite cuillère parce qu'elle  n'a  plus de dents. Anita est  comme une grande sœur payée  en chèque emploi service. Elle fait partie de la famille maintenant.                                          

 

 C'est  une escale étrange que de s'arrêter pour  voir sa grand-mère parler comme une enfant, l'âme  à l'abri des démons, des gens et du temps. 

 

Peut-être que là où sont ses pensées, tout est différent. Pas de lendemain. Pas de certitudes. Peut-être qu'au pays on l'on oublie tout, perdre la mémoire n'est pas une fatalité,  parce qu'elle n'est jamais restée à sa place, regardant toutes ces choses vers lesquelles on lui disait d'aller  avec défiance.

 

 Peut-être  pas.  Peut-être qu'elle a peur de ce qu'il  y aura après, de l'haleine de dieu et  de la musique d'ascenseur qui tourne en boucle  au paradis

 Venimeuse et indomptable, elle garde  son sourire malicieux, le bleu capricieux de son regard et sa façon unique de se gratter le nez. 

 

 Je ne l'ai pas assez regardée. Je ne l'ai pas assez visitée. Je ne l'ai pas assez aimée.  

 

La pudeur. La fierté. Les histoires de famille que nous nous obstinons à cacher  Des malheurs que nous  tentons d'oublier, la nuit, en boule, l'écume des yeux  sur un oreiller tiède. Je m'approche d'elle pour la prendre dans les bras, elle et sa carcasse de quelques kilos, une  plume en robe de chambre tournoyant dans des Charentaises trop grandes. Sur la banquise fragile en bois, nous virevoltons maladroitement jusqu'à  l'épuisement.

 

 "Encore" - "Encore" - "Encore".

 

Agrippée au col de ma chemise,  les mains gercées, une alliance scintillante, mémoire d'un pirate solitaire mais romantique qui prit son courage à deux mains pour l'aborder  dans une rue strasbourgeoise, un soir de juin 1961. Edith Piaf lance  le dernier couplet de La vie en rose, et le vinyle grésillant s'arrête de tourner. 

Des yeux qui font baisser les miens
Un rire qui se perd sur sa bouche
Voilà le portrait sans retouches
De l'homme auquel j'appartiens.

 

 Je la  porte dans sa chambre, elle et ses secrets,  puis avant de la border, je la coiffe avec précaution pour ne pas lui faire mal,  comme une poupée en porcelaine aux cheuveux incertains . Elle me  prend pour mon frère puis s'endort  paisiblement. Un voyage solitaire silencieux quelque part entre le ciel et la terre, là où le soleil hésite à se montrer et où les oiseaux sifflent des airs de nostalgie.

 

Dehors, les géraniums continuent de pousser et les places pour se garer  se font toujours aussi rares. Il faudra  continuer en se serrant les uns contre les autres, en sortant des mouchoirs pour essuyer le mascara qui  coulera sur les joues. Il faudra tambouriner les parois des murs avec les points pour ne pas oublier et se remémorer l'odeur  du coquelicot séché qui se  balançait  sur sa commode.  Il m'aura fallu être au pied du mur, où plutôt au pied de son lit,  pour   comprendre le passé et pardonner. 

 

Faites-la monter avec des ficelles en soie. Couvrez-la d'or et de baisers. Faites-la danser sur la pointe en grès rose de la Cathédrale comme une boîte à musique éternelle au milieu des orages. Donnez-lui des vertiges légers et  des frissons. Faites-la chavirer là-haut comme si c'était la première fois. Faites-là rire aussi, sinon je monterai moi-même vous botter le cul.                                

 Le chat saute sur la couette, me regarde  puis se colle à ses hanches, sans commentaires.

 

 A quoi  penses-tu  grand-mère ?                               

 

 Je l'embrasse  sur le front et je photographie  la pièce des yeux une dernière fois pour ne rien oublier puis j'éteins la lumière.

Anita arrivera dans quelques minutes. L’appartement me semble microscopique maintenant que je le traverse des années après. Peut-être est-ce moi qui ai grandi d'un  seul coup. 

 

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02 janvier 2020

La mygale et la fourmi

 

 

 

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Un point rouge en mouvement trouble  le brouillard matinal de l’Avenue de Colmar déjà saturée par plusieurs dizaines de véhicules aux conducteurs agacés. Les klaxons secouent les piétons encore endormis qui foulent les peaux de zèbres  incrustées dans le bitume alors que le feu est déjà vert depuis  longtemps.  Les carcasses métalliques frôlent les membres des plus téméraires qui arrivent de justesse sur  l’autre rive, évitant de quelques centimètres les mâchoires aiguisées de crocodiles rugissants. Les pots d’échappement fument comme des mégots en fin de vie, toussant une vapeur blanchâtre qui s’évapore entre les branches nues des arbres. Après les pétards de la nuit de la Saint-Sylvestre, la ville est un énorme cendrier que les balayeurs matinaux de l’Eurométropole s’efforcent de vider dans des camions-poubelles saturés.

Janvier s’installe sournoisement dans la jungle urbaine. Après le temps de l’oisiveté, voici venu celui des bonnes résolutions, des régimes, du sport et des privations. La chasse aux paresseux est ouverte. Le culte de la performance, en pause durant le mois de décembre, est de retour sur les panneaux publicitaires.

Ventre plat. Cheveux brillants. Peau mate. Anticernes.

Il est 7h10. Strasbourg s’éveille sans Jacques Dutronc, sans Place Dauphine, sans Montparnasse et sans la Villette. Des amoureux fatigués se mêlant aux milliers de fourmis gelées affrontant la rudesse de l’hiver, pour remplir des réfrigérateurs dépressifs après l’abondance des fêtes de fin d’année et déposer des chèques anorexiques sur des comptes épargne orphelins.

La lueur écrevisse se rapproche le long des rails comme un coquelicot perce la neige à la vitesse de la lumière.

Ligne A. Destination Parc des sports.

Le troupeau monte au ralenti dans un assemblage de fourgons à la chaleur artificielle et aux vitres embuées. En route pour l’abattoir, la carte de la pointeuse dans une poche, un Lexomil dans l’autre. 

Un open space - Une chaîne de montage - La caisse d'un supermarché - La plaque de cuisson d'un Mc Donald.

Le même geste répété du matin au soir. Ford peut être fier de lui. Il a fait des Hommes des automates qui passent huit heures par jour à fixer des boulons sur des voitures, à scanner des boites de lessive et à retourner des steaks hachés selon un processus militaire.

Une frêle coccinelle dépose ses fesses plates sur un strapontin proche de la retraite. Le balancement du wagon la berce avec douceur comme la cabine confortable d’un navire en croisière sur le Rhin. Les paysages défilant sous ses yeux lui rappellent son enfance en Vendée, là où l’air a le goût des algues et l'horizon crache son amour sur les visages emmitouflés. NOSTALGIE. Elle peut sentir les perles de caramel au beurre salé sur son palais et l’iode s’infiltrer dans ses poumons de moineau.

Plus on s’éloigne du centre-ville et plus les tours en béton aux lucarnes illuminées tutoient les nuages cendrés. Entre les deux, le néant, des hirondelles désorientées et quelques paraboles sur les toits.   Au milieu du quartier, la Tour Eiffage,  chef-d’œuvre architectural de ghettoïsation à l’ascenseur défectueux   où squattent des larves de papillons anesthésiées. Une fois la nuit tombée, les lépidoptères tournoient autour du bâtiment en scooter et finissent leurs courses les yeux globuleux,  à fixer les lampadaires hypnotiques. Ici, les crocodiles sur les polos tutoient les virgules sur les baskets comme si le quotidien n'était qu'une phrase sans point, succession de marécages et de mélasse que personne ne veut voir.

Pas de maquillage mais des visages qui parlent d'eux-même. Les clowns de la périphérie n'ont plus envie de sourire. Joker n'est pas loin pour ces gamins au bord de l'implosion.

Au petit matin, c'est l'hécatombe. Les marches de l'escalier principal sont désertes. Des culs de joints jonchent le sol recouvrant l'illusion de la veille, à refaire le monde, à se voir propriétaire d'un restaurant italien, avec sa femme en salle et les copains qui passent boire un demi entre deux virées en Thailande. 

"Je vois un four  au feu de bois avec des recettes de malade jamais tentées, style " Poulet- Haloumi - Choucroute" ou " Merguez - Pois Chiche - Munster". De bonnes grosses portions, pas comme à Domino's où tu te suces les doigts tellement leurs pizzas on dirait des crêpes".

Rêver à plusieurs, c'est déjà une réalité mais seul on termine  les ailes brûlées à tourbillonner  devant sa télévision en s'enfilant une canette de bière pour oublier que le temps est assassin et que petit à petit les autres partent pour faire leurs nids. Parfois dans un sac en plastique blanc après un coup de couteau mal géré ou en avion pour voir à quoi ça ressemble de l'autre côté, mais celui qui reste devient à la fois victime et bourreau de cette habitation à loyer modérée.

Les loups ne fonts pas de chats mais mangent dans la même gamelle.

 

Le tram continue sa route, ramassant des silhouettes muettes sur son passage. Un vaisseau spatiale sans ailes, piloté par Capitaine Christian, en équipe du matin cette semaine. Christian, c'est moins branché que Spock comme prénom, mais c'est comme ça, tout le monde n'a pas fait vulcain en seconde langue au lycée et Star Treck n'était pas une option au bac, il y avait latin, c'est nettement moins fun pour faire  grève.

 

Beati pauperes spiritu - Heureux les pauvres en esprit.

 

Elle souffle sur ses mains gercées, ajuste sa bague en argent puis dispose un casque réducteur de bruit d'une célèbre marque américaine sur son crane  pour s’isoler du monde encore quelques minutes. Nick Cave fredonne de sa voix caverneuse. GHOSTEEN, un album lumineux mais déchirant. Il  y est question de la mort de son fils, de chevaux, de fantômes, de l’adolescence et d’un second souffle.

 

Les chevaux brillants se sont enfuis des champs,

Ce sont des chevaux d'amour, leurs crinières pleines de feu,

Ils séparent des villes, ces brillants chevaux en feu,

Et tout le monde se cache, et personne ne fait un son,

Et je suis à tes côtés et je te tiens la main,

Les merveilleux chevaux brillants jaillissant de votre main brûlante,

Et tout le monde a un coeur et appelle à quelque chose,

Nous sommes tous si fatigués de voir les choses comme elles sont,

Les chevaux ne sont que des chevaux et leurs crinières ne sont pas enflammées.

 

Elle finit presque par s’endormir mais la porte s’ouvre soudainement, laissant s’engouffrer un courant d’air glacial qui lui donne la chair de poule.

Il fait moins trois dehors.Le réchauffement climatique tout comme le nuage radiocatif de Tchernobyl s'arrête à la frontière allemande visiblement.

Une armée de mygales estampillées CTS en profite pour s’inviter furtivement dans le convoi. Les animaux sentent le danger. Une antilope à la doudoune gigantesque tend ses oreilles afin de chercher des informations comme un satellite piste un signal radio dans l’espace. Ici la Terre. Silence complet. Seul le battement de son coeur raisonne dans ses tempes. C'est chacun pour soi. Les plus forts survivront. Les prédateurs cernent les passagers, armés de lecteurs de carte à puce infaillibles qui ne laisseront aucune chance aux fraudeurs.

 Il faut se cacher, se déplacer avec intelligence afin de se mettre à l’abri du rayon laser des arachnides ébènes verbalisateurs.

 

« Bonjour. Contrôle de votre titre de transport s’il vous plaît ».

 

Une biche est prise au piège sous le regard apeuré de ses deux faons qui s’arrêtent instantanément de téter un biberon de lait tiède et mousseux.  En cercle, ils s’approchent d’elle, bloquant toute possibilité de fuite. Les violons crient. La tension monte. L’un deux écarte ses crochets venimeux et la mord d’un coup sec et assassin en lui demandant sa pièce d’identité. L’amende se diffuse dans ses veines et une toile de soie la confine entre deux sièges, l’empêchant de prononcer le moindre mot.C'est terminé.

 

Circulation sans titre de transport : 60 euros.

 

Elle finira en cocon PLS sur le quai glissant de la Place de l'étoile, se demandant encore ce qui vient de lui arriver, dans l’indifférence la plus totale. Le tram est déjà bien loin lorsqu'elle reprend ses esprits.La poussette à la roue branlante trace sa route fermement dirigée par une mère encore tremblante. Plus que dix minutes pour déposer les petits à la crèche.

Avec de la détermination, une puce  saute plus haut   qu'un lion.

 

 

 

 

 

 

Kraftwerk - The Man Machine (1978)

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27 décembre 2019

La plume de minuit

 

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Chaque chose a une fin sauf la banane qui en a deux.

Mon ami médecin s’est fait contrôlé par la sécurité sociale. Le verdict est sans appel : Trop d’arrêts maladie délivrés suspicieux. Je dois me résoudre à retourner travailler le deux janvier alors que mon esprit n’est pas prêt, lui. Porter son fardeau est une chose mais devoir écouter celui de ses collègues toute la journée derrière un ordinateur en créant des tableaux croisés sur Excel c’est de la torture.

 

Guantanamo avec RTT et congés payés.

 

La veille, je tentais de me persuader que tout allait bien se passer, que ce coup de blues de fin d'année n’était que passager et que j’arriverais progressivement à rentrer dans le moule en redevenant le robot que j'étais auparavant.  Je ne dois plus réfléchir mais me laisser porter par le chemin tout tracé de la vie, c’est Raël ma psy qui me l’a dit en prenant ma carte bleue.

 

 31/12/19    -  23H54

Je jette une balle de tennis contre le mur de ma chambre. Elle ricoche et disparaît dans la cuisine.  E.T est occupé à   jouer à la Xbox One parce que personne ne me retourne la balle.  Steven Spielberg ne m'a pas inclus dans son scénario. Je suis pourtant prêt pour le rôle de toute une vie.

N'aie pas peur Steven. Appelle-moi. Balance-moi des monstres, des frissons, une héroïne sexy, un flingue et un générique de fin d'une cinquantaine d'années. Un second rôle même, de quoi tenir  jusqu'à la retraite derrière un bureau, 35 heures par semaine - un labrador - un monospace acheté à crédit - une femme ni moche, ni belle - des gosses ni voulus ni accidentels -une vie ni subie ni choisie. Une suite de « ni » c'est toujours mieux que "rien".

Steven est un lâche, aucun appel de sa part.

 

Les lumières de l'immeuble d'en face sont des  lucioles accrochées au plafond qui mettent un peu de féerie aux cadres glauques des fenêtres.

 

J'aperçois la voisine du premier qui coupe un oignon comme un robot programmé pour trancher tout ce qui lui passe entre les mains. J'ai peur pour ses phalanges.  Elle pleure. Réaction chimique à l'oignon certainement. Elle jette le tout dans une poêle très chaude qui crépite instantanément. Elle se tient la tête entre les mains.

 L'oignon est dans son cœur. J'imagine l'haleine de son âme.

Son mascara coule, laissant une trace noire sur ses joues. Elle tremble et s'appuie contre le rebord de la table à la nappe lustrée comme si sous ses pieds s'étendait un précipice sans fin. Elle se lève d'un bond pour éteindre la gazinière puis s'approche de la fenêtre. Ses yeux rouges irrités se reflètent dans la vitre. Je peux la voir sans qu'elle ne me voit.

Je peux sentir sa tristesse,  cette envie de vomir -ses mains froides - cette peur d'être seule au monde dans cet appartement  minuscule de la Rue du travail dont les murs rétrécissent à chaque seconde qui passe.

 

Dans  la pièce d'à-côté pourtant, ses enfants chahutent à coups de polochons, à bout de souffle, à rire à s'en péter la mâchoire. Une plume ennivrée  termine son vol paisiblement  sur le nez du plus jeune au pyjama Spiderman. S'en suit un enchaînement de chatouillis, de prises de catch, de parties de foot avec une boule de papier cadeau entourée d'adhésif brun. 

Un mélange de sueur et de Malabar à la fraise.

L'enfance insouciante et heureuse où la principale préoccupation est de savoir ce que l'on va manger ce soir et ce qui passe à la télé.

Tout cela, derrière sa fenêtre pleine de buée, elle ne peut pas le voir. Elle s'avance pour l'ouvrir, fébrile, fiévreuse, essuyant son nez qui coule maladroitement. Ce n'est pas la grippe. C'est autre chose. Elle fixe le sol comme hypnotisée et respire profondément pour se donner du courage et rejoindre ses lutins qui commencent à la demander, le ventre gonflé au Champomy.

En bas, les voitures klaxonnent dans l'indifférence générale.Strasbourg fait la sourde oreille ce soir.

Dans quelques secondes, nous serons en 2020. Ça se voit au nombre de bouteilles de Champagne encore pleines comatant sur les balcons et aux illuminations des premières fusées impatientes.

Ground Control to Major Tom,
Ground Control to Major Tom,
Take your protein pills and put your helmet on,
Ground Control to Major Tom (ten, nine, eight, seven, six),
Commencing countdown, engines on (five, four, three),
Check ignition and may God's love be with you (two, one, liftoff).

  BONNE ANNÉE. Roulage de pelles. Herpès et vomi dans l'évier. ET SURTOUT LA SANTÉ, en tirant sur une clope, le foie gras légèrement cirrhosé.

 

01/01/20     -   9H17

Le son criard du réveil brisa cette vision psychédélique par le crachat quotidien de mauvaises nouvelles sur France Inter. Attentats - Boucherie en Syrie - Accidents de la route - Crash d’un avion - Grève à la SNCF - Doigts arrachés par des pétards dont la puissance n'a rien à envier aux explosifs d'Al Qaida.

Bienvenue en enfer.

Je mets du temps à sortir les pieds de mon lit, comme si le parquet était devenu une banquise fragile  sous laquelle je risque de sombrer sans pouvoir remonter à la surface. Mon phoque Mon chat scrute ma démarche de pingouin d’un œil amusé. Je me traîne jusqu’à la douche pour me savonner, sans conviction, comme un gamin de cinq ans qui traîne pour ne pas aller à l’école un jour de dictée. L’eau brûlante me réconforte un peu, caressant ma nuque raidie par un traversin dont même un tétraplégique ne voudrait pas. Je me rase ou plutôt je taille le bonsaï qui fait office de barbe. Dans le reflet de  la glace, des bouts de sparadraps imbibés de sang sur tout le visage. 

Un champ de coquelicots au milieu d’un Picasso.

 

Je n’ai pas faim. Je ne mange jamais le matin. Héritage familial d’une mère dont le petit-déjeuner se résume à un café noir sans sucre et une Gitane. Une méthode qui a fait ses preuves pour ne pas prendre de poids et choper un cancer.

En caleçon,  je scrute  l’immeuble silencieux d’en face. J'espère secrètement revoir l'inconnue aux larmes d'oignon d'hier soir. Je me raccroche à cette énigme aux cheveux bouclés. Elle est un fantasme apaisant, une ouverture sur un autre monde, un pot de Nutella caché dans le placard  secret de mon imaginaire. Je ne sais rien d’elle, mais pourtant j’ai cette sensation qu’elle m'a vue et que nous nous comprenons.

La nuit fût courte et agitée. Des spasmes dans les jambes, des perles de sueur ruisselant sur mon front comme si je venais de faire un cauchemar éveillé. Couché sur ce matelas qui fracassait mes vertèbres, je scrutais le plafond, n’arrivant pas à trouver la sérénité nécessaire pour fermer les yeux. Se mit en route une succession de pensées incontrôlables rythmées par la goutte d’eau qui s’écoulait lentement du robinet mal fermé de la cuisine. Le métronome des tergiversations.  Des figures macabres brisèrent les ténèbres de cette nuit trop calme,  se projetant aux murs de ma chambre sous l’effet du va-et-vient de quelques éméchés matinaux. Des questions farfelues condamnèrent mon esprit à errer sur la planète Insomnia.

Chaque interrogation commence toujours de la même façon. « A cet instant précis, combien de personnes… » et trouve sa fin dans l’infini de possibilités de mes cogitations nocturnes « font l’amour ? », « n’arrivent pas à dormir ? », « pleurent ?», « Rient », « doutent », « se sentent heureux », «accouchent », « vomissent », « se posent la même question que moi ? ».

C’est un sentiment biscornu que d’être dans son lit, la nuit de la Saint-Sylvestre à se dire qu’une partie de l’humanité vit des moments merveilleux alors que l’autre souffre dans l’indifférence la plus totale. Je ne parle pas en langage Miss France, affirmant naïvement que la guerre c’est mal et que  dans  monde idéal les enfants blancs, noirs, jaunes, violets font du poney ensemble, cheveux au vent,  en criant le mot « liberté » les bras levés au ciel.

UNITED COLORS OF RÉVEILLON

  Je ne  parle que du quotidien. Des bonheurs et de malheurs personnels. Des accidents de vie. Du mari qui bat sa femme. D'un divorce qui tourne mal ou d'un coup de fil des pompiers en pleine nuit.

Désolé Géneviève de Fontenay, pendant que j'y suis, le Père Noël n'existe pas et la petite souris n'était que la main poilue de ton père qui déposait une pièce de deux francs sous ton lit pendant que tu dormais. 

 

Dehors, les affiches publicitaires placardées sur les abris de bus reprennent leur droit.

TRUMAN SHOW. Mon monde n’est pas fait de créatures botoxées en soutien-gorge se languissant sur un canapé en cuir, parfaitement maquillées sept jours sur sept ou d’hommes greffés à leurs voitures de marque allemande, conduisant en slip-kangourou,épilés, les dents plus blanches qu'un paquet de lessive, un brushing parfait allant de pair avec des carreaux de chocolats brillants comme des jantes étoilées.

Ma planète ne ressemble pas à cette  ataraxie marketing mais d’avantage à une fourmilière paradoxale. Des privilégiés qui mangent du homard alors qu'ils n'aiment pas ça tout en haut et les autres, en bas, qui se tranchent les doigts en tentant d'ovrir une boite de thon premier prix.

Sur la table basse, un magazine ouvert sur un article canadien.

 

LE GASPILLAGE DE TOUTE UNE VIE

 

Je constate qu’en travaillant huit heures par jour à raison de cinq jours par semaine jusqu’à l’âge légal  de la retraite qui atteindra les 70 ans en 2050, j’aurai passé 99 200 heures derrière un écran à faire des graphiques aux  couleurs militaires, 23 214 heures à faire la lessive, seulement 115 jours à rire et 9 heures et 18 secondes à jouir, 795 heures à regarder du foot, 653 heures à attendre un train, 160 jours de pause clope,3000 heures à me raser,  3 ans passés aux toilettes, 46 800 heures de travaux ménagers,  11 ans à regarder la télévision, 5 ans sur internet et 4 ans au  téléphone.

Alors en 2020, j'ai des priorités.

 

 Apprendre à jouer du xylophone - Dire plus souvent "je t'aime" - Passer moins de temps sur mon portable -  Finir Crime et Châtiment - Commencer Voyage au bout de la nuit - Faire des surprises à mes proches - M'asseoir pour uriner - Prendre le temps - Dire "bonjour" aux inconnus - Savourer les choses - Partir en Patagonie - Voir l'intégrale des films de Jim Jarmusch - Prendre des cours d'italien - Dormir dans un igloo - Réussi à finir un Rubik's Cube - Goûter du munster - Faire rire mon neveu - Appeler plus souvent ma mère - Arrêter de dire "merde" - Ne plus m'envoyer un demi-paquet de Twix avant de me coucher - Continuer les blagues pourries - Dire ce que je pense -  Ignorer les haters - Arrêter de me ronger les ongles - Voir NIck Cave en concert - Tenir mes promesses.

 

 

 

 

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19 décembre 2019

Les araignées célestes

 

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Un noël sans neige c’est comme la Toussaint sans chrysanthèmes.

Fade.

Pas de nez qui coulent. Pas de doigts violacés, ni de lèvres gercées. Un no man's land à dix degrés celsius  entre l’automne et le printemps où les cols roulés irritent les cous suants et où les bonnets en acrylique se sentent de trop sur des cranes encore chauds. Les aisselles sont paumées. Les peaux étouffent. Les regards cherchent une issue de secours à travers les vitres embuées du tram C.   Ça gratte. Ça démange les corps et l’esprit.

Le diable danse torse nu  cet hiver, trompant les touristes vêtus de laines polaires.

Strasbourg la tropicale est orpheline de ses flocons, ceux qui glissent sous les écharpes en laine humides et qui percutent les nuques fragiles comme des grains de sable dans les yeux.

Une brume vicieuse caresse les verres remplis de bière. L’Alsace a des airs de  Manchester. On peut apercevoir la silhouette de Ian Curtis traversant la Place Kléber, là où toutes les rues se rejoignent, les mains dans les poches de son caban noir, une roulée fumante à la bouche.  Il s’arrête  et fixe les bougies rendant hommage à ceux qui ont pris la route des étoiles malgré eux. Les monstres ressemblent de plus en plus aux humains et les assassins se confondent avec les  innocents dans le silence sans mouvement des soirées de décembre.

 

When routine bites hard / Quand la routine ronge,

And ambitions are low / Et que les ambitions sont au plus bas,

And resentment rides high / Et que le ressentiment atteint des sommets,

But emotions won't grow / Mais que les émotions ne viennent pas,

And we're changing our ways / Alors nous changeons nos habitudes,

Taking different roads/ En prenant des chemins différents.

 

LOVE WILL TEAR US APPART – JOY DIVISION – 1980.

 

C’est le temps des Lords traversant une forteresse de chair et d’os à la recherche d’un verre de vin chaud au rhum. Un crachat amer gifle effrontément les visages rosés. La nuit s’installe sans prévenir et les ombres communiquent par souffles interposés.

Nous perdons contrôle, mais que c’est bon de s'égarer l’espace d’un instant dans cette ville que nous connaissons trop bien, en se mélangeant à une foule étrangère et pourtant si familière. Franchir une zone dangereuse et se prendre pour un autre. Ne plus reconnaître la pierre des murs noircis. Se confondre avec les ombres. Se perdre dans un troquet lugubre et se trahir en se regardant dans le miroir des toilettes, les yeux dans les yeux, sans tricher, sans rougir mais en souriant. L’apaisement en se savonnant et en s’essuyant les mains  avec un morceau de Kleenex.

On ne change pas  de nature en claquant des doigts.

J’ai commandé une bière et je me suis posé sur un tabouret usé pour dévorer les passants d’un œil humble et vulnérable. C’est un film en noir et blanc où les acteurs sont des anonymes se frottant sur un plateau de grès.  La nostalgie arrive sans prévenir et entre sans frapper en sautant à pieds joints sur le canapé.

Prudemment, je me suis laissé aller à me souvenir en me perdant dans la beauté du moment.

 Il y avait du rouge, du blanc et des enfants dansant en cercle devant une église presque vide. Il y avait du feu et des flammes le long des quais. Un yeti patinait sur une flaque de verglas infinie, enchaînant des saltos en fredonnant Sinatra,  dessinant des courbes harmonieuses sur la glace. J’ai vu un chat me compter des secrets que seuls les dieux peuvent comprendre. Une histoire d’amoureux maudits qui s’enlacent dans l’herbe grasse, de blues estivale, de lune noire et du temps qui passe.  

J’avais besoin de m’isoler parmi les autres. De les sentir de loin. J’avais besoin d’épines avant de sentir le parfum des roses. J’avais besoin de me reposer sans rien offrir, d’être là sans réfléchir. J’ai grimpé des collines sans bouger en observant la vie à travers une vitre grasse et fissurée. Je me suis menti à moi-même l’espace d’une bière ambrée.

 J’avais besoin de rêver, de m’enfuir  parmi les anges voûtés pour supporter la folie des mortels.

Quelqu’un s’est mis à jouer du piano derrière moi avec des fausses notes qui ont fait que c’était encore plus beau. Etranglé entre le bien et le mal, déchiré par le doute, les mains cabossées d’un mercenaire cherchent à isoler les voyageurs par la douceur d’une Lettre à Elise désaccordée. Elle apprécierait  Elise, si elle était là et se mettrait à danser toute seule au milieu des tables amochées, s’enlaçant avec ses propres bras comme si un fantôme dirigeait ses pas avec amour et dévotion.

Il y eut  une étincelle entre les branches d’un épicéa. Un coup de tonnerre sur les visages surpris.  Une poudre blanche se mit à tomber et la  poussière divine s’engouffra dans les narines.

Le Sahara blanc s’invita entre les pavés et couvrit l’ardoise des toits avec des millions de toiles de soie tissées par des araignées célestes.   Les luges se transformèrent en tapis volants et les perles nacrées jouèrent au flipper entre les troncs abîmés.   Sa majesté la poudreuse s’est fait désirer au point de nous faire perdre pied et de nous pincer  pour être bien certains que nous étions encore dans la réalité. Je suis sorti et j’ai levé les bras au ciel tendant ma langue pâteuse pour la goûter. Pur. Des taches de rousseur ivoire sur les joues.  L’écume du ciel dans les cheveux. De la cocaïne sous les pieds.La fragilité du verre sur les cils.

L'hiver monochrome doit arriver. Il est temps.

 

 

 

Joy Division - Love Will Tear Us Apart

 

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10 décembre 2019

Le biscotte du dimanche soir

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Avant, le dimanche, je faisais la grasse matinée jusqu'à dix heures mais ça c'était avant. La trentaine passée, je me lève lorsque mon voisin de vingt-deux ans rentre du Café des Anges, les yeux vitreux, balbutiant un "Bonjour Monsieur" maladroit.

A partir de quel âge devient-on un "Monsieur"?  Un jour tout bascule. Les cheveux blancs. L'impossibilité de lire le programme de la Laiterie sur un panneau publicitaire sans plisser les yeux. La bouée qui s'installe et les abdos qui désertent un corps proche de celui d'un Saint-Bernard. Un collégien qui vous propose de vous asseoir à sa place dans le tram. L'impossibilité de comprendre la moindre phrase de son fils de quinze ans.

ÇA FAIT MAL.

Quel est le petit truc qui fait que nous passons du côté obscur de la force de la vieillesse?

Dark Vador à la calvitie naissante, nostalgique d'une période de gloire dépassée, ne jurant que par des références d'un autre âge.

MALCOLM - GOLDORAK - OASIS - JURASSIC PARK - SUPER NINTENDO - FOREST GUMP - TARATATA - FRIENDS - SIRONIMO.

Réactionnaire au sabre-laser en carton. Mini Yoda visionnant Des chiffres et des lettres. La Guerre des étoiles où les Jedi  à moitié-chauves combattent le mal avec des Toyota Yaris hybrides en guise de vaisseaux spatiaux.

 

 J'avale ce qui ressemble a un thé  agonisant sur la table basse depuis plusieurs jours. L'amertume d'un bout de fer rouillé sur le palais qui glisse dans la gorge comme un serpent aux écailles tranchantes.  La chair de poule accompagnée d'un spasme discret, identique à celui procuré par la caresse à peine perceptible des doigts de ma grand-mère sur mon cou fragile lorsqu'elle venait me border les soirs d'été.

La tasse est froide et pourtant je la sers entre mains comme si elle  était brûlante et précieuse. Reflex de réconfort. Un rituel mis en place depuis toujours, en regardant par la fenêtre, l'oeil perdu dans mes pensées, soufflant sur un liquide variant au fil des années: Un Nesquik trop chocolaté - Du café trop fort - Un thé déjà froid. Ainsi va le cycle des liquides, qui se termine d'après la légende, par une tisane à la camomille ou une infusion à la gentiane entre deux pages ridées d'une biographie de David Bowie . 

 

En neuf lettres:   DÉPRIMANT  

 

L'occupation principale du dimanche est de trouver une occupation parce que le dimanche, les grands et les petits s'ennuient. 

Dieu acheva au septième jour son oeuvre qu'il avait faite et il se reposa au 7ème jour de toute son oeuvre qu'il avait faite.

S'il avait été plus malin, il aurait fait une semaine de quatre jours sans lundi avec un programme excitant pour le week-end. Mais non, nous faire cogiter c'est son truc. Se remettre en question. Se poser des questions existentielles sans réponses qui rendent fous et poussent les plus délicats à se jeter d'un balcon enneigé un soir d'hiver.

 

Pourquoi faut-il appuyer sur la touche « Démarrer » pour éteindre un ordinateur?

Pourquoi la tartine qui tombe atterrit-elle toujours côté beurre ?

Pourquoi les super-héros portent-ils des collants et les juges des robes ?

Pourquoi trouve-t'on du papier hygiénique parfumé à la vanille et pas au chocolat ?

Comment s'appelait le Capitaine Crochet avant de perdre sa main ?

 

Le monde est désertique comme le lendemain d'un attentat dans les rues strasbourgeoises. Quelques ombres se croisent au détour d'un parc ou d'un chemin de terre, pour digérer des repas trop gras, un vin trop acide, pour oublier ou passer le temps. Un calme lourd et mélancolique pour tromper l'ennui,  endormir sa conscience à coup de tri, de lecture, de siestes et de documentaires animaliers sur une famille de suricates en quête d'un nouveau territoire.

Le vent se lève, il faut tenter de vivre écrivait Paul Valéry. Je suis motivé à sortir prendre l'air mais mon pyjama n'est pas du même avis. Le dimanche c'est sa journée de RTT avec celui du chat qui me colle sur le canapé.  Je laisse défiler la playlist au même rythme que les nuages gris défilent dans le ciel, que les idées farfelues défilent dans ma tête.

Alain Bashung, les Cure, Sparklehorse, , Nick Cave, Radiohead. Le type de musique à se trancher les veines avec une biscotte. 

Quoi qu'on en dise, la biscotte est une arme de destruction massive.Un adolescent du Missouri  massacra sa classe de quatrième à coup de  Krisprolls suite à une partie de  Zelda qui tourna au fiasco.  Bloqué au dernier niveau sans arriver à shooter le dragon (même avec la potion d'invincibilité et la flûte qui crache des airs de Jean-Michel Jarre), il perdit le contrôle de sa manette et de sa vie. 

 

Le dimanche, je traîne mes pieds nus sur le carrelage froid comme un taulard dans sa cellule, attendant la sentence finale: être lundi.

Je gambade sur Facebook, apprenant que Bernadette mange des quenelles à midi, que Frédéric trouve que "vraiment la vie c'est dure " , que Mylène Farmer vient de sortir un coffret deluxe à 180 euros et qu'un chat fait du skateboard dans l'Alabama.

Je prends le risque d'allumer la télévision. Le spectacle est affligeant. Heureusement que je n'ai pas de biscottes sous la main.

Michel Drucker est encore en vie, sa chienne aussi. Sur M6, j'apprends comment vendre un taudis rongé par les termites en repeignant  les murs en "gris taupe" façon Ikea. Sur W9, je comprends enfin que la drogue c'est mal et que Paris c'est Damas, ville de tous les dangers où un Iphone  t'arrache une jambe sur les Champs-Elysées . Quelques paires de seins siliconés sur NRJ 12 et un concours culinaire d'hypocrites qui tournent au règlement de compte sur M6.

Un diner presque mangeable.

Comme disait Giedre " Plus je regarde par la fenêtre et  plus j'ai envie de sauter, c'est idiot il  faut bien l'admettre surtout quand on habite au rez-de -chaussée" . C'est là que je tombe sur un film de Noël  ou sur un Grand Prix de formule 1, malheureusement ma télécommande n'est pas assez coupante et la jugulaire ne se tranche pas aussi facilement. 

Il est dix-sept heures,  l'heure du goûter. Je trouve du réconfort dans une tartine au Nutella. 1 centimètre  de pain pour  5 centimètres de Nutella. C'est la règle.

 Je tremble. Je frisonne. L'inventeur du Nutella est un ancien dealer qui transforme n'importe quel individu sobre en  toxicomane diabétique. J'ai besoin ma dose d'huile de palme. RIP les Orangs-outans.

 J'envoie quelques textos pour tenter un rapprochement amical. Un restaurant. Un cinéma. Un bowling. Je reçois quelques réponses.

Désolé je suis à Barcelone - Désolé, sortie vélo avec les enfants - Désolé, tu t'es trompé de numéro -  Désolé, je n'ai pas envie de te voir - Désolé, je baise ma nana - Désolé, c'est pas SOS Amitié.  

Si j'étais Dieu, j'aurais aussi supprimé le mot "désolé" du dictionnaire.Les gens s'excusent pour tout et pour rien.  

Le dimanche, c'est cette  boule brûlante qui traîne au fond de mon estomac. C'est le souvenir des fins de week-end de mon enfance à regarder Benny Hill ou TéléChat avec Durallo le téléphone dormeur, Groucha le chat, Lola l'autruche, à se dire que "Merde, y'avait une rédaction à faire pour demain matin". C'était construire des cabanes sous la pluie, se lancer des pommes dans la tronche, rire sans vraiment comprendre que la vie c'est quelques dimanches et beaucoup de lundis.

Et puis le soleil commence à se coucher. Le moment qui me perturbe plus. Le film du dimanche soir - Le stress qui monte progressivement - L'impression d'être pris dans une spirale infernale, à me retourner sans cesse sur un matelas de sable mouvant. Un lit énorme de 1000 kilomètres de long composé de points d'interrogation, de têtes de cyclopes où coule paisiblement  la lave rouge de l'Enfer.

 

Le dimanche soir est une  boite à musique dorée d'où s'échappe la mélodie  enfouie de nos angoisses les plus ancrées. 

Du monstre sous le lit à la réunion du lundi. Des ombres sur le mur aux murmures des fées dans les buissons du jardin. Le parquet  grince un soir d'orage.L'esprit imagine le pire. Les Casseurs-flotteurs de Maman j'ai raté l'avion à la recherche de bijoux scintillants ou d'une  dent en or. 

 

Ne reste plus qu'une solution: Se cacher sous la couette, dégoulinant de sueur , le coeur battant à la chamade, jusqu'à ce que le sommeil s'impose par un uppercut fulgurant dans la tempe.

 

Si seulement la vie n'était qu'un vendredi soir.

 

 


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05 décembre 2019

Strasbourg, toujours.

 

 

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J'aime tes chaises qui collent au petit matin, dans des bars qui sentent encore la sueur, la bière et le mouvement hypnotisant des bassins. Le souvenir d'une nuit où tout était possible, quand les corps dansent avec le diable, une main sur ses hanches et l'autre pointant la corne du ciel, une   passion fiévreuse inconditionnelle,   la rencontre du tonnerre et d'une étincelle tourmentée.

 

J'aime tes rues à peine éclairées où ceux qui rentrent tard croisent ceux qui partent travailler trop tôt, pour enfoncer un billet de cinquante euros froissé dans la poche d'un slim troué.

 

Une plume vole au milieu d'un lasso qui attrape ceux qui n'ont plus la force d'avancer.  Accoudés au comptoir de la Boulangerie du crépuscule, les visages fanés traquent un café chaud et chaleureux,  quêtent un petit-pain au chocolat comme des chercheurs d’or, un croissant de lune pur-beurre ou une croix sans dieu fourrée à la cannelle.

 

La traversée éprouvante d'un désert aride  à  trop fumer, trop rire, trop flamber, à  chercher un trésor invisible que le jour pudique ne divulgue pas, dans l'échange de regards échauffés  entre deux inconnus et   l'ondulation maladroite de langues charnues, les yeux avides de désir.

 

Un peu de lumière au milieu de l'obscurité prématurée de la fin de l'automne.

 

Strasbourg, je t'aime  toujours malgré    le sang qui coula sur tes pavés,   un jour de décembre où des anges emmitouflés   dans tes bras de grès rose, ne prévoyaient pas de s'envoler si tôt pour retrouver   Eva Kleinitz, là où le ciel est toujours bleu et où les cerfs-volants se reflètent sur des feuilles dorées.

Pascal - Anupong - Kamal- Antonio - Bartek.

Ce soir-là, nous perdions des corps et des âmes - Des amis -Des maris - Des femmes - Des fils - Des filles - Des frères et des soeurs mais nous faisions  face comme un seul être,  à la folie d'une brebis égarée. 

 

Rien n'est plus pareil et pourtant je t'aime.

 

Les démons furieux rodent toujours le long de tes murs, chassés par des G.I. Joe armés de pistolets qui ne  tirent pas que de l’eau sur des ombres rasantes.

 

 Pour la beauté des jours meilleurs.

 

Pour cette alchimie unique  inattaquable et les gamins qui essaient d'attraper les flocons de neige au pied de la Cathédrale - Pour les choses que nous ne voyons pas mais que nous sentons dans nos cœurs - Pour tes clowns sans nez rouges au cinéma, dans les salles de concerts ou à l'opéra.

 

 Pour tes illuminations et tes quais surpeuplés, je t'aime

 

Pour la dernière séance  au Star à combler la solitude à plusieurs autour de Parasite, Joker ou Les Misérables. Pour Joachim, l'un de tes bouquinistes passionnés de la Place Kleber et cette version poussiéreuse de Sur la route de Jack Kerouac, dégotée pour presque rien. Pour tes cafés défraîchis ou remis à neuf, tes happy hours impitoyables pour les foies les plus fragiles.

  

J'aime tes terrasses bondées d'où émanent des discussions improbables et utopiques. Ça dragouille - Ça picole dans la limite du raisonnable - Ça roucoule – Ça taxe du feu entre deux mojitos bien dosés. En français, en allemand, en russe, en espagnol, en arabe, en chinois, en anglais, en turque, en alsacien, en riant trop fort ou en pleurant tout bas, les lèvres gercées par la rigueur de ton hiver, la peau hâlée de tes étés suffocants ou le souffle court de tes pics de pollution, pour ça je t’aime un peu moins mais je t'aime quand même.

 

 Tu n'as pas le prestige de Paris, ni l'accent de Marseille, mais tu nous as nous, fidèles à tes illuminations, à ta cuisine trop grasse, aux pogos de la Laiterie,  aux sifflets possédés du stade de la Meinau, aux pelouses sonores du Jardin des deux rives lorsque que le gazon est encore vert et que les épaules dénudées se font insolentes.

 

La timidité s’efface en te parcourant, en absorbant ton énergie, ton métissage et ta diversité.

 

Strasbourg, je t’aime et ça fait un paquet d’années déjà. De l’âge de l’innocence à courser le tram, un cartable trop lourd sur le dos pour ne pas arriver en retard au Collège Fustel de Coulanges, à celui de l’inconscience, des soirées hivernales à se rouler des pelles sur un banc austère le long des péniches, parce que nous n’avions pas d’intimité chez nos parents et  que l’amour se nourrit de miettes quand on a dix-sept ans.

 

Nous ne sommes qu’une étape sur ton chemin mais à plusieurs nous sommes quelqu’un.

 

 Nous sommes ton âme - Des baisers chauds et des chagrins encore endormis -  Des vagabonds, peut-être même des bons à rien - Amants dans des draps trop froids, derrière le rideau ou dans la lumière - Enchaînés ou tourbillonnant de liberté - Nous ne sommes que des étrangers foulant les mêmes trottoirs, ramassant ce qu’il y a à ramasser, une rivière de diamants ou de la poussière mais nous sommes fiers de briller à tes côtés.

 

C'est une époque de brigands qui ne sortiront jamais de l'imaginaire de Tomi Ungerer mais il suffit de peu pour que tout aille un peu mieux. Un sourire – une main tendue – de la curiosité.  

 

"Avez-vous déjà vu Jean de la Lune, là-haut dans le ciel ? Pelotonné dans sa boule argentée, il vous fait signe amicalement. Il attend que vous lui rendiez sa visite, une visite que tout le monde ici a oubliée, et que je vais vous compter."

 

Strasbourg, toujours.

 

 

 

 

 

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25 novembre 2019

Le grumeau de la Place Broglie

 

 

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Au marché de Noël, Place Broglie, il y'a de tout, même  du vin chaud aux myrtilles. Des cabanons où ça sent la crêpe, les lardons grillés et la sueur des touristes qui transpirent dans leurs vestes Northface imprégnées. On joue du coude dans les allées. Les gamins regardent les décorations, émerveillés. Les parents scrutent les prix, dégoûtés. Papa est en haut, à tester les liqueurs en titubant. Maman est en bas, à baver sur les crèches artisanales  fabriquées en Chine

Ça parle fort. Ça rigole. Les barquettes de frites tanguent dans un équilibre précaire et terminent sur les guiboles.

Ça clignote de partout, la place est interdite aux épileptiques,  hypnotisés par des milliards de guirlandes psychédéliques. Du LSD dans les yeux. Pink Floyd dans un coin de la tête. Les santons portent des gilets jaunes et arborent des panneaux sur le toit d'une crèche. " Rois Mages, démissions !". "Le SMIC à 2000 euros, on est à la déche". Demain, une manif aura lieu au deuxième étage d'un frigo. Un churros au chômage, traînant contre un présentoir, tente de s'immoler, au bout du rouleau. Des cacahuètes grillées se jettent au sol pour finir en une minuscule flaque caramélisée qui viendra se coller sous la semelle d'une paire de Air Max décolorée.

Les amoureux se tiennent par la main. Elle lui fait comprendre qu'elle aimerait la bague argentée qui brille beaucoup. Il lui rappelle qu'ils sont surendettés et qu'il a mal au genou à force de rester debout. Les odeurs d'épices et de fritures emplissent les narines. Le souk s'invite dans un verre de grenadine. Les billets dansent de mains en mains pour qu'un maximum de paquets termine sous le sapin. L'Opéra National de Strasbourg veille sur ce ballet désarticulé. Les danseurs valsent entre knacks, moutarde et baguettes flambées.

Le crêpier plonge la louche émaillée comme un druide dans son chaudron magique. Panoramix au pays du bredele. Un grumeau poète est projeté dans une flaque de lait faisant office de piscine. De la farine plein le nez, sur son bateau pneumatique, il hallucine. « Je suis le maitre du monde » hurle-t ‘il, avant de s’enliser tel le Titanic, au fond du saladier. Las Vegas parano au Festival du sucre de Cannes.  D'infimes bulles remontent à la surface. Flatulences de spleen. Sa manière à lui de faire face aux levures assassines qui pullulent.  Léonardo di Caprio sans jambes et sans bras. Il se morfond, collé à l’obscurité du métal, prêt à mordre une cuillère inconsciente de ses bactéries de morfal. Kate Winslett git au sol entre un morceau de confiture et une allumette. On peut entendre Céline Dion dans un vieux transistor qui crache le générique de fin comme une trompette.                      Every night in my dreams, I see you, I feel you.That is how I know you go on.

Les vapeurs de fleurs d’oranger attaquent son système graisseux, le transportant dans un trip estival à Alger. Loukoum en smoking, il smoke la chicha comme un pacha. Gobant des morceaux de barbe à papa. Fantasmant sur un plan à trois avec une pomme d'amour et un carreau de chocolat. Se prélassant les lipides dans un froid de canard, il cogite à son existence livide et sans gloire.

« Je ne suis qu’un morceau de pâte diluée, moi qui rêvais d’être une création de Ladurée ».

Les dieux de la pâtisserie lui font payer son anormalité, le résignant à faire une demande de reconnaissance de dessert handicapé. Il se voyait déjà s’étaler sur les plans de travail les plus prestigieux et terminer son existence sur le palais d’un japonais trop curieux. Les grumeaux du monde entier crieraient son nom, en réponse au diktat de la divinité Perfection.

Secoué par un tsunami de mixeur plongeant, il est projeté contre un bout de beurre dégoulinant. « C’est là que ma route s’arrête » pense-t-il, corrosif. Dans une moule à cake antiadhésif. Un pop-corn au bandeau rouge avec un arc dans le dos, se jette à son secours."Prend ma main gamin ou tu finiras en petit-four"

Le labrador observe la scène de sa truffe rugueuse, sanctionnant de sa langue,  les gouttelettes les plus courageuses.  Le grumeau glisse dans un ultime cri sourd. "Dites à Suzette que ce fût la meilleure crêpe  de Strasbourg". Un manala verse une larme en chocolat.  Tétanisées, les gousses de vanille restent figées sur place. Dans le soleil noir du mois de décembre, il neige de fines perles de sucre glace.

 

 

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18 octobre 2019

Un geranium au milieu des ronces

 

Geranium-lierre

C’est Place de l'étoile que tout a commencé.
                                                                            Un matin d’octobre comme un autre, à cogiter, les mains dans les poches, à sautiller sur place pour se réchauffer sur le quai bondé. Patrick Watson dans les oreilles. Melody Noir.
I feel like i know you but you’re just a ghost to me,
And when i sit beside your shadow somehow it comforts me.

Une forêt d’humains plantés là, bien droits, comme des arbres aux feuilles multicolores, malmenés par le vent, la pluie et quelques autres trucs qu’on appelle la vie. De l’autre côté, les ombres se réveillent, semblant attendre le début d’une partie de ballon prisonnier, une clope en bouche, un smartphone à la main.
                                                                          Une étudiante encore à moitié endormie, une casquette au logo 20 minutes sur la tête, me tend l’édition du jour avec un sourire forcé. Elle baille à s’en décrocher la mâchoire, laissant deviner une langue pâteuse et fatiguée. Elle n’avait pas prévu de distribuer des journaux à l’aube, avant d’aller à l’université. Un DEUG en psychologie. Un appartement à la Cité Universitaire Paul-Appell. Des parents dans le Finistère qui se serrent la ceinture pour qu’elle puisse avoir une vie en dentelle. Un père carreleur aux genoux fracassés. Une mère auxiliaire de vie qui enchaîne les kilomètres pour faire la toilette à des statues figées sur des canapés achetés  à crédit, visionnant Des chiffres et des lettres entre une table basse branlante et un réfrigérateur où meurent quelques Kiri desséchés. Une bourse d’étude de 453 euros par mois pour payer son loyer et remplir son assiette Ikea de spaghettis à la sauce tomate et de Yum Yum au poulet-glutamate.
En couverture, la folie de spécialistes manichéens qui classent les Hommes comme des boites de conserve dans un supermarché. Ce n’est plus du journalisme mais du marketing. Par origine, par religion, par couleur, en fonction de leurs orientations sexuelles. Il y’a les camemberts labellisés, standardisés, produits du terroir, made in France, calibrés, et les produits périmés, discount, que nous regardons à peine, que nous jugeons avec dédain, que nous stigmatisons parce qu’ils ne respectent pas les codes d’un rayon obsolète, poussiéreux, aseptisé. Ceux-là ne paradent pas en têtes de gondole mais dans un box mal éclairé, au fond du magasin avec les déguisements d’Halloween soldés et les toiles d’araignées.

Nous sommes tous la sorcière d’un autre, un réfugié de quelque part.
                                     Au Moyen-Age, des dizaines de milliers de femmes furent exécutées, accusées de sorcellerie sur des soupçons digne du Gorafi. Le diable n’est pas toujours celui que l’on pense. En 2019, il sort d’une école de commerce, cite Marx et s’habille en Prada.

Des courbes. Des graphiques. Des sondages. Des débats stériles sur BFM TV où le sosie de Montgomery Burns crache son venin parce qu’un homme en aime un autre, que deux femmes veulent transmettre leur amour à un enfant ou qu’une adolescente tente de nous rappeler que la planète n’est pas une plateforme Amazon. Bart, Homer, Marge, Lisa. Revenez. Nous avons besoin d’humanité, de dessins animés, d’Itchy et Scratchy, de la folie de Tahiti Bob, d’une bière sans fin chez Moe et d’une bonne claque de Willie sur nos joues trop pâles pour nous réveiller.
                                    Parce que nous végétons comme des champignons sur un tronc d’arbre pourri alors que l’hiver n’est pas encore arrivé. Le sensationnalisme, entre un morceau de gigot et un verre de Bourgogne dégoté à la foire aux vins du Simply du coin nous endort, nous manipule, à coups d’images chocs et de raccourcis bien ficelés.

Syrie - Amazonie - Xénophobie - Harcèlement sexuel – Balkany - Homophobie – Radicalisme – Zemmour – Brexit – Hong Kong – Mosanto – Epstein – LPT.

Sommes-nous devenus fous au point d’en oublier les choses essentielles et de raisonner comme une publicité pour un paquet de jambon ? Voulons-nous fabriquer des Joker aux visages maculés de sang et de rancœur ?Ça  n'aurait  pas la même  gueule qu'avec Joachim Phoenix. 

Même les robots ont un cœur. WALL-E versus WALL STREET.

Les portes du tram s’ouvrent. Je m’engouffre, la tête presque collée au sac à dos de la personne devant moi. C’est l’heure de pointe, à avancer à tâtons, où le froid fait pointer les tétons. Le wagon se met en mouvement. Dehors, Brad Pitt vante le mérite d’une banque en ligne sur un panneau publicitaire et Ronald McDonald’s joue au Monopoly à coup de goodies et de cadeaux mystères.
                                    Deux clowns. Le prochain Tarantino.
                                    J’ai l’impression d’être dans un mauvais épisode de Black Mirror, de ne plus rien contrôler parce que ce que je vis et ce que je ressens ne correspond pas à ce déchaînement de haine dans les médias qui divisent et communautarisent par écrans interposés. Tout est mélangé. Des amalgames. De la désinformation sur les réseaux sociaux. Des meneurs qui jouent au poker avec un micro, les poches trouées. Du bluff arrive la peur. De la peur arrive la haine.
                                    C’est dans le tram A que tout a continué.
                                  Adossé contre une barre qui me fracasse les vertèbres, j’ai pu constater que la réalité n’est pas une émission de téléréalité, que ma ville n’est pas un morceau de fumier, qu’un voile sur la tête n’empêche pas de voir, de réfléchir, de sourire et de s’émouvoir.
                                    J’ai vu la petite Yaéma me montrer ses dents de lait pendant que sa mère lui caressait tendrement la joue. Elle qui vit à Strasbourg depuis 2012 transpire sa Sierra Leone natale, un patch de Freetown brodé sur sa veste en jean. Elle fredonne son passé en krio à son petit ange, puis Run the world de Beyoncé, pendant que nous autres, regardons la scène émerveillée. Il y’a un vieillard qui parle fort en arabe au téléphone, un gamin aux boucles blondes qui trace son prénom sur une vitre embuée, deux collégiens qui se roulent des pelles à la vitesse de la lumière, un type en fauteuil roulant qui caresse un labrador noir couché à ses pieds.

C’est un joyeux bordel fait de différences, de parfums, d’histoires, de cultures et d’humanité. Un phare dans l’existence pour certains. Un amour éphémère pour d’autres. Des griffures et des cicatrices. Des caresses et des mots doux. L’or côtoie le goudron. La cannelle embrasse le houblon. Un groupe de sans-abris squatte devant le cinéma VOX, des vélos évitent ce qui semble être un tox. La kippa côtoie la djellaba. Un boubou flashy fait rougir les pavés de la Rue des Enfants. C’est un arc-en-ciel dans la grisaille du lundi matin pendant qu’une voix à l’accent prononcé annonce le prochain arrêt en alsacien.
                                                     Langstross Grand’Rue.
                                     Je descends, bousculé par ceux qui montent, pressés.
                                                                          Une pluie étrange se met à tomber. Je devrais m’abriter afin de ne pas arriver trempé mais je reste là, au milieu de l’allée, à sourire bêtement, comme un pissenlit qui pousse au mauvais endroit. C’est une belle journée où rien ne va. Ici coule une grande famille recomposée, un cercle d’oiseaux non apprivoisés. Deux passants s’engueulent en pleine rue pendant que le rideau métallique de la boulangerie Paul monte en grinçant. Des employés de l’Eurométropole observent la scène en plaisantant. Une jeune femme en talon manque de trébucher en courant. Un livreur klaxonne en guise de trêve. Demain la CTS annonce une grève.

Hop’ la – NHF - Ciao – Hamdoullah – Entschuldigung - Schnaps– Obrigado – 

Annoying-Coexist-bumper-sticker

RCS- Wesh – Günaydın - S'gelt - La Laiterie -  Je t’aime.

               C’est Strasbourg.                                            Un graff sur un mur. Abd Al Malik en armure de soie. Un bouquet de géraniums sauvages au milieu des ronces. Des dattes de Carthage. Une choucroute au poisson et un tajine à l’abricot. Un volcan en éruption et quelques gros mots. Des pleurs. Des rires. Des morts que nous n’oublions pas. Des désaccords. Des picons foncés et des kebabs trop grillés. Un manifeste de tolérance imparfait mais vivant. Une ville de failles qui laisse entrer la lumière des autres . Terre de métissage, de feu, de singularité, oasis de bitume qui bouillonne, qui crie, qui rayonne. Du respect et de la liberté. Croire, s'exprimer et penser. 
Des crottes de chien, des vélos volés. Des homos, des cathos. Des athées, des végétariens. Des chômeurs, des rentiers. Des bourgeois et des prolos. Des célibataires, des partouzeurs. Des timides et des effrontés. Des fantômes et des divinités. Des cloportes qui se prennent pour des rois.
                                                  Peu importe.
       Des strasbourgeois.                                                               

 

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09 octobre 2019

Tram A: La boite à rêves

 

 

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Les Kickers suspendues dans un vide abyssal de trente centimètres, elle secoue ses gambettes de moineau et envoie un clin d'oeil à sa mère pour lui signifier que le travail peut commencer.

Ses fiers yeux bleus, saphirs lumineux dans la grisaille du tram, sont des armes de séduction massive, traversant d’un regard perçant, l'existence fragile des caïds du bac à sable.

Théo, 5 ans, en a fait les frais la semaine dernière. Qui croise le regard ensorcelant de Chloé, en fait sa muse pour la vie, tombant instantanément sous son charme. Le premier amour. Celui qui ne s'oublie pas, parce que le coeur bat trop vite, que les fourmis par centaine caressent l'estomac et que les jambes se ramollissent comme une guimauve grillant au-dessus d'un feu de camp.Ça fait peur et du bien à la fois. C'est une deuxième naissance dans le ventre des sentiments.

Elle ne sait pas encore qu'elle a ce truc hypnotisant qu'ont les dieux, qui fait que les autres se retournent sur son passage, mais à l'âge où elle se donnera la permission de ne plus être sage, elle en jouera et brisera l'espoir de prétendants kamikazes.

Il y'a aura des larmes sur les écrans de téléphone, le sang de l'indésirable et des nuits entières à se remettre en question, à se demander pourquoi ça n'a pas fonctionné. Un SMS silencieux est plus meurtrier qu'une épidémie de choléra. Il n'y a pas encore de vaccin contre la mal d'amour.

 

Le papillon se transformera en mante religieuse.  

 

Nombreux sont ceux qui souffriront de ne pouvoir sentir le parfum de ses cheveux bouclés, la douceur de la courbe de son cou ou la gourmandise de ses lèvres charnues.La frustration, composante majeure de la condition humaine.

 

C'est peut-être mieux ainsi.

 

Quand nous ne savons  pas ce que nous  ratons, nous fantasmons, minimisant le plaisir ressenti par la passion. Une fois que le diable s'empare de vous, il est difficile de s'en séparer, imprégnant  chaque pore, chaque bactérie, chaque pensée, du matin au soir, comme une obsession éternelle qui ronge les certitudes de l'intérieur .

Plusieurs décennies après, certains s'endorment encore dans les bras de leur femme, les fossettes de leur Chloé en tête, l'imaginant à l'heure actuelle, la même aura naturelle,  avec quelques rides en plus, certainement. C'est un jeu cruel auquel il ne faut pas s'attarder trop longtemps, au risque de monter dans sa voiture un matin d'automne, de dire au revoir de la main à ses enfants et de ne plus jamais revenir.La nostalgie tue insidieusement, sans campagne de prévention comme pour le tabac, pourtant, le passé est une drogue dure pour celui qui ne trouve pas de nicotine dans le présent.

 

La beauté est un pouvoir et une malédiction à la fois.

 

Elle s’applique à décrocher les bouloches de son collant rose malabar pour les déposer précieusement, une par une, dans sa  vieille boite à cacao, souvenir de sa grand-mère et de ses années folles à Amsterdam. Son fidèle ours en peluche Hector, est le seul à en connaître le code secret invisible.  En cas de crise  diplomatique, elle peut compter sur lui pour maîtriser  les LEGO   de la chambre de son frère. Il n'hésitera pas à équiper  son armée de  licornes surentraînées de lance-crottes de nez et de grenades arc-en-ciel. 

 

Prochain arrêt: Porte de l'Hôpital 

 

Petites mains discrètes abîmées qui jouent avec la gravité, voilà plusieurs semaines que chaque matin, elle se donne rigoureusement à cette occupation afin de réaliser un projet titanesque.

Pendant que le monde ouvre à peine les yeux, que les géants se poudrent le visage de poussières de clown pour jouer la comédie au bureau, elle sent qu’elle réalise quelque chose de grand, de monumental, d’essentiel dans l’histoire de la songerie.  Prise au piège d'une réalité trop ennuyante, où les ombres tirent la tronche et regardent le sol désabusées,  elle s’adresse solennellement à sa mère en se dressant sur son siège :

« Maman! Un jour,  tu seras ma Cléopâtre et tu seras fière de moi. Je t’emmènerai plus haut que les nuages, au sommet de la Pyramide des bouloches et nous glisserons sur une luge de barbe à papa, jusqu’à ce que nous fassions une méga cascade en contrebas. Ça sera comme quand on va à la neige avec papa, sauf qu’il ne fera pas froid et que nous n'aurons pas de bleus aux genoux en nous cognant contre des  icebergs en sucre».

Les ignorants autour d’elle font mine de n’avoir rien entendus. Certains sourient, prétendant avec une certitude dramatique, qu’"à cet âge, l’imagination n’a pas de limite".

 

218 peluches de laine et des étincelles dans les yeux.Une feuille de papier, pas encore froissée par la pensée austère des aînés.Un cadenas ouvert sur le rivage où les crocodiles dansent la gueule ouverte . Une fleur du mal sauvage. La douce et lointaine lueur d'une étoile.La candeur des mots.  Un poème de Gérard Nerval.  

 

Qu’ils étaient doux ces jours de mon enfance
Où toujours gai, sans soucis, sans chagrin,
je coulai ma douce existence,
Sans songer au lendemain.
Que me servait que tant de connaissances
A mon esprit vinssent donner l’essor,
On n’a pas besoin des sciences,
Lorsque l’on vit dans l’âge d’or !
Mon coeur encore tendre et novice,
Ne connaissait pas la noirceur,
De la vie en cueillant les fleurs,
Je n’en sentais pas les épines,
Et mes caresses enfantines
Étaient pures et sans aigreurs.
Croyais-je, exempt de toute peine
Que, dans notre vaste univers,
Tous les maux sortis des enfers,
Avaient établi leur domaine ?

 

Nous sommes loin de l’heureux temps
Règne de Saturne et de Rhée,
Où les vertus, les fléaux des méchants,
Sur la terre étaient adorées,
Car dans ces heureuses contrées
Les hommes étaient des enfants.

  

 

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27 septembre 2019

La salive des brûlants

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Je me réveille sur un canapé en velours rouge, disposé comme un fakir dans un cube trop étroit, la tête à la place des jambes, les plumes d'un coussin éventré caressant mon nez trop grand. De la bave sèche sur l’accoudoir, sur le col de mon t-shirt  encore trempé de salive fraîche aussi, visiblement.

Une limace invisible. C'est écoeurant.

Mon grand-père passait son temps à imprégner son mouchoir à carreaux de salive, avant de l’enrouler autour de l’index pour enlever délicatement un reste de nourriture  du coin de mes lèvres. Je détestais ça, mais maintenant qu’il n’est plus là, je donnerais mon âme au diable pour revivre ce moment, tout comme je tuerais pour sentir l’odeur de tabac froid imprégnant ses chemises trop grandes et j’embrasserais mon pire ennemi sur la bouche pour l’entendre  siffler un air de Léo Ferré à ma grand-mère, pendant qu'il la tenait par les hanches, tounoyant au milieu de la cuisine.

 

Avec le temps, tout va tout s’en va. On oublie le visage et on l’on oublie la voix. 

 

Je n’oublierai jamais son Eau de Cologne bon marché et  ses cheveux gominés à la Franck Sinatra, sa façon de rouler les « r » et de vomir les « SS », ses histoires de marches forcées en pleine  nuit, de l’autre côté de la frontière, guidé par l’odeur des cadavres, le long des routes glacées qu’il parcourait  sous la bienveillance d'étoiles discrètes, lorsque le monde n’était plus qu’une boule de feu scindée d’un trait bien droit tiré sur une carte jaunie.

Lui comme celui d'en face, ne savait pas pourquoi ils en étaient arrivés là, à jouer à la guerre avec des pistolets à eau qui tirent des balles qui font saigner les chairs.

Malgré-lui. Malgré-nous.

La salive gelée qui cisaille les lèvres, brûle la peau et anéantie l'âme du plus courageux des hommes.  Les autres, ceux en costumes militaires, recouverts de médailles, de décorations et d'honneurs, n'utilisent  ce précieux liquide biologique que pour faire passer des morceaux trop gras  de canards, de gigots, de Cognac  ou pour transmettre des ordres suicidaires au front, en léchant le dos d'un timbre poste à un franc. Quelques mots griffonnés au stylo à plume doré. Quelques ombres anonymes condamnées à tirer dans l'obscurité, à trembler dans des abris de fortune bombardés, à parler aux rats à défaut de les manger, à errer comme des zombies à la recherche d'une accalmie. 

 

Les rats non plus, n'en voulaient pas de cette guerre macabre.

 

 

 La salive sent le vomi, les morceaux en moins. Dans la bouche de son propriétaire,  je tolère cette substance acide et gluante. A la limite, j’accepte son passage d’une langue à la mienne lorsque le serpent du désir s’empare des corps et qu’il y a consentement à ce que  les muqueuses s’entortillent dans le sens des aiguilles d’une montre comme d'aveugles anguilles électrisées par la passion mais certainement pas  pour débarrasser  une joue innocente  d’une tache fragile de confiture ou un  cou parfumé de l’empreinte d’un rouge à lèvres. 

Quand j’aurai l’âge de mon grand-père, avant qu’il ne parte rejoindre Gainsbourg sur une plage de nuages fins, peut-être que je serai aussi docile qu’un enfant.

Je l’ai vu redevenir le petit garçon qu’il était,  amaigri sur son lit d’hôpital, à me demander si je n’étais pas le diable. Son corps changea plus vite que les saisons. Les traits tirés, les dents déchaussées et un cintre d’os pour soutenir une carcasse aussi fragile qu’une marguerite. Tout cela ne s’apprend pas dans les livres,ni au cinéma où le héros meurt apprêté comme s’il allait à un mariage, le visage joufflu, la peau sans imperfections grâce au travail minutieux d’un maquilleur intermittent du spectacle.

 

 On dit que l’âme pèse vingt et un grammes. Il ne devait pas en être loin, léger comme un colibri sous perfusion,  lorsqu’une  brise l’emporta soudainement un soir  d’octobre.

 

La pluie perforait le ciel  poudreux. J'ai tendance à oublier beaucoup de choses mais je peux encore ressentir l'anéantissement vécu en le fixant, blanc comme la lune, froid comme la neige, sur un chariot métallique qui supporte le poids des  morts comme il peut.Il n'y a rien de fascinant à aller à la morgue. Ce n'est pas un décor de la Horror Night à Europapark. Ce n'est pas un jeu. "C'est pour de vrai" comme disent les enfants. Personne n'est préparé à ça. Nous nous sentons invincibles, indestructibles, jusqu'au moment où la faucheuse nous rappelle que nous ne sommes que des êtres fragiles, gouvernés par une pompe en forme de coeur, habillés d'une peau menacée par le moindre choc, le moindre virus.

Éphémères vivants, si fiers et si naïfs, jusqu'à ce que les dieux viennent nous chercher par la main.

   En sortant de l’hôpital de Hautepierre, j’ai longuement marché, mêlant mes larmes aux flaques d’eau, étranger de ma propre ville et de ma propre vie.Strasbourg tenta de me prendre dans les bras, mais pour la première fois, je la rejetai. Aucune ville,même celle où je suis né, ne pouvait me comprendre. Aucun poète, si talentueux soit-il, pas même Baudelaire,  ne peut consoler l’absence de celui qui m’apprit à faire du vélo sans les petites roues.

 

"La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse,
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet".

 

C’était il y’a sept ans, jour pour jour.

 

Une cigarette  sans propriétaire se consume  au bord d’une canette de Coca tiède. Les cendres pleuvent sur le tapis persan parsemé de miettes de chips, de poils et de cheveux aux textures et couleurs diverses. Les acariens, parapluies aux pattes,  se régalent dans cet arc-en-ciel capillaire.

L’air dans cette pièce est aussi lourd  que lors des soirées d’été à faire l’amour, en sueur,  en équilibre précaire sur l’évier de la cuisine. Un briquet. Du vernis à ongles. Un verre à moitié vide comatant sur la vitre rayée de la table basse au milieu du salon. Une flaque de gin tonic imprégnant le bord  d’une feuille raturée de mots illisibles. A la recherche du temps perdu de Proust, corné, malmené, un passage surligné au Stabilo jaune fluorescent.

 

"Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté du bonheur".

 

Elle est partie il y a quelques minutes. Sa tasse  est encore chaude. Mes lèvres sentent la menthe de son dentifrice et le café.

 Le jour ne va pas tarder à se lever, je le sais au bruit des pas du voisin du dessus qui part en claquant la porte et tente de maîtriser une quinte de toux dans l’escalier. Sa femme tire la chasse d’eau quelques minutes après son départ puis allume la radio avant de fumer une roulée au bord de la fenêtre, laissant une brume d’Amsterdamer voyager jusqu’à moi.  

Le retraité d’à côté est déjà debout, l’immeuble empeste la Ricoré  et son labrador gratte à la porte, comme  celui des douanes  détectant un morceau de shit planqué dans un soutien-gorge trop serré.

Un rayon de soleil glisse entre les plis du rideau et vient se poser sur mon visage à moitié endormi.

J’aime cet instant.

J'aime me dire que tout ça peut s'arrêter d'un moment à l'autre. Une voiture qui grille un feu - Une mauvaise chute à vélo - Un AVC - Un incendie. Je me sens vivant parce que je sais que je peux mourrir. Tout cela n'est qu'un jeu organisé entre mauvais perdants, alors autant jouer les yeux grands ouverts.

Le monde se réveille avec douceur et la vie reprend son cours instinctivement, une main rassurante  dans le dos, le chuchotement des anges et le son céleste de leurs ailes déployées.

Il suffit de tendre l'oreille pour entendre.

Il y’en a un qui se retourne et me salue d'un sourire enfantin. Un paquet de Gitane dépasse de son étoffe en soie. Il peigne ses cheveux blancs avec délicatesse puis s’envole en sifflant un air de Jacques Brel.

Un enfant, ça vous décroche un rêve,

Ça le porte à ses lèvres,

Et ça part en chantant, un enfant.

 

Posté par Mr Zag à 09:20 - Commentaires [0] - Permalien [#]