La vie absurde de Mr Zag

03 septembre 2018

Les ombres aux yeux de biche

 

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(Photo: http://www.les-felins.com/grands-felins/predateur-africain/la-hyene/)

 

  https://www.facebook.com/lavieabsurdedeMrZag/

 

La nuit se pose maladroitement sur Strasbourg. Un voile de fraîcheur fait frissonner les pieds nus d’hermines frileuses déambulant en chaussures compensées. L’alcool réchauffe un troupeau de bœufs qui hurlent en t-shirts, installés fièrement en  terrasse, pour exhiber un bronzage qui ne sera plus qu’un lointain souvenir dans quelques semaines.

L’été prend des RTT, épuisé par quatre mois de soleil, de baignade et de ciel bleu.   L’automne émerge, dans le spleen et la mélancolie d’une mousse pourrie qui survie sur un tronc d’arbre.  Les premières feuilles mortes glissent sur la Cité. En septembre, les nuits sont déjà trop courtes. Le glacier claque la porte de sa camionnette et s’éloigne le long d’un chemin de terre étroit, suivi par des poussins en short qui cavalent à en perdre haleine, la larme à l’œil. Le temps des fusées au Coca-cola et des Mr Freeze acidulés est bel et bien terminé.   L’autoroute A35, le long de la Maison d’arrêt, sature de bagnoles impatientes qui avancent mollement entre deux coups de klaxons compulsifs. Le long du canal, sur  la piste cyclable, les fourmis coiffées de casques de Playmobil accélèrent la cadence pour se recroqueviller dans un HLM en briques Lego. Les lucioles s’allument dans les appartements, dévoilant l’intimité de ces animaux apprivoisés qui fument des clopes en fixant les images d’un cube qui brille.

Les lampadaires s'illuminent timidement. Les hyènes sortent de leurs tanières à la recherche de chair fraiche. Ils parcourent des kilomètres, la bave aux lèvres en scrutant le moindre mètre de bitume pour tomber sur un animal blessé ou piégé dans un grillage.

Les ombres aux yeux de biches avancent d’un pas hésitant pour se positionner au milieu d’une clairière de la zone industrielle. Un crocodile menaçant qui s’enfile un Big Mac dégoulinant les observe derrière les branchages d’une Audio A8. Il siphonne un gobelet de Sprite et se roule un joint.  Elles peuvent sentir son regard tétanisant. Des émeraudes tranchantes comme la lame de son couteau qui traine dans la boite à gants. Le vent souffle en leurs directions. Elles hument son Eau de Cologne bon marché.  Un va-et-vient débute, telle la parade d’un paon majestueux,  forcé de séduire un crapaud vénéneux.  Les véhicules aux phares aveuglants passent inaperçus dans cette chorégraphie imposée aux danseurs estropiés. Les pieds saignent dans des talons aiguilles exigus. Les corps pleurent dans des vêtements synthétiques moulants.

Une hyène s’arrête sur le macadam jonché de canettes oxydées. En arrière-plan,  le Mac tape sur son Mac, matant  les camés qui rôdent pour s’échanger leurs doses. Odeurs de gnôle et de MST. Quelques mots échangés et la vitre remonte. Exit le respect, l’empathie ou la honte. La chaîne alimentaire capitaliste, froidement. La loi de celui qui sent le plus fort. Le billet glisse dans sa poche.  Elle monte dans la voiture et ils roulent silencieusement vers un endroit sombre qu’elle connaît par cœur. Un préservatif termine entre ses mains, soigneusement manucurées. « Les plus belles mains de tout l’univers » comme dit Lucas, son faon de cinq ans. Il la regarde partir travailler au supermarché qui reste ouvert toute la nuit. Celui où les corps sont des boites de conserve qu’on paie, qu’on consomme et qu’on jette sur un trottoir au milieu de nulle part.  A l’aube, elle dépose parfois des bonbons qui piquent ou des croissants au chocolat sur la table cirée de la cuisine avant de s’effondrer sous la douche pour se frotter compulsivement  jusqu’à en avoir mal. Elle s’écroule sur son lit, sanglote et recouvre son oreiller de larmes salées.  Elle finit par s’endormir. Une accalmie de quelques heures dans des songes dignes de Tim Burton. Un hibou hulule, une souris à la bouche, sur le rebord de la fenêtre. Des fourmis remontent par milliers  le long de la couette. Des morsures. Des aiguilles acérées. Elles s’engouffrent dans ses oreilles, dans sa bouche. Elle essaie de crier mais reste muette.  

 

La voiture s’arrête. C’est un habitué. Il vient tous les dimanches soirs. Il ne dit jamais un mot. Elle sent son haleine chargée de cigarette, d’alcool.  La sueur aussi. Le siège bascule.  Il lui fait mal, lui tire les cheveux ou l’a mord. 

Elle ferme les yeux. Elle est chez elle. La forêt de Babadag. Le soleil brille. Le parfum des pins emplit ses narines. Elle est couchée dans l’herbe haute, scrutant le ciel et imaginant la forme des nuages qui défilent sous ses yeux. Un vent léger caresse son visage. Ici, la vie sent bon. Ici, personne ne pourra jamais la retrouver.   

La porte claque. Comme une gifle en pleine face.  Elle sent sur elle le regard approbateur du cerf qui brame silencieusement en voyant une autre hyène qui arrive. Un regard de pourriture qui glace même en été. Le clignotant s’allume. Elle le regarde,  hypnotisée. Clic-clac. Clic-clac. Éblouie, elle n’a qu’un pas à faire pour se jeter sous le véhicule et stopper son existence insignifiante aux yeux du monde. Un compte à rebours jusqu’à la prochaine souffrance. De la soumission. De la résignation. Une vie d’animal.  Un singe arrogant domestiqué en costume trois pièces venu jouer avec une biche enfermée derrière des barreaux invisibles,  avant de rentrer rejoindre sa femme et ses trois chimpanzés.  Hier c’était un zèbre sadomasochiste. Demain un tigre puceau  qui se prend pour un lion. Une arche ou Noé s’est fait bouffer par des prédateurs sans conscience. Sans empathie. Sans humanité. A cette heure de la nuit, les Hommes sont des animaux vicieux, seuls, avec des rêves de rois. Des enfants ridés qui font des caprices.

Les loups passent à  plusieurs reprises dans la soirée, hurlant au travers de leurs gyrophares bleus, mais le cerf n’est jamais mordu, pas même reniflé. Au mieux, une hyène prendra une amende symbolique pour décourager le troupeau quelques temps. Elles finissent toujours par revenir.

Ce  mammifère est un carnivore, irrémédiablement attiré par l’odeur de la mort.

 

 

Benjamin Clementine - God Save the Jungle 

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15 août 2018

Le géant aux dents de lait

 

 

 

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ll est debout, une béquille en main. Une genouillère bleue et grise recouvre sa jambe droite. Il traîne la patte jusqu'à l’espace réservé aux personnes handicapées. Il porte un jogging bleu, des baskets blanches et une veste en cuir  cintrée dessinant des épaules de bodybuilder alors qu’il est maigre comme un clou et que dehors la température avoisine les 40 degrés.

 

 Dans le tram, les corps  prennent le frais mais les odeurs de transpiration mêlées aux déodorants chimiques sont omniprésentes. Ça sent l’hôpital et Yves Rocher en même temps.  La promiscuité n’arrange rien. Entassés comme des sardines, les passagers cherchent un peu d’oxygène en regardant le plafond. Les peaux mates se frôlent et se séparent instantanément avec une gêne palpable et parfois un soupçon de chair de poule.

 Les fronts suintent. Les haleines chargées de tabac, d’alcool ou de café se font remarquer. Les bourrelets se pavanent fièrement sous des des t-shirts moulants. 

 Certains fétichistes en profitent pour se délecter de la vision de doigts de pied vernis paradant  dans une paire de sandale en cuir ou d’une branche de soutien-gorge discrètement dévoilée. L’imaginaire prend le relais pour ces érotomanes en mal de sensations qui pensent que le moindre regard échangé est un appel à passer une nuit torride.

 

 Sous les aisselles, à la sortie d’une narine, d’une oreille ou d’un torse, les touffes rebelles de poils s’affichent sans complexe à la vue de tous, sauf des plus prudes, qui préfèrent détourner le regard pour se plonger dans leur téléphone.  

Les textos n’ont plus d’intimité. « J’arrive mon amour ». « Qu’il aille se faire foutre ». « Je m’en bat les couilles de cette gonzesse ». « Lol ».

 

Les discussions téléphoniques deviennent collectives. J’apprends que la femme derrière moi ne supporte plus sa sœur et que Tinder est un bon plan pour se faire inviter au restaurant. Magic System s’invite dans le trajet via l’enceinte portative d’un collégien qui pense qu’il a le monopole du bon goût en matière de musique jusqu’à ce qu’une sexagénaire lui demande gentiment de baisser le volume. C’est souvent l’étincelle qui fait péter ce semblant de calme mais cette-fois, la musique s’arrêtera et le jeune sortira à l’arrêt suivant pour rallumer sa disco-mobile et finir sa route sur la piste cyclable.

 

Il jette un coup d’œil autour de lui. Un regard sec, sévère, déterminé, pour affirmer d'un cri silencieux, qu’il est maître de cet espace confiné, qu’il s’est pété le genou comme un bonhomme, un vrai, lors d'une baston contre quinze mecs déchaînés qui voulaient lui prendre son matos ou d’un tacle assassin lors d’une partie de foot improvisée sur le bitume. Il défie chaque voyageur  de ses yeux verts en plissant le front, répétant son rôle de mâle devant un miroir invisible. Vincent Cassel en mode transport en commun. « C’est à moi que tu parles ? C’est à moi que tu parles ? ». Il pourrait faire du cinéma. Il a une gueule à la Marlon Brando avec l'accent alsacien en plus. La rage est en lui. La paranoïa aussi certainement. Il est prêt à bondir à la moindre parole mal placée, au moindre clignement d’œil le défiant ou au contrôle de sa carte Badgéo qu’il n’a plus chargé depuis plusieurs semaines. Il y’a un mois, un contrôle a dégénéré. Il a réussi à s’enfuir alors qu’il allait se prendre une amende mais là il sait qu’avec sa jambe en carton, il doit anticiper et sortir à la moindre alerte.

 

 Le tram B s’arrête à l’arrêt Musée d’art moderne.

Elle composte son billet et se faufile un chemin parmi cette masse anonyme, dirigeant sa poussette comme un convoi exceptionnel qui risque d’exploser au moindre choc avec une mine-pied qui traînait par là.

 Elle se poste à côté de lui. Il fait la grimace et lâche un « Tsss » d’agacement. D’autres voyageurs soupirent sous-entendant que le tram est trop blindé pour y ajouter une poussette. Elle a l’habitude. Elle fait comme si elle n’avait pas entendu.

Il sent qu’on l’observe. Que de minuscules  yeux marron ne le lâchent plus.  Une petite friandise d’environ deux ans le dévisage avec naïveté et curiosité. Sa tête emmitouflée dans une casquette rouge fait ressortir sa peau caramel. Son nez coule. Elle renifle discrètement jusqu’à ce que sa mère sorte un mouchoir de sa poche et qu’elle pousse de toutes ses forces, plus pour le jeu que pour se vider les narines.

Elle sourit comme un soleil dans cet environnement aseptisé et climatisé. Un noyau de pêche fait office de tétine et un biberon au sirop de cassis goutte légèrement sur son t-shirt Snoopy.

 Il commence à la fixer, décontenancé. Elle ne baisse pas le regard. Un duel de western s’engage entre ces deux êtres aux dents atypiques. Les dents de lait de la petite, irrégulières et fragiles  rivalisent avec les dents abimées du géant, rongées par une consommation excessive de cocaïne.

Elle sourit gratuitement, généreusement, sans raison particulière pour lui envoyer des balles de tendresse.Ces missiles là ne blessent pas ou alors ils font juste saigner le coeur. Il ne peut pas lui reprocher cette insistance d’amour. Il ne peut pas faire face à la faille qu’elle vient d’ouvrir avec ses pommettes.

Il essaie de contenir son sourire en se mordant la lèvre et craque en lui faisant un petit signe de la main.

 Le tram s’arrête à la station Homme de Fer. Elle lance des « pardon », « excusez-moi », « désolé », « c’est ici que je descends », « merci ». 

 Il les regarde s’éloigner. L’oisillon fragile titubant au rythme des pas de sa mère. Elle se retourne et lui rend un signe de sa petite main délicate. 

 Il regarde le sol et sourit à nouveau mais cette-fois ci franchement, sans fausse pudeur. Les autres autour de lui n’existent plus. Le masque tombe. Il fait abstraction du rôle qu’il se donne en société pour ne pas se faire bouffer par les autres parce qu’il a souffert la dernière fois qu’il s’est livré à cœur ouvert et qu’il a donné sa confiance à quelqu’un. Depuis, il marche en équilibre sur le rebord de la vie, attendant qu'on lui tende une main pour ne pas s'écraser au sol dans un son aussi sourd que son existence.

Il en arrive encore à se demander ce qui a fait que sa vie est partie en sucette. Il en a marre de cogiter, de passer des nuits entières dans un lit trop grand, la boule au ventre, à chercher un sens à tout ça  . Quand la pression est trop forte, il enchaine les clopes au balcon de son appartement suffocant. Une luciole orangée émanant de la fumée devient sa confidente. Il se met à lui parler, à pleurer aussi. Les passants lèvent la tête, le prenant pour un fou ou lancent des rires moqueurs. De là-haut il a le vertige de sa propre vie. Des tremblements s'emparent de lui. Le diable lui caresse l'épaule et lui susurre qu'il est temps d'y aller, qu'il est seul au monde et  qu'en bas, il pourra trouver de quoi se soulager rapidement pour une soixantaine d'euros. Il sait qu'il va avoir mal ensuite mais il en assez de ne pas dormir quand tous les autres rêvent, blottis les uns contre les autres.

La porte se ferme d’un claquement brutal qui le ramène à la réalité. Son visage lui aussi se referme brutalement. Il vérifie que personne ne l’a chopé en train de s’attendrir sur cette petite boule de vie. Il reprend son rôle de caïd sans faiblesse.  La faille se bouche. La lumière ne passe plus.

Le fantôme aboie à nouveau. « Ça va, t’es  à l’aise ? Tu ne veux pas non plus t'asseoir sur mes genoux, bouffon ? ».

 

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08 juillet 2018

L'heure des timides

 

 

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Me voilà dans le couloir d’un immeuble du quartier de l’Esplanade. Ma chemise est trempée, après avoir traversé toute la ville sur un vélo trop petit. J’ai l’impression d’avoir le Baggersee sous les aisselles. Le type du Bon coin qui me l’a vendu,   m’avait prévenu. L’engin n’est pas du tout à ma taille, mais pour trente euros, je suis prêt à me fracasser les genoux contre le guidon, à chaque coup de pédale.

 La fête est déjà bien entamée. J’entends des voix criardes. Des rires exagérés par l’alcool ou  l’hypocrisie. Les basses font trembler les murs. Sur un papier scotché à l’entrée, il est maladroitement écrit que la personne organisant l’évènement s’excuse pour la gêne occasionnée. Par ce message, elle indique poliment aux voisins, qu’ils peuvent aller se faire foutre, qu’ils ne dormiront pas de la nuit et qu’il y’aura des traces de vomi dans l’escalier demain matin.

 J’hésite à sonner. Je peux encore rebrousser chemin et me laisser porter par un bon film, accompagné de mon chat, jusqu’à ce que le sommeil vienne m’apprivoiser. Vol au-dessus d’un nid de coucou  repasse sur Arte ce soir. C’est tentant. J'aime regarder des films chelous en noir et blanc, à l'heure où tout le monde est au plumard. 

La porte s’ouvre soudainement. Je suis l'élu. Piégé. On me tire à l’intérieur comme une invitation forcée à danser à un mariage.Je suis un piètre danseur, la faute au strabisme de mes jambes intimidées

Arriver en retard à une soirée, c’est comme arriver à l’heure accompagné de Nordahl Lelandais. Dans les deux cas, les gens s’arrêtent de parler et me défigurent comme  un psychopathe qui vient  d’emballer les membres d’un gosse dans un sac-poubelle. C’est vrai que je ne suis pas ponctuel mais de là à jouer au Mikado avec des morceaux de cadavres, il y’a des limites.

Je n’ai jamais aimé les jeux de société en plus. Philibert a beau proposer des jeux originaux et complètement tripant, à chaque fois que je tente ce genre d’expérience, ça part en sucette. Je suis mauvais perdant et misanthrope. C’est peut-être un début d’explication.

 Déjà petit, lorsqu’à la récré, une partie de billes s’improvisait sous le préau, j’invoquais une malformation de la vessie, due à une séparation avec mon frère siamois imaginaire, pour m’éclipser aux toilettes.

Il faut dire que certaines amitiés étaient malmenées  lorsqu’on  raflait la totalité de mes précieuses boulettes de verre.

Le terrain de jeu devenait un terrain militaire avec des magouilles à en faire saliver  Mark Zuckerberg. Les gamins ne se rendaient plus compte qu’ils avaient 8 ans et qu’il s’agissait juste d’une activité frivole. Tous les coups étaient permis. Tricherie. Trahison. Alliance. Bluff. L’école de la vie quoi. Jérôme Kerviel devait être un sacré joueur de billes.  La seule différence avec lui, c’est qu’à la fin de la partie, on ne prenait pas trois ans de prison et  un million d’euros d’amende pour abus de confiance   mais on se réconciliait autour d’une tartine de Nutella. Tout serait beaucoup plus simple si le CAC 40 clôturait avec un bon gros goûter à la pâte à tartiner.

Je réalise qu’il s’agit d’une soirée déguisée quand Cat Woman me propose une bière. Je comprends mieux tous ces regards qui viennent se poser sur ma personne. Je suis mal à l’aise. Quand j’ai besoin de me rassurer, j’imagine Iggy Pop faire le chimpanzé sur scène à ses débuts, alors que tout le monde le prenait pour un dingue. Torse nu, l’Iguane s’avançait vers le micro avec sa démarche si particulière. « Je suis le passager et je me promène. Je me promène à travers l'arrière de la ville. Je vois les étoiles sortir du ciel. Oui, le ciel lumineux et creux. Tu dis que ça semble si bien ce soir. Je suis le passager ». C'est le genre de chanson qui ne se chante pas en français. Gêné, j’aimerais être un iguane et me confondre avec la tapisserie.

On m’embrasse enfin, moi, la créature sans costume. Jouer à être un autre, je le fais déjà sans masque et sans cape, à cette soirée. Schizophrénie  festive ou manque de confiance en soi, peu importe le terme. L’essentiel étant de rester dans la norme, sans passer pour quelqu’un de suffisant auprès de ces gens que je ne connais majoritairement que  par publications interposées sur Facebook. Avec mes vrais amis, je ne triche pas. Je peux les regarder dans les yeux et les poignarder sans prononcer le moindre mot. C'est peut-être ça l'amitié, se comprendre par un silence, au lieu de parler pour ne rien dire.

Les bises s'enchaînent.  Je serre des mains  aussi  moites que les miennes. Je découvre le parfum des autres. Musqué. Boisé. Fruité.  Certains ont pris leur douche il y’a peu de temps. Effluve de shampoing chimique  à la  noix de coco ou au Malabar. Crème de beauté pour peau grasse. Lotion matifiante pour dissimuler des imperfections et approcher la texture lisse d'une couverture de magazine photoshopée. Se recouvrir de poudre, de gel, de vernis. Se cacher pour se faire voir. De la sueur aussi. Pas la sueur   puissante des participants   des Courses de Strasbourg. Ni une transpiration crasseuse. Celle qui imprègne les vêtements après avoir fait l’amour.  Une sueur bestiale. Excitante. Animale.

Un vinyle tourne sur une vieille platine Dual au bois fatigué. Justice donne le ton. “Because we are your friends – You’ll never be alone again – Ooh…Come on »Dans ma tête, un paysage islandais  lunaire.  Des montagnes recouvertes de neige. Des journées où il fait nuit.

Les clopes s’allument à une cadence infernale. Les photos de gencives en décomposition ou de  trous dans la gorge apposés sur les paquets ne sont pas dissuasifs. L’horreur est banalisée  et routinière. La guerre en Syrie se regarde entre  deux épisodes sur Netflix. Les morts-vivants lobotomisés ne sont pas que dans Walking Dead. Ils sont aussi devant leurs télés, à faire la révolution avec leurs télécommandes.

Arrive le moment que je redoute : La discussion.

Une succession de futilités pour parler de soi, en posant des  questions aux autres. Tout y passe. Le boulot. Les  études. Le dernier film vu au cinéma. La constipation.  J’aurais dû venir avec un CV ou un Questionnaire de Proust si on m’avait dit que je passais le casting de The Voice. C’est vrai que la fille qui danse toute seule, déguisée en infirmière, ressemble à Zazie, mais avec deux grammes d’alcool dans chaque bras. Mika est peut-être aux chiottes, en train de snifer une ligne de coke ou de se taper Pascal Obispo déguisé en Marsupilami.

L’ivresse a mordu sournoisement ses proies. La fièvre s’empare de ce cube de béton de 80 M². Les  gobelets se renversent sur le parquet. Les boulettes incandescentes  traversent le ciel pour finir en cratères,  sur la planète Canapé. Les miettes de petits-fours partouzent au fond d'un bol. Premiers baisers volés contre un mur à peine éclairé. Le goût des lèvres charnues. Les langues qui se cherchent. Entre le trop et le pas assez d'un clip de  de Massive Attack  où les robes volent au ralenti et  les cheveux dansent avec sensualité. Les braises du possible illuminent les visages fatigués. Ils attendent le signal invisible qui fera que cette soirée sera LA soirée.

Je m’éloigne pour m’accouder à la rambarde d’un balcon. Pour respirer, au propre comme au figuré. En bas, à cette heure de la nuit,  les passants sont des fourmis qui zigzaguent involontairement, tentant de ne pas finir en Köfte sous un bus de la CTS. Bob l'éponge me propose de rejoindre un groupe se dirigeant vers le Fat Black Pussycat. Je reste dubitatif, comme un fan des Arctic Monkeys à qui l’on demande si le dernier album du groupe est bon. Un autre cube de béton avec d’autres gens à l’intérieur. Une autre musique. D’autres boissons à consommer. Chacun son exutoire pour s’arranger avec la vie. Rester vivant c’est déjà pas mal alors peu importe la façon.

Lorsque la fête est presque terminée mais qu’il reste quelques paumés qui ne savent pas s’ils doivent rentrer se coucher ou  gratter une dernière bière, arrive l’heure des timides.

 Les physiques les plus avantagés sont déjà dans les bras des plus entreprenants.  Les silencieux ivres deviennent bavards et se prennent à refaire le monde avec charisme. Les transparents brillent sous le stroboscope de la revanche, dansant dans un mouvement désynchronisé, sans se soucier du regard des autres.  Les timides se lancent, le vertige au coeur. Le mal d'aimer donne du courage. Ils tentent maladroitement de parler aux filles ou aux mecs qu’ils ont regardés du coin de l’œil toute la soirée. Ils n’ont plus rien à perdre. Sur un malentendu, tout est possible. Se jeter du balcon ou se jeter à l'eau

 Il est grand temps de rallumer les étoiles et de briller des yeux.

Samedi prochain tout recommencera. Un cube de béton – des gens à l’intérieur – de la musique - des boissons à consommer.

 

 

Ólafur Arnalds, SOHN - unfold

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06 juillet 2018

La papillote de sentiments

 

 

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J'ai passé l'après-midi à faire des courses pour lui faire une surprise digne des plus grands chefs étoilés. Deux heures à chercher l'ensemble des aliments composant cette recette trouvée sur le net. Bernard M., le mec qui a proposé ce plat sur marmiton.com, aime les défis ou alors il est complètement fou, parce que mettre dix-sept ingrédients dans une "papillote de dorade aux épices  en feuilles de bricks sur son lit de pommes de terre", il a dû tomber dans l'escalier étant gamin ou il descend d’une lignée de druides.

 A la  caisse de l’Ancienne Douane, on m'annonce  l’addition avec  la  compassion et l’émotion  d’un  discours de remise de prix aux Oscars.  Je sors ma carte bancaire comme un condamné à mort. Je regarde la foule derrière moi :

« J’aimerais remercier ma banque de m’avoir accordé un découvert. Je dédie cette addition à tous les mecs qui galèrent au supermarché, à chercher des ingrédients qu’ils ne connaissaient pas jusqu’à présent : fenouil, cumin, huile de sésame, roquette. Mes amis, l’anis étoilé n’est pas un club de foot. La patate douce n’a pas besoin qu’on la prenne dans ses bras avant de  l’éplucher. La vitelotte n’est pas une MST. Ce ticket de caisse interminable, c’est aussi le vôtre. C’est notre victoire ».

Chargé comme une mule. Je dévale les cinq étages de mon immeuble avant de ficeler fermement à mes hanches, le tablier de cuisine offert par ma sœur. On peut y lire « T’inquiète, je gère ». Pas de pression. Il suffit de lire la recette, de mélanger les ingrédients et de mettre tout ça au four tranquillement. 

Il me reste deux heures avant  sa venue. Ne manque plus qu'une caméra et je suis dans Un dîner presque parfait : une bande de guignols psychorigides qui donnent des notes fantaisistes sur la couleur d’une nappe, le pliage des serviettes ou la cuisson du magret de canard.

Sur la fiche technique du site, ils indiquaient "niveau facile, préparation rapide". C'est lorsqu'un bout de mon pousse se retrouve dans le lavabo que je commence à me dire que Bernard M. est vraiment un enculé. La faute à une carotte rebelle qui voulait faire la maligne devant ses potes, au moment où je découpais sa petite-sœur en rondelles. Un bout d'essuie-tout en guise de pansement. Si le plat est dégueulasse, j’aurais au moins appris un geste de premier secours.

La mutinerie se propage dans toute la cuisine. Les feuilles de brick, collées les unes aux autres, refusent de se séparer, se brisant en mille morceaux sur le carrelage.

Sabotage.

 « Niveau facile » hein ? Petit con. Nanard, si je te retrouve à poster ce genre de commentaires, c'est pas sur un site de cuisine qu'on va te retrouver mais en exposition chez un taxidermiste.

J'arrive tant bien que mal à l'étape finale. Je prépare la dorade avec la délicatesse d'un démineur. Centimètre par centimètre. Un docteur Maboule qui opère un poisson à cœur-ouvert, avec une pince à épiler pour sortir les arrêtes en guise de scalpel. A la moindre erreur, le truc me pète à la gueule.  Je risque d'y perdre un œil via l’attaque sournoise  d’une patate kamikaze du front de libération de la pomme de terre qui veille sur mes faits et gestes. L'ennemi est un vrai stratège. Je me crame la main en voulant ouvrir le four.  Je manque de tout faire tomber par terre. Chaleur tournante, pulsée, grill. Comme je ne suis pas ingénieur en aéronautique, par mesure de sécurité, j’allume tout en même temps.

Je me jette sous la douche et enfile ma plus belle chemise.  Une bougie pour l'ambiance romantique. Il ne me manque plus qu'une rose entre les dents et un morceau de violon en fond, et on se croirait dans une  pub pour un dentifrice.

 On sonne  à la porte. C'est elle.

Sublime. J'ai les genoux qui tremblent. La gorge serrée. J'ai pété mon PEL pour cette soirée. J'ai bravé les tranchées au supermarché et  évité les obus d’oignons. Je suis en attente d’une greffe de la main pour mes brûlures au second degré et d’une  prothèse de pouce, mais elle est là, en face de moi, les yeux qui brillent.

Soudain, tout bascule. Le détecteur de fumée se met en route. Le voisin toque à ma porte en hurlant « Au feu ! Au feu ! ». Je me jette dans la cuisine comme si ma vie en dépendait. Masque à oxygène. Hache. Grande échelle.

« Ici le central, on a un gros problème ! La dorade ressemble à un pneu calciné. RIP petite papillote ».

Je me sens nase, nul et décontenancé. J’essaie de ne pas le montrer puisque c’est bien connu, un homme ne montre pas ses faiblesses. Un homme ne pleure pas. Un homme ne doute pas. Un homme sait toujours quoi faire. Il prend des initiatives, agit, réagit. 

Mon visage désabusé lui montre que je ne cache rien et que toutes ces conneries de magazines sur les hommes, ne valent pas un clou.  Ma seule crainte est de la voir partir par peur ou pitié.  Je tente de me ressaisir avec une blague pourrie qui ne fonctionne pas et je lui propose de sortir diner parce qu’il n’y a plus rien à manger et parce que l’appartement est un barbecue géant.

C’est comme ça que nous nous retrouvons au Botaniste pour un premier tête à tête. D’abord tendus et gênés, l’atmosphère se détend rapidement au fil des cocktails  mystérieux préparés par Clémence, petite souris discrète qui fait tourner les têtes. Les épices savamment dosées, le gin, une alchimie procurant des  sensations sensuelles et suaves qui mettent en confiance. Nous jouons au chat avec la souris, en tentant de noter sur une serviette en papier, les ingrédients composants ces élixirs secrets. 

 Le  voile de pudeur qui nous recouvre finit par tomber  et nous nous livrons à un jeu de séduction par plats interposés : Onctuosité du Houmous de pois jaune, Dukkah. Fraîcheur du pistou de courgettes, concombres, haricots tarbais, vinaigrette basilic. Gourmandise d’une pêche pochée à la bière, graine de courge. Pleins de mots que je ne connais pas mais dont les senteurs, une fois en bouche, semblent connues depuis toujours.Le temps passe trop rapidement dans ce genre de moment fusionnel. Un décor sombre et étoilé s’installe déjà à l’extérieur. J’apprécie le son de sa voix. La façon qu’elle a de dire « délicieux ». Son rire spontané et enfantin. Ses yeux bleus qui se dilatent de plus en plus. 

La suite se résume en quelques mots :

 Des rires – des regards – le sentiment qu’il se passe un truc entre nous que les autres ne peuvent pas sentir – du vin rouge charnu – une balade sur les pavés colorés de la rue des enfants – nos mains qui se frôlent et qui finissent par s’apprivoiser – un baiser maladroit devant le cinéma Star – Mes yeux qui suivent le tram qui la ramène chez elle.

Je me sens invincible. Intouchable. Je marche sans savoir où je vais. J'ai envie de crier au monde qu'au  final, peu importe ce qu’il y’a dans une papillote, du moment qu’on y met des sentiments.

 

Let's Eat Grandma - Eat Shiitake Mushrooms 


 

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06 juin 2018

Lola et les cygnes d'acier

 

 

 

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Photo: Strasbourg.eu

 

 

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J’ai appris à lire avec le Petit Robert et à rêver avec  Morgane de toi. Apprendre la vie dans un dictionnaire, et avoir des amis(es) imaginaires, au moins  ça ne déçoit pas.  Dans mon monde, les soleils brillent la nuit  et les filles s’appellent toutes  Lola. Lola, c’est mon amoureuse du Cm2. Ma mère qui rentre quand je dors déjà. La voisine qui sent le lilas.

  J’engloutis des kilos de spaghettis à la sauce tomate,  pour ressembler à Mateo et sa peau mate.  J’aimerais  être italien. Parler fort comme Al Pacino et avoir un père diplomate.  Dans la vraie vie, celle où les parents divorcent parce que le  Papa a des traces de rouge à lèvres sur le col de sa chemise, je  suis transparent, comme une baie vitrée qu’on se prend en pleine face. Je ne sais pas quoi faire de mes mains. Elles se chamaillent dans mes poches en permanence. Je me mords l’intérieur des lèvres, à défaut de mordre les gens. « Hypersensible » a dit le pédopsychiatre, au bout de 17 séances à 63 euros la demi-heure.

 Je marche la tête baissée pour ne pas croiser le regard des gamins à l’affût d’une proie à tabasser. Je les attire. Je suis l’oisillon de la portée qui ne reçoit pas la becquée. Grand  mais sec. Une girafe aux oreilles décollées, avec des taches de rousseur sur les joues. Voûté comme une église qui sent l’armoire de mamie. Je suis un animal blessé, à l’âme traquée par des charognards, qui sentent mes faiblesses à mon regard de chien battu. Chaque soir, après l’école, je fais un détour par le  centre commercial Rive Étoile. On dirait le nom d’un poème de Verlaine mais  c’est   Malraux qui règne sur cette Presqu’île.  Succession de magasins avec des Lola qui sentent forts le parfum et qui s’affairent à plier des vêtements jetés en boule par des clients insolents.

Assis sur un banc, les derniers rayons du soleil embrassent ma peau. Les deux cygnes  Paindavoine  veillent sur les passants. Ils sont des milliards de fois plus grands  que moi et pèsent au moins 150 tonnes chacun.  Si j’avais du courage, je grimperai à leurs sommets d’acier, pour plonger comme le bonhomme en maillot de bain moulant dans la pub de  Red Bull. « Red Bull donne des ailes ». Du diabète aussi, d’après la maîtresse. Pour être honnête, je ne sais pas nager et je risquerais de tomber nez à nez avec un poisson-chat gigantesque qui ne ferait qu’une bouchée de moi.  Je ne sais pas s’il y a vraiment ce type de créatures dans  cette eau vaseuse mais c’est un pêcheur aux cheveux blancs qui me l'a dit, en écartant les bras au maximum pour me montrer la taille de la bête. Un Big Fish avec des moustaches comme dans le film de Tim Burton que j’ai  vu avec tonton.   C’est donc ici que Mac do s’approvisionne pour concocter son  Filet-o-fish. 

  Je flâne en humant le parfum des boulangeries, salivant à la vue  de collégiens qui dévorent des frites recouvertes de ketchup. Nous sommes plusieurs à l’école à nous goinfrer de repas imaginaires, attablés avec Peter Pan, chaque midi. J’ai faim. J’ai mangé une pomme et un reste de Pepito  en guise de déjeuner. En ce moment, Maman travaille trop pour me préparer un sandwich. Celui au thon, avec beaucoup de mayonnaise, reste mon préféré mais j’enlève toujours les tranches de concombre. Les pigeons mangent n’importe quoi. Même du concombre.

 Parfois, elle me glisse un ticket restau dans le cartable, avec un petit mot griffonné à l’arrière d’une vieille liste de courses.  « Et ne dépense pas tout en chips, mon p’tit mec. Je t’aime. Maman ». Ça me chatouille le cœur. Je les mets tous dans une boite secrète que je sors quand elle me manque vraiment trop. Un coffre-fort d’amour qui sent la barbe à papa, à défaut d’en avoir un qui ne fait que payer la pension alimentaire.

  Je cherche à perdre du temps pour rentrer chez moi le plus tard possible parce que le silence de l’appartement m’angoisse. Non, je ne suis pas une poule mouillée mais maman n'arrive qu'à la tombée de la nuit et je suis certain qu’une famille de monstres habite sous mon lit. Je les entends gratter la nuit  et des chaussettes disparaissent dans la machine à laver. « C’est grâce à ce boulot  pourri que tu as des coquillettes dans ton assiette » qu’elle dit. Je suis prêt à manger des épinards si ça la fait rentrer plus tôt. Je n’aime pas trop ça. Quand je croque dedans, j’ai l’impression de manger du vide.

La raison principale de ce temps perdu, c’est que chaque soir, ma Lola emprunte ce chemin et s’arrête chez le confiseur pour s’acheter des bonbons tellement chimiques, que même les enfants de Tchernobyl n’en veulent pas. Elle s’assoit toujours au même endroit et tire la langue dans la vitrine, pour  voir si elle est violette, bleue ou verte. Mon frère dit qu’à force d’avoir peur de me prendre un râteau, c’est Ethan qui lui roulera une pelle. Comme si j’avais envie d’aller jardiner avec elle. Je n’ai peut-être pas la main verte mais  j’ai un plan secret que je prépare depuis plusieurs mois. Pour ça,  je lui pique chaque semaine quelques centimes dans son porte-monnaie. J’en suis presque à 18 euros et il me reste deux mois avant les grandes vacances et l’entrée au collège.  Encore un peu de patience et je pourrai  l’inviter à l’UGC.

 Dans l’obscurité, j’aurai assez de courage pour  lui dire que je pense à elle tout le temps et que mon cœur  pique comme quand j’avais la rubéole. Chaque soir, dans mon lit, je visualise la scène :   ma main qui glisse vers la sienne. Ses ongles   vernis comme des cerises trop mûres.  Le cœur qui bat comme un marteau -piqueur. Un mélange de peur, d’excitation et de chair de poule comme quand j’écris au tableau.  À la télé, ça se passe comme ça.  J’espère qu’elle ne tombera pas enceinte si on s’embrasse sur la bouche. Une fois, dans Docteur House c’est arrivé. Au pire des cas, je mâcherai un préservatif à la fraise avant notre rendez-vous. Il y'en a plein sous le lit de mon frère.  Je choisirai un film qui fout les pétoches, pour la prendre dans mes bras au moment où un zombie arrachera la gorge de sa victime affaiblie. Dans les films d’horreur, même si le zombie marche à deux à l’heure, il y’a toujours une femme qui trébuche sur un bout de bois et qui hurle, au lieu de taper un sprint pour sauver sa peau.

S'il  me reste un peu de monnaie, nous boirons un diabolo-menthe ou nous mangerons une glace à la fraise, sa préférée.  Sinon, nous irons à la médiathèque, juste en face. Même si j’ai un peu de mal en lecture, je connais cet endroit par cœur. J’y reste parfois  jusqu’à la fermeture et je rêve en lisant des bandes-dessinées.  Parfois, je prends des livres au hasard aussi et je ne comprends pas grand-chose. Les adultes lisent des trucs vraiment étranges. Sur la guerre, le Bouddhisme ou des pavés avec  tellement de mots dedans, qu’il faut toute une vie pour les terminer. 

Les gens semblent heureux et insouciants à la terrasse d’une péniche. Le vin doit aider, parce que maman en boit  toujours un verre quand elle soupire en  enlevant  ses chaussures après le travail. Ses pieds lui font un mal de chien.  On dirait une cigogne blessée, tellement ses  talons sont hauts. Pour la fête des mères, je lui ai promis que je lui ferai un massage. Enfin si j’ai le temps. Sinon, ça sera un collier de nouilles.

 Un dragon en nuages  glisse dans le ciel pour s’écraser contre l’une des tours Black Swan. Peut- être que Nathalie Portman y habite secrètement mais ces tours sont vraiment moches. On dirait des HLM pour riches. A leurs pieds, le tram finit par arriver. Un vaisseau spatial qui sent la sueur à l’intérieur.

 Je peux voir Lola s’agripper à une rambarde tant bien que mal afin de ne pas la toucher avec les mains. Elle n’aime pas les microbes Lola. Elle pense qu’ils sont capables de la manger même s’ils sont microscopiques. C’est un microbe qui a tué sa Mamie l’hiver dernier. Ce n’est pas parce qu’on ne les voit pas, qu’ils n’existent pas. Un peu comme mon père.

 Ses cheveux sont attachés avec un élastique jaune, ce qui dévoile une fossette quand elle sourit. Je pourrais passer ma vie à  regarder cette fossette.

Ce matin, la maîtresse m’a demandé ce que je voudrais faire plus tard.  J’ai hésité. Caresseur de chats. Goûteur de gâteaux au chocolat. Dresseur de mogwaïs. Garde du corps pour mamans divorcées.

Mais au final, c’est décidé. Je ne veux pas grandir mais être un cygne d'acier sur lequel Lola pourra s'envoler.

 

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13 mai 2018

50 nuances de grès

 

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En voyant un groupe de touristes japonais te shooter avec l’excitation d’un toxico qui se fait un fixe, j’ai mal à ma cathédrale. Jaloux peut-être. Possessif ou égoïste certainement.

En amour, je ne partage pas. Qu’il est douloureux de me mêler  à ceux qui sortent leurs perches à selfie pour  justifier d’un semblant de vie sur Instagram. Bienvenue dans un monde de réflexes sans réflexion. L’important n’est pas de t’immortaliser sur une micro carte SD, Facebook ou un livre photo imprimé en ligne mais de te sentir  respirer, de t’écouter nous raconter des histoires, toi, qui  à tes pieds, observe   l’absurdité mais aussi la beauté des Hommes depuis plus de 1000 ans. Car oui, l’être humain fait parfois preuve de bonté entre deux moments de folie.

Je peux  comprendre cette nécessité de répertorier et archiver des souvenirs en prévision d’années Alzheimer à s’uriner dessus, mais ce  besoin narcissique de partager une bouche en cul-de-poule sur fond de monuments historiques  sur les réseaux sociaux pour exister, bander devant un « like » ou baver sur un commentaire élogieux, me désole. Pardon Darwin, l’Homme ne descend pas du singe mais plutôt d’un mouton croisé avec un gallinacé.

Un mioche naïf, qui n’a certainement pas encore de compte  Snapchat, tient à peine sur ses jambes dans sa salopette trop grande. Il se penche, prenant appui sur ses Kickers jaunes. Vertigineux. Splendeur d’un autre temps. C’est Noël en plein mois de mai.  Ses yeux ébahis, ronds comme ceux d’un personnage de Miyazaki, montent lentement jusqu’à ton sommet. Il neige dans son cœur.  Il manque de trébucher, sauvé in extremis par le biceps imposant de son père sur le qui-vive.   Dora l’exploratrice et Pat’ Patrouille ne font pas le poids face à ton immensité. Même Léon  le doudou est recalé au fond de la poussette. Au bord de la dépression, il tentera de finir ses jours en s’étouffant avec une tétine.

Les vitraux brillent sous l’impact des flashs voyeuristes et rougissent de honte aux commentaires de prétendants au prix Nobel de la stupidité. « Tu crois que si on saute tous en même temps, elle peut s’écrouler ? ». « Regarde y’a une statue, on dirait ta mère ». « Franchement, Notre-Dame de Paris, rien à voir».

Le grès rose transpire l'Histoire et des histoires. Des nuances de bonheur, de romantisme,  de  pitié, de  tristesse, d’intolérance, d’horreur, d’urine de chiens ou d’étudiants bourrés après une soirée à consommer des tartes flambées à volonté au Flam’s. Des nuances de grès aussi, marqué par  l’impact de guidons de vélos trop entreprenants. Des tags. Des déclarations d’amour ou de haine. Je ne sais pas ce qui me dégoûte le plus « Je t’aime mon chouchou. Sylvie 01/03/96 » ou « Nique la police PD».

A genoux, en ton cœur, une dame  lie fermement ses deux mains. La tête baissée, un cierge enflammé  fait refléter ses cheveux cendrés. L’espoir et le recueillement  à l’intérieur contrastent avec la foule et l’exubérance à l’extérieur. Qu’il est rare de pouvoir  trouver un lieu empli de silence à Strasbourg, que seul le bruit aigu d’une chaise maladroitement traînée au sol vient briser.

Les commerces de souvenirs régionaux pullulent autour de toi. Tu suffoques. Tu tousses,  d’où ce souffle qui te tourne autour. Il  ne s’agit pas du Diable qui survole la Terre en chevauchant le vent, comme le veut la légende, mais une de tes nombreuses crises d’asthme. Une allergie aux pollens ou aux touristes

Cigognes en peluche, moules à Lamala se vendent comme des Manalas. Midi sonne à ta cloche. Les cloches en chaussures de randonnée et en vestes Northface sortent leurs téléphones et surfent sur Tripadvisor pour dénicher la winstub qui proposera une choucroute garnie au meilleur prix. Les plus malins cherchent la bonne affaire sur l’application La Fourchette. Moins 50 % pour l’achat d’une entrée et d’un plat ou d’un plat et d’un dessert. A ce prix-là, mieux vaut ne pas savoir quelle est la composition exacte de la barquette sous - vide déversée dans leurs  assiettes. Le made in Métro ne peut pas rivaliser avec le made in Elsass. Dans ce genre d’établissements peu scrupuleux, les knacks sont torturées au micro-ondes. On peut entendre leurs gémissements si on tend bien l’oreille. Un jour, les saucisses du monde entier se rebelleront. La vengeance sera terrible.

 

Au sol, les chewing-gums blancs noircissent. La faute aux conducteurs de  bagnoles, notamment de  4X4, qui tournent pendant des heures pour ne pas avoir à marcher 350 mètres de plus pour se poser en  terrasse. Le concept du 4X4 en centre-ville me dépasse. Certainement une clientèle excessivement prudente, en prévision d’une coulée de boue Place d’Austerlitz,  d’un chemin forestier impraticable rue des Pucelles ou du passage d’une harde de sangliers allant faire les soldes aux Galeries Lafayette.

Sur la place centrale, te tournant le dos,  les troubadours et saltimbanques se succèdent. Cracheurs de feu,  chanteurs lyriques, violonistes, jongleurs y trouvent un bon moyen d’y exercer leur art mais aussi  de mettre du beurre dans les épinards grâce aux précieuses pièces qui tombent au fond d’une casquette ou d'un étui de guitare. Les serveurs parfaitement apprêtés  voient ces spectacles de rue d’un œil blasé. Certains même, ne les voient plus, étant tellement ancrés dans le paysage ou débordés par l’afflux de commandes les soirs d’été. Les  voyageurs attablés, eux,  se délectent de ce spectacle en sirotant une bière ambrée. Certains applaudissent . D’autres, concentrés, détournent le regard et font face à une question existentielle : Riesling ou Gewurztraminer ?

Derrière, assis sur les marches jonchant le lycée Fustel-de- Coulanges, Léa rêvasse en regardant un mammouth léviter au-dessus de jets d’eau. Vieux de 12 000 ans, il passe ses journées enfermé dans un cube de plastique anti-UV. Paradoxe humain. De l’admiration  pour  le squelette d’un animal sibérien et une indifférence quasi-totale envers les animaux exploités dans des cirques.  Elle crapote une clope en tapant nerveusement du pied. Quelques mollards recouvrent la marche à côté d’elle, résultat d’un lama à appareil dentaire  qui passe son temps à cracher en terminant ses phrases par « Ma parole, la vérité ».

Son regard s’illumine lorsque sa copine la rejoint. Tendrement, elles s’embrassent et se prennent dans les bras. Quelques moqueries. Quelques sifflets. « Gouinasses », « Salopes ». Malgré la campagne d’affichage contre l’homophobie dans toute l’Eurométropole, quelques énergumènes confondent toujours Strasbourg avec Grozny. Des cousins de Christine Boutin visiblement. On s’habitue à tout, même à souffrir en silence au point de vouloir en finir  lorsque même ses  parents ou ses professeurs  les jugent.  Au début elles en pleuraient, se cachaient pour quelques moments de tendresse et de complicité.  Sous le regard protecteur des gargouilles, elles profitaient d’un semblant de sécurité, d’une pause dans l’intolérance. Désormais, elles n’ont plus honte d’être elles-mêmes et affichent fièrement leur amour. Se prendre la main dans la rue. S’embrasser. De petits gestes anodins, sauf pour ceux qui en sont privés.

Plus tard dans l’après-midi, elles n’iront pas en cours de chimie parce qu’un bout de tarte à la fraise les attend sous une cloche en verre à Bistrot & Chocolat. Sous un parasol, un vent frais caresse leurs visages. Elles passeront le temps sans  parler du bac qui approche ou de la soirée au Studio Saglio samedi de la veille mais juste à se chercher  du regard, à se dévorer  des yeux et à sentir qu’elles sont connectées. Il faut se taire ou dire des choses qui vaillent mieux que le silence. Ce bruit silencieux leur appartient.

Les statues rassurent aussi Guillaume qui arrive comme un métronome à la tombée de la nuit   pour se poser contre le sol austère à l’abri des regards. Il laisse une pancarte devant lui au cas où une âme bien intentionnée lui déposerait quelque chose, à lui et son chien. Cette boule de poils, c’est tout ce qui  lui reste depuis qu’il survit dans la rue. Elle le protège, lui tient chaud et surtout ne le juge pas.  Lorsque d’autres galériens beaucoup moins fraternels  ont essayés de s’en prendre à lui, il a été alerté assez tôt par ses aboiements pour prendre les affaires auxquelles il tient le plus et pour disparaître avant que sa figure ne ressemble à un champ de fils de suture. Sa vie tient dans un sac à dos. De toute façon, le 115 est saturé et  les foyers acceptant les animaux sont rares alors il préfère encore somnoler et être sujet  à des attaques nocturnes que de se séparer de son molosse roux à poils courts de quarante-cinq centimètres.

 

Il a du mal à s’endormir ce soir Guillaume. Pas à cause du froid ou du ventre qui le martèle pour avoir quelque chose à se mettre sous la dent mais parce que c’est l’heure où les ombres qui parlent fort et qui titubent passent non loin de lui.

En allemand, anglais, chinois, italien, espagnol  et je ne sais quelles langues encore, les bouches anesthésiées par l’absorption massive de mojitos,  spritz et shooters de Jägermeister, s’expriment avec difficulté et approximation. N’en ressort que des consonnes nasillardes. Erasmus raisonne davantage avec échange de  MST qu’avec échange culturel à quatre heures du matin. La syphilis devient l’un des thèmes le plus étudié du second semestre. Cédric Klapisch tient le pitch de son prochain film.

C'est la fin de la nuit. La France qui se couche tard croise celle qui se lève tôt. Les boulangers débutent leurs journées. Les fourmilles vertes de l’Eurométropole armées de balais se dispersent  silencieusement  pour nettoyer les flaques de vomis acides qui attaquent le bitume. Le reste de spaghettis au pesto qui moisi au fond du frigo éponge les estomacs meurtris. Boire  de l’eau procure plus de plaisir qu’un orgasme.  Se diriger vers sa chambre sans fracasser la moitié de l’appartement et sans réveiller son colocataire est un exploit. Trouver  un Doliprane périmé sous son lit est une surprise aussi émouvante que de faire le Silverstar pour la première fois à Europa-Park.

Assis en face de toi, les premiers rayons de soleil câlinent mon corps malmené par le manque de sommeil. La ville se réveille. Pour l'insomniaque que je suis, c'est une libération.

Les grilles des cafés gémissent et remontent laborieusement. Les couples formés la veille dans l’obscurité d’une  soirée étudiante découvrent leurs visages sans artifices. On entend des hurlements, des « Bordel, putain vendredi prochain je ne picole plus » et le fracas des corps qui s’écrasent au sol sous le regard amusé des pigeons.

 

Courtney Barnett - Nameless, Faceless

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Dame Colette

 

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C’est en commençant à descendre l’escalier aux rambardes rouillées que je comprends que je fais une erreur monumentale. Aller aux toilettes publiques de la Place de l’Homme de fer, un samedi après-midi durant les vacances scolaires est un acte aussi suicidaire que de lécher la table d’un Mac Do ou de serrer la main d’Harvey Weinstein.

 

Je croise des hommes remontant leurs braguettes avec un sourire mélangeant sadisme et fierté. Certains arborent une tâche sur leurs cuisses comme une médaille de guerre pour acte de bravoure en  tranchées. Chienne de guerre. La fameuse tâche de pipi à laquelle tout homme fait face lorsqu’il se jette sur l’urinoir en urgence pour soulager sa vessie pleine  de bière et oublie que le principe est de ranger son engin dans son slibard après l’avoir secoué comme le stipule Nadine de Rothschild dans son "Guide des bonnes manières" (Cette phrase est très longue mais je fais ce que je veux).

J’aurais dû ramener un bonnet de bain et un pince-nez vu l’odeur de chlore qui émane de cet endroit. Je sais nager le papillon, je devrais m'en sortir.

La maître-nageuse vêtue d’une blouse bleue et d’un badge indiquant « Colette »  m’envoie un sourire discret qui en dit long sur la situation dans laquelle je me suis fourré.

Comme un gamin arrivant dans un nouveau collège, mes collègues de  pissoir me dévisagent du coin de l'oeil. Ne manquent plus que la petite tape sur le dos,  l’Ode à la joie  et le teint orangé de Brigitte pour me prendre pour Emmanuel Macron arrivant devant la Pyramide du Louvre.

De la musique d’ailleurs, il y’en a une en fond, enfin si on peut appeler ça de la musique. Un subtil mélange  de Matt Pokora et de portes qui claquent. On connait désormais la raison du suicide d'Avicii. 

Ceci n’est que le début d’un plan machiavélique destiné à limiter au maximum le temps de passage du client devant la cuvette. D’abord les oreilles qui saignent puis ensuite il faut s’armer de bottes en caoutchouc pour entrer à Pipi Land.

 Il s’agit bien d’un écosystème comparable à celui d"une planète qui n'a pas encore été découverte. Seules deux espèces peuvent y survivre : le mec au bord du suicide à cause d’une gastro-entérite fulgurante et un champignon qui pousse sur le pubis de  Rocco Sifredi.

 

Règle numéro 1 : Toujours avoir  un kit de survie sur soi  comprenant le guide des champignons comestibles que vous trouverez en pharmacie ainsi qu’une lampe torche, un piolet et un rouleau de papier toilette triple épaisseur pour peau sensible.

C’est en m’avançant vers l’urinoir comme un taulard entre dans le couloir de la mort, que je sens des regards lubriques sur mon ceinturon qui se libère. Le concours de la plus grosse bistouquette est toujours d’actualité.  Je peux enfin comprendre ce que Miss France ressent à  chaque fois qu’elle défile en maillot de bain sous le regard pervers de Jean-Pierre Foucault  et les commentaires déplacés de Geneviève de Fontenay.#balancetonporc . C’en est trop. C’est la goutte d’urine qui fait déborder le pot de chambre.  Devant cet affront visuel, je décide de m’isoler en cabine privée. C’est encore pire que Mark Renton dans Trainspotting. « Les chiottes les plus sales d’Ecosse » sentent la confiture de fraises à côté de ça. Ça pique les yeux. Je perds un dixième d'acuité et  manque de dégueuler ma pizza quatre saisons ( Oui, j'aime Vivaldi et les artichauts )  en voyant une cuvette pleine d’excréments. Bordel, je me demande toujours pourquoi le salopard avant moi n’a pas eu  la décence de tirer la chasse d’eau après avoir fait sa boulette. Peut-être un besoin de reconnaissance ou de marquer son territoire comme un clébard. Non, juste un gros porc.  

C’est plein de courage, avec un bout de papier WC imprégné de gel hydro alcoolique que j’appuie sur le bouton magique lorsque j’entends le type de la cabine d’à côté gémir comme un goret. Le cigare au bout des lèvres, on dirait qu’il va claquer sur place ou accoucher à force de pousser comme un forcené. Je n’ose plus bouger. Je cherche le numéro du  gynéco de garde sur Google quand soudain, miracle. La libération. Une mitraillette de pets avant un final grandiose digne du feu d’artifice du 14 juillet, ponctué par huit minutes de tirage de rouleau de papier WC. J’en déduis donc deux choses : soit Monsieur est poilu, soit le papier WC est de mauvaise qualité.

C’est les boyaux en vrac, au bord du malaise que je me soulage tant bien que mal pour ressortir de la cabine, l’air victorieux, tel un barbare ayant battu une horde de loups à mains nues. Je caresse fébrilement le distributeur de savon craignant de choper le tétanos ou les oreillons au contact de cet objet en plastique greffé dans la crasse et le carrelage.Certains ne vont pas jusque-là et remontent directement à la surface pour caresser la joue de leur fiancée qui au mieux aura une éruption cutanée pendant plusieurs jours ou au pire un staphylocoque doré en guise de bague de fiançailles. 

 Je me dirige discrètement vers la sortie  en rasant les murs.  Colette est là. Digne. Je dépose une petite pièce jaune, honteux de n’avoir que ça au fond de ma poche. Nos regards se croisent.

Colette a un peu de Sardaigne dans ses grands  yeux bleus. Elle pourrait faire une thèse en sociologie sur le comportement des usagers des toilettes publiques. Elle en voit passer du monde. Le cinquantenaire prétentieux qui ne lui adresse même pas un regard. Le sans domicile-fixe qui vient chercher un peu de chaleur et d’intimité entre deux squats. Le gamin qui arrive in extremis avant de faire sur sa salopette. Le toxico qui confond cuvette et salle de shoot. Le bourré qui titube et arrose la moitié du sol en faisant l'hélicoptère. Elle fait aussi office de confidente, approuve de la tête, écoute et rassure parfois. Certains sont au bout du rouleau. D'autres viennent d'apprendre une bonne nouvelle. Elle passe 9 heures par jour à frotter le sol, à ramasser des seringues et à désinfecter des urinoirs écoeurants.      Ça, c'est son quotidien. 

Dans cette jungle urbaine, les petites mains sèches et abîmées sous une paire de gants en latex rose (La France d’en bas comme disait un certain ministre. Les sans-dents comme disait un Président de la république.) côtoient celles qui rasent les barbes de trois jours de visages cabossés par des nuits dans des tentes Quechua. 

 Colette  n'est pas une dame pipi comme les journaux appellent vulgairement sa profession. C'est une grande dame d'un mètre cinquante-six qui nettoie  les petites envies égarées   et qui panse les maux des paumés avec ses mots à elle. Les voyageurs n'y voient qu'un endroit pour se soulager rapidemment mais elle s'applique à entretenir sa cathédrale qui sent le Harpic WC. 

Faites lui  un sourire. Dites lui bonjour et au revoir. Regardez-la. Considérez-la . Il n’y a pas de sots métiers mais il n’y a que de sots pisseurs.

 

A toutes les Dames Colette de Strasbourg et du monde entier: MERCI!

 

Daughter - 'All I Wanted' (Live at Asylum Chapel)

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26 avril 2018

Le sommeil des anges

 

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La planche à roulettes en bois glisse sur le macadam brûlant.  Voilà quatre heures qu’il tente la même figure qui ne passe décidément pas. En sueur, le t-shirt trempé. Trop pudique pour exhiber ses tablettes de chocolat, il s’accorde une pause, histoire de reprendre ses esprits .         Ses potes le chambrent avec affection. Les vannes fusent. La gorgée d’eau glacée le revigore. Il peut la sentir descendre centimètre par centimètre dans son tube digestif. Elle est tellement froide qu’elle lui brûle l’estomac comme lorsqu'il goûta le Cognac de son père pour la première fois.  Le souffle se régule malgré l’effort intense et la canicule. Une légère brise caresse ses cheveux, trop longs, d'après sa mère. « Ça fait marginal, paumé et crade » dit-elle mais elle l’aime aussi pour ça. Parce qu'il est différent dans sa différence.  Parce qu’il a toujours l’air d’être ailleurs. Parce que son esprit divague au rythme d’une berceuse de Sigur Ros. Le xylophone raisonne avec douceur dans ses tempes. Les violons s’accordent avec harmonie.  Les vagues vont et viennent accompagnées par le  chant d’une baleine bleue. Il n’est plus là. Il est quelque part en Islande ou en Gaspésie.  Il est un personnage de Three of life dirigé par Terrence Malick. Mélancolique mais pas malheureux.  Le mur fraîchement décoré du Musée d’Art moderne laisse apparaître  un monde monochrome dans lequel il se retrouve . De Marie-Antoinette à Hans Arp, de la présence du Rhin à celle du diable qui hante la cathédrale.                                                              Un coup de coude dans les côtes le sort de sa rêverie. Un défi. Sauter le banc avec son skate. Un sourire apaisé en guise d’approbation. Le pied droit lui donne de l’élan. Les genoux  fléchissent sur son engin instable. L'adrénaline monte. Des diapositives qui se mélangent trop vite dans ses yeux. Le choc brut de l'atterrissage. Le goût du sang dans sa bouche. On le relève. On l'encourage. Des gravillons s’incrustent dans la paume de sa main droite, meurtrie.  Des fourmis invisibles grignotent son genou qui saigne. Sa planche repose à quelques mètres de là, sur le dos, comme une tortue échouée sur le sable blanc d’une plage de la Réunion. Il se relèvera plusieurs dizaines de fois sans dire un mot.                                         Il laissera une partie de sa chair sur le bitume crasseux. Et puis, lorsque le soleil décide de mettre un terme à cette journée printanière, Dieu prend la manette de la console de l’humanité pour le diriger tel un Sims  cherchant un sens à sa vie. Un dernier rayon de soleil en guise d’encouragement. Une dernière prise d’élan. La scène se passe au ralenti. Tout est anormalement lent. Les paupières mettent trois secondes entre chaque battement. Là-haut, une force invisible appuie sur une succession de touches. Un cheat-code divin pour un combo diabolique.  Il prend plus de vitesse que d’habitude. Il est plus puissant que d'habitude. Il décolle et s’envole. Tony Hawk  tutoyant le sommet de la Cathédrale. Strasbourg se transforme en Venice Beach. Les touristes à vélo posent pied à terre. Les dos se cambrent  pour permettre aux têtes de suivre la courbe de son saut. Les bouches restent ouvertes et les cages thoraciques restent figées. Les roues claquent sur le sol. Les gens applaudissent.  Merci  d’avoir voyagé avec  Ryan Air. Température extérieure 28 degrés. Son cœur bat trop vite. Il risque de s’écraser contre le mur du barrage Vauban  et de faire tomber deux  amoureux clandestins qui se bécotent à l’abri des regards. Le bouton pause est désactivé. Le bouton play est activé. On lui saute dessus. On le félicite. Il est Roi au pays des fous.                              Progressivement, la place se vide. C’est le moment qu’il préfère. Refaire la journée dans sa tête. Être seul.  Classer les souvenirs dans son cœur. Archiver les images, les odeurs, les sensations. Sous le regard bienveillant du cheval qui trône au sommet du musée, il ferme la tirette de son sac à dos. Un cheval sans queue, en bronze, avec une tête d’oiseau recouverte d’une feuille d’or comme capitaine d’un bâtiment qui se transforme en vaisseau spatial la nuit tombée.  Des lucioles vertes en dessinent les contours. Le banc muet qu’il a affronté est derrière lui alors qu’il s'allonge sur l'herbe fraîche. Une harpe s’anime dans son oreille droite. Une batterie dans son oreille gauche.  Les lampadaires reflètent son ombre sur le sol. Celle d’un rêveur avec deux ailes dans le dos qui porte une paire de Vans. Il ferme les yeux. Svefn-g-englar. Le sommeil des anges.              https://www.facebook.com/lavieabsurdedeMrZag/           

 

Sigur Ros _ Svefn-G-Englar

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23 avril 2018

L'astronaute du bitume

 

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Photo prise par la Ruche aux deux reines (texte ne s'inspirant pas réellement de la vie de la personne représentée sur la photo).

 

 

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Lorsque les gamins, du fond de leurs lits, armés d’épées magiques, chassent encore des dragons pour sauver une princesse enfermée dans un donjon maléfique et que leurs parents galèrent à ouvrir les yeux, s’étant couchés à deux heures du mat après avoir enchaînés six épisodes de Black Mirror,  j’enfile  ma combinaison orange fluo,  David Bowie en tête : Ground Control to Major Tom,  Take your protein pills and put your helmet on. Ten, nine, eight, seven, six, five, four, three, two, one, liftoff

La porte claque derrière moi. La musique s’arrête, net. Le silence de la réalité s’impose en douceur comme un père qui n’a qu’à lancer un regard désapprobateur à son fiston pour qu’il arrête de se curer le nez avec son auriculaire. Pas de volées de phalanges au visage. Pas de joues rouges.  Pas de cris.  Françoise Dolto en avait juste sa claque de décoller des crottes de nez sous la table du salon.

A cette heure-ci, entre la fin de la nuit et le début du jour,  l’aurore pour les poètes, l’after pour les fêtards, la descente pour les gobeurs et l’accalmie pour les ombres qui dorment dans des cages d’escaliers, la ville baille. Une légère brume de gaz d’échappement dans les yeux, le sifflement des mésanges  ou les gémissements d’un vagabond  faisant office de radio-réveil.

La bêtise humaine n’est pas encore  visible, pas encore audible. Les emmerdes commencent quand  l’Humanoïde  avale son shoot de caféine, aspire sa dose de nicotine et commence à vociférer des saloperies sur son  boulot de merde qu’il veut quitter depuis vingt-deux ans mais qu’il ne quittera jamais parce que ses couilles ne lui servent qu’à faire des gosses . Tous les matins c’est le même bordel. Un jour sans fin où Bill Murray serait six milliards de connards qui hurlent à la mort parce que le paquet  de Chocapic est vide ou parce que la biscotte qu’ils s’entêtent à beurrer comme des bûcherons pète en mille morceaux et s’écrase sur le carrelage blanc de la cuisine.

L'inventeur de la biscotte est un salopard.

Théorie du complot : biscotte impossible à beurrer - crise de nerfs – dépression – divorce – suicide. Novartis est dans le coup. La vente d’antidépresseurs à augmenté de 3127 % depuis la création de cette quenelle de farine desséchée. Avant, on achetait sa baguette chez le boulanger, un artisan-hipster à la  moustache bien taillée qui sentait bon l’Eau de Cologne et les rognons de veau. Le monde allait mieux : pas de chômage, pas de guerre en Syrie, pas d’auto-tune,  pas de concert de Jul.

Lorsque le soleil caressera la totalité de mon visage à travers la vitre du bus 40, je serai arrivé à destination et  je saurai que  les silhouettes  pressées en costume/cravate sortiront du hall vitré de la gare après avoir voyagé debout dans des boites métalliques qui glissent sur des échelles posées au sol.

Devant le Mcdonald’s, je ferme les yeux. L’odeur de friture : Europapark -  mon enfance - la main fermement serrée dans celle de mon père  dans le train fantôme lorsqu’un squelette mesquin tentait de me trancher la carotide pour de faux à l’aide de son sabre en plastique. Plus loin, je suis hypnotisé par une odeur de café chaud et de viennoiseries et je manque d’être aspiré par le tram.

Le quartier de la gare mue, sans parler de gentrification comme certains autres quartiers de Strasbourg. Le Leclerc, théâtre de courses-poursuites entre videurs et chapardeurs de 8.6 est devenu une salle de sport où les plus courageux lèvent de la fonte après avoir pédalé sur des vélos qui n’avancent pas. Que les écorchés du houblon qui perdent la boule face à ce changement d’urbanisme hautement important pour leurs foies et leurs taux de Gamma GT se rassurent. Ils pourront se consoler au Garde Fou ou au Kitsch'n Bar en sirotant la Rolls de la mousse, jouissant d’un spectacle qui n’a pas de prix : celui d’observer les passants déambuler dans la rue en ayant un petit sourire salace lorsqu’un cycliste se prend la roue dans les rails du tram.

Mon balai chante  en récoltant une partie de la vie des gens balancée sur le bitume, par inadvertance, lassitude ou tout simplement irrespect. « Y’a un mec qui est payé pour ça à l’Eurométropole, je m’en bats les couilles de ta poubelle de merde ». Ce mec c’est moi. Depuis dix-sept ans, je mets du cœur à faire en sorte que ces trottoirs sur lesquels vous marchez, ces bancs sur lesquels vous vous asseyez, soient propres et ne se résument pas à des bouts de mobiliers impersonnels et odorants, jonchés de crottes de chiens, de canettes de soda ou de mégots. Nous sommes les petites mains invisibles se levant à l’aube pour éviter  de vous retarder lorsque vous cavalez sur le goudron en talons pour vous rendre à un rendez-vous urgent. Nous sommes ceux grâce à qui à la terrasse de la Ruche aux deux reines, les parfums  de moussakas, d'ambalayas au poulet ou de burgers de saumon ennivrent vos papilles sans être  coupés par l'odeur putride d'un kebab en décomposition qui traine par terre. 

  Nous n’attendons pas d’être remerciés pour ce que nous faisons. Nous le faisons en nous sentant utiles malgré l'odeur et la crasse mais parfois un regard, un échange, un "merci" donne encore plus de sens à tout ça. 

Un môme qui aura visiblement une scoliose tellement il est courbé par le poids de son cartable, observe la chorégraphie entre mon balai et ma pelle. Le balai avance vers la pelle qui se cambre. Le balai, troublé, manque de trébucher et la pelle glisse pour la prendre dans ses bras. La Pelle et la Bête.

 Le petit sourit. Je lui fais un clin d’œil en retour.

 Ça me réchauffe le cœur jusqu’à ce que sa mère lui dise « Tu vois, si tu ne travailles pas à l’école tu feras comme le monsieur toute ta vie  ».

 

 

David Bowie- Space Oddity Original Video (1969)

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23 mars 2018

Le monde à hauteur de mollets

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Le réveil, si je peux parler de réveil, puisque pour se réveiller il faut avoir dormi au préalable, se fait aux bruits des premiers passants qui claquent leurs chaussures sur le bitume mouillé. Ma vie se déroule à hauteur de mollets. Pour accéder à un peu d’humanité, je joue du torticolis, penchant la tête en arrière en fronçant les sourcils, le soleil me fracassant les yeux pour me remettre à ma place de grain de poussière dans l’infini de l’univers. J’ai appris beaucoup de choses sur l’humanité, emmitouflé dans ce sac de couchage rouge.  L’étiquette indique qu’il protège du froid jusqu’à moins dix degrés. Sans vent, sans neige et sans pisse de chien peut-être, sinon j’invite l’ingénieur textile de Décathlon à revoir sa fiche technique et la phase de test de ce cocon made in china en polyester dans lequel je passe la plus grande partie de mon existence et où même un papillon ne voudrait pas crécher.

Ma grand-mère disait qu’on peut tout savoir d’une personne rien qu’en regardant l’état de ses pompes. Je confirme Mamie Thérèse. De la Louboutin soigneusement cirée à la  paire d’Air Max crasseuse, il est rare, même si l’habit ne fait pas le moine comme le souligne ce proverbe à la con, que le bas soit totalement dissocié du  haut. J’ai jamais vu un mec porter des chaussettes blanches jusqu’au mollet avec des claquettes en bas et une veste de costard en haut. Ah si. Dans les Inrocks.

A mon approche, le pas se fait plus pressant ou hésitant, il raconte ce que les yeux voient, là-haut, dans le monde des visages. La pointe de l’espadrille me fixe avec dédain, pitié ou empathie mais personne ne s’arrête. On ne s’arrête pas devant un fantôme, on le traverse comme on traverse la vie en serrant les dents et en mettant de côté ce qui nous a fait mal. Au mieux, le son métallique d’une pièce jaunâtre termine dans mon bonnet au lieu de glisser dans la tirelire de Bernadette Chirac. La grille rouillée du Norma du quartier de la gare s’ouvre avec difficulté dans mon dos. Je roule grossièrement pour m’adosser au mur tagué par un amoureux éconduit la veille. « Jenny je t’aime ». Je souris cyniquement en lisant cette déclaration d’amour maladroite mais sincère.

Lentement le bout du trottoir s’anime. Deux paires de Doc Martens se font face à quelques centimètres l’une de l’autre. Elles semblent disproportionnées à côté de l’épaisseur cadavérique des  cure-dents qui font office de jambes dans un slim bleu clair. Le concert d’hier à la Laiterie était visiblement « cool », « trop de l’a bombe », « tueur, dl’a balle sa mère ». Un dernier gloussement avant de décider de ne pas aller en cours aujourd’hui et les paires noires aux lacets rouges s’éloignent sur le macadam.

En face de moi, l’ENA. Les chaussures inconfortables qui caressent le parquet soigneusement ciré de ce bâtiment ne passent jamais devant moi. L’école nationale d'administration mais pas l’école de la vie. Des pantalons de costume impeccablement repassés avec le pli au milieu pour faire plus que son âge. Du cuir noir qui brille. Noir, austère,  pour contraster avec le col blanc, propre et brillant. Et dire que ce bâtiment était une prison avant. Hasard. Je ne crois pas.

Je plie méthodiquement mon pull pour le caler derrière ma nuque poilue. Il faudrait que j’aille chez le coiffeur. Il faudrait que je mange, que je trouve un appartement, que je me lave, que je dorme, que je parle à quelqu’un d’autre qu’à la voix qui chuchote dans ma tête.

Les étudiants infirmiers arrivent à l’IFSI Saint- Vincent au compte-goutte, la tête dans leurs prises de notes, une belle journée de prise de tête.

Moment de science-fiction lorsque le  nouveau tram glisse fièrement devant moi. Le conducteur klaxonne et me salue de la main. Blade Runner 2018. Une sirène rugit pour donner plus de crédibilité à la scène. La voiture banalisée de la BAC grille un feu rouge manquant d’écrabouiller un cycliste un peu trop rêveur.  Les vélos se succèdent à un rythme effréné mais pas de caravanes du Tour de France à l’horizon. Au mieux, un vieux  Peugeot customisé en fixie crachant une musique technoïde à travers le sac Herschel de son conducteur. Au pire, un vélo volé et un propriétaire dégoûté qui pestera lorsqu’il se rendra compte que de sa belle monture en carbone  ne reste plus qu’une roue solidement cadenassée à un arbre.

Le vol de vélo est un sport national dans cette rue, peut-être que le faubourg du même nom à une centaine de mètres vient de là. Déjà à l’époque, les piqueurs de deux roues devaient s’y réunir pour échanger sur la meilleure façon de détrousser  un  monocycle. « Un échange de pratiques professionnelles », le « réseau » comme dit le conseiller de l’agence d’intérim qui ne me propose plus aucune mission depuis belle lurette.

 Bientôt les pantalons épais laisseront places aux jambes nues, aux mollets poilus,  aux robes à fleurs, aux bermudas, aux doigts de pieds carrés, ronds, aux vernis à ongles violet et aux mycoses. Les verres remplis de bières brunes, noires, blondes, rousses trôneront sur des tables métissées et colorées jusqu’au bout de la nuit. Un sentiment de légèreté et d’insouciance  propre au printemps s’installera discrètement. Les amoureux marcheront main dans la main le long du Musée d’art moderne entre deux joueurs de djembé,  deux crottes de chien, un livreur de chez Deliveroo dépressif et un toxico qui dort sur un banc.

Bientôt ça sera le printemps. Tout ira mieux.

 

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