La vie absurde de Mr Zag

11 janvier 2019

Tram A : Ceux qui regardent le sol

 

 

 

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Photo: http://clubphotobischo.overblog.com/sortie-de-nuit-%C3%A0-strasbourg

 

 

 

C’est à l’heure où n’importe quel être humain censé préférerait être au chaud, sous une couette moelleuse, que les strasbourgeois contraints d’être matinaux (en d’autres termes, de travailler ou d’étudier), embarquent à bord du Tram A.

Il fait encore nuit. Le wagon ressemble à une capsule spatiale illuminée à travers l’obscurité d’une galaxie encore inconnue : l’Eurométropole, la seule planète dont la face cachée ne sera jamais explorée par des chinois.

 Vingt-sept passagers agglutinés les uns  contre les autres. J’ai pris le temps de les compter comme les carreaux minuscules que je tentais de répertorier à la piscine, le jeudi matin, étant dispensé de natation en sixième pour cause officielle d’otite et  officieuse de « Je n’aime pas l’eau. Je n’aime pas porter de maillot de bain. Je n’aime pas mon corps. Je n’aime pas que les autres me regardent couler». Qui a eu un jour l'idée, d’inventer les cours d’EPS ? Ce n’est pas Charlemagne qui se tape des roulades, des charrues et des poiriers sur un tapis en mousse tellement crade que même le virus Ebola n’oserait pas y crécher. Ce n’est pas lui non  plus qui était choisi en dernier lorsque les deux beaux gosses de la classe devaient composer leurs équipes de football. Eux ressemblaient à de jeunes hommes, la barbe naissante, une voix de basse, des épaules carrées et une confiance en eux à toute épreuve. Moi, j’avais un corps d’enfant, la voix d’un Minion, une colonne vertébrale plus lourde que ma masse musculaire, une scoliose,  des fringues dont même Emmaüs ne veut pas et un appareil dentaire de type « moustache » à faire rougir les attelles métalliques de Forest Gump.

 

 La vie au collège dans les années 90 n’était pas comme une boite de chocolats  ou alors des  Mon Chéri remplis de liqueurs infâmes. Quand on n'a pas de Nike Air Jordan ou de Reebook Pump, pas de sweat Waikiki ou Quicksilver, de Doc Martens ou de sac Eastpak, on passe quatre ans dans la peau de Dewey à jouer le même épisode de Malcolm, celui où les têtes d’ampoule timides se font tabasser, racketter et huer à chaque fois qu’elles traversent la cour avec leurs vélos récupérés à la déchetterie.

L’enfer se poursuivait en cours d’allemand à visionner des films de Godard dans la langue de Goethe et des  Toten Hosen dont le seul vocabulaire encore à ma connaissance est Bayern Munich, Oktoberfest et Entschuldigung. Pas facile de trouver du boulot à Kehl avec ces trois mots. Pas facile non plus de s’intéresser à la seconde guerre mondiale avec un prof d’histoire qui prenait la chose un peu trop à cœur, en nous aboyant dessus comme Hitler lors d’un de ses meetings.

 Heureusement, il y’avait aussi des étoiles parmi ce trou noir. Un professeur de français qui me donna le goût de la lecture autrement que par des études de textes ou des fautes d’orthographes surlignées en rouge. Maupassant, Camus, Balzac, Victor Hugo, devenaient accessibles et presque réels, des amis avec qui je buvais une bière en cachette, en vibrant au rythme de leurs plumes. J’ai découvert  la beauté mélancolique de Baudelaire  et la fulgurance de l’amour avec Verlaine, une nouvelle façon de décrire ce que j’avais dans le cœur et la tête, une matrice où Keanu Reeves récite des vers Des Fleurs du mal à  Laurence Fishburne:

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, 
Des divans profonds comme des tombeaux, 
Et d'étranges fleurs sur des étagères, 
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières, 
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux, 
Qui réfléchiront leurs doubles lumières 
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique, 
Nous échangerons un éclair unique, 
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes, 
Viendra ranimer, fidèle et joyeux, 
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

Ça claque. Ça permet de voir le monde autrement,  comme le tram, qui n’est pas juste un moyen de locomotion d’un point A vers un point B mais une traversée vers le point G lorsqu’on interprète cette traversée avec un peu d’imagination.

Les participants à ce voyage interstellaire unique au monde,  le nom des stations tellement exotiques ou poétiques : « Provence », « Rembrandt », « Perce neige », « Nid de Cigognes », « Coucou des Bois » ; « Wagner », « Frères Lumière », « Berlioz ».

Ajoutons à cela, des voix singulières annonçant les arrêts avec  un accent alsacien inimitable, tout ça aurait pu être le début d’un scénario du prochain film de Luc Besson, si depuis, il n’avait pas rejoint  Harvey Weinstein  et Roman Polanski à la longue liste des cinéastes qui ont un zizi à la place d’une caméra.

Le décor d’un film de science-fiction est pourtant bien planté.

Une fusée traçant à la vitesse de la lumière pour déposer des astronautes dans un lycée, un collège, un open-space. A l’intérieur, des terrestres de différentes planètes.

Ceux qui regardent le sol, la tête penchée en avant, une légère bosse sur le dos à force de scruter l’écran de leurs portables. Leurs doigts ont pris la forme de ceux d’une grenouille, allongés et collant aux extrémités, résultat d’une mutation génétique due au défilement d’écrans quasi ininterrompues dès leur plus jeune âge. Ça commence avec Peppa Pig sur une tablette et ça se termine avec des vidéos de skateurs qui se fracassent les os sur Youtube. Le cerveau, par contre a rétrécit, se rapprochant de celui d’un poisson rouge  ou d’un lecteur de Minute."Mollusques Nomophobes", le prochain épisode de Black Mirror.

Ceux qui lisent  Metro en diagonale, à la recherche d’un article de fond sur les émeutes au Soudan ou l’emprisonnement arbitraire d’Oleg Sentsov,   se rabattent, la larme à l'oeil, sur l’horoscope de la journée :

Balance : Bientôt le RSA, saisisez cette opportunité

Poisson : Attendez-vous à ce que votre femme vous quitte

Verseau : Votre priorité est de rembourser votre prêt à Cofidis

Sagitaire : Méfiez-vous de votre collègue qui a mauvaise haleine

Scorpions : Faites du sport au lieu de regarder Netflix

Vierge : Célibataire, pensez à la chirurgie esthétique

Lion : Votre êtes trop nerveux, utiliser un fusil à pompe n’est pas une solution

Cancer : Le suicide est peut-être la solution à vos problèmes d'érection 

Gémeaux : Une capote de mauvaise qualité changera votre vie ce week-end

Taureau : Il est temps de quitter Tinder, vous avez 62 ans

Bélier : Vous allez faire une rencontre surprenante, avec un inspecteur des impôts.

 

Ceux qui s’isolent du reste du monde avec leurs casques anti-bruit, envoûtés par une playlist faite sur mesure par un algorythme qui en sait plus sur vous que votre propre mère. Heureusement, il y'a aura toujours les inclassables. Unkle – Pixies – The Kills – James Blake – Nina Simone – Mark Lanegan – Radiohead – Brian Eno – The Jam - Nick Drake – Gorillaz – Toy – Beirut – Courtney Barnet.

 

Et puis il y’a les autres, ceux qui ne cherchent rien. Sans smartphone, sans lecture, sans casque sur les oreilles, juste en engageant une discussion avec la personne à côté d’eux, pour échanger, faire connaissance, se sentir vivant. Une espèce rare dont je faisais partie avant Spotify, la presse gratuite et Facebook. Des êtres humains.

 

 

NINA SIMONE Feelings

 

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08 janvier 2019

Détective Spleen

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Je savais qu’une scène de Sherlock Homes s’est  jouée à Strasbourg en 2011, devant la Cathédrale, mais je ne me serais jamais douté que nous avions aussi notre Jude Law en plein centre-ville.

Je fus surpris de voir l’enseigne d’un détective pour la première fois, il y’a quelques temps  seulement, alors qu’elle doit y trôner, Place Kléber, depuis un paquet d’années. J’emprunte pourtant cette rue presque tous les jours depuis plus d’une décennie. En même temps, un détective privé se doit de se fondre dans son environnement pour ne pas être reconnu. L'art de la dissumation d'un caméléon dans la jungle alsacienne pour en tirer des informations cruciales.

 Il est peut-être là, derrière vous, à suivre vos pas pour vérifier que vous ne vous ne rendez pas chez votre maîtresse pour une soirée SM,  à faire le chien à quatre pattes, en suppliant qu’on vous  enlève la boule en latex que vous avez dans la bouche. Est-ce lui, là-bas qui fait semblant de lire le journal derrière des  Ray-Ban noires mais qui scrute chacun de vos gestes à travers le reflet de la baie vitrée de la Médiathèque Malraux?

 Impossible à dire. Ce dernier n’a pas de signe distinctif.  Personne ne sait où il se trouve jusqu’au moment où vous êtes informé qu’il vous a trouvé. Une bonne ou une mauvaise nouvelle. Tout dépend de quelle côté de la barrière on se place. Victime ou coupable.

Dans mon inconscient, un détective est un croisement entre l’imperméable de Columbo,  le chapeau de l’Inspecteur Gadjet et la pipe du Commissaire Maigret. Une sorte de Monsieur Patate élancé à la  démarche calme et assurée. Un gentleman, propre sur lui, doté d’un sens de l’observation pointu et d’une élocution parfaite. Il considère chaque élément comme un indice potentiel, du poil pubien sur une cuvette de toilette, à la facture d’un site internet vendant des poupées gonflables  trouvée dans une poubelle.

Caricatural. Cliché.  Trop de consommation de séries policières. Rick Hunter. Deux flics à Miami. Starsky et Hutch. Le flic de Beverly Hills.

La réalité se rapproche plus d'un scénario d'un épidose de l'Inspecteur Derrick  que des Soprano. Pas de doigts coupés ou de cadavre dans le coffre de la Bentley. Pas de physique de gangster avec une truffe énorme en guise de nez et un accent sicilien à faire trembler n'importe quel Gilet Jaune. Pas de surnom : Keyser Söze , Frankie, Tommy, Sonny, Mickey, Vinny ou Joe. Pas de grande villa napolitaine avec dobermans et soubrettes. Pas de costume noir, de chemise blanche col pelle à tarte, de petite moustache parfaitement taillée, de cheuveux gominés et de Montecristo dans la bouche.

Un épisode interminable de Julie Lescaut, des heures en filature, coincé dans une  Peugeot 207 ou sur un banc inconfortable, en mâchonnant un sandwich Poulaillon qui sent le plastique. De la bouffe d’aéroport, achetée à la hâte pour ne pas être repéré. Un paquet de Curly sur le siège passager. Une canette de Rivella  à moitié-pleine. Un grignotage compulsif pour combler le vide et la solitude entre deux planques.

 La buée s’installe insidieusement sur les fenêtres. L’une d’entres elles est à peine ouverte pour laisser passer un minimum d’air dans cette seconde maison roulante. Il gribouille quelques notes sur son carnet : « Arrivée 14h13, seul. RAS ».

 Sa femme lui manque.  Au moins il en a encore une, c'est déjà ça parce que dans ce genre de boulot, on est rarement à la maison. Enchaînant les clopes et les cafés pour tenir le coup, quelques antidépresseurs et anxiolytiques durant les longues nuits d’hiver à attendre qu’une personne disparue refasse son apparition à la sortie d’un immeuble paumé. Nous sommes loin des crimes abominables élucidés par  Woody Herlson et Matthew David McConaughey dans la campagne  louisianaise de  True Détective.

 France Inter raisonne dans la bagnole. Il sent la sueur. Il colle comme un moucheron sur un pare-brise, tapotant du pied, espérant qu’un type suspecté de travail dissimulé se pointe sur un chantier clandestin. Il n'est pas prêt de traquer un tueur en série à la hauteur de Charles Manson. Depuis combien de jours porte-t-il la même chemise délavée ? Depuis combien de temps n’a-t-il pas pris de douche ? Le temps n’est pas le même pour ceux qui attendent une aide divine. Un détail. Quelque chose à se mettre sous la dent pour envisager un début de piste.

 Il observe son visage dans le rétroviseur. Des rides. Une calvitie bien avancée. Des poils rebelles qui sortent de ses oreilles. Une barbe naissante et désordonnée. Des poches sous les yeux. Le manque de sommeil.  La malbouffe. Le stress. La routine de la vie qui vous endort pour mieux vous enfumer. 

« Observer. Je passe ma vie à observer la stupidité les Hommes », pense-t-il tout haut.

 Un SMS de sa femme le sort de sa réflexion :

-           N’oublie pas de chercher la petite à l’école à 16h30 

« Merde, quel jour  on est ?» marmonne t’il tout seul.

On est jeudi. Le jour où sa fille va à la danse. Il colle un post-it sur le volant : « Danse Lola – important - 16h30 ».

Le portable termine dans la boite à gants. Parfois, il ne supporte plus de squatter dans cette caisse,  d’être collé à un siège inconfortable qui pue la veille cave poussiéreuse. Son dos est en vrac.  Sa nuque est tendue. Il tourne la tête comme Frankenstein pour ne pas qu'elle se décroche de ce corps dont il n’a jamais vraiment su quoi faire.

Le seul avantage d'être coincé, c’est de pouvoir écouter des émissions passionnantes de littérature, de sociologie ou de musique, en plein milieu de la nuit à la radio. Il voyage à travers le poste.  Le spleen de Pink Floyd lui rappelle sa jeunesse et  la fougue d’un slam d’Abd Al Malik le ramène à la réalité de son état de cinquantenaire abîmé.  

"Moi, moi quand j'étais petit, j'avai mal,
c'était l'état de mon esprit, je suis né malade,
sur l'echelle de Richter de la misère, malade ça vaut bien 6,
quelques degrés en dessous de là où c'est gradué "fou",
Les autres, les autres, c'est pas moi c'est les autres.
Les autres, les autres, c'est pas moi c'est les autres."

Il craint le temps qui passe même s’il ne le montre pas. L’âge l’a rendu taciturne.  Il n’aime pas se voir vieillir et a peur d’oublier qui il est, comme son père, qui à la fin de sa vie, ne se rappelait même plus du visage de sa propre femme. Ce doit être la pire des douleurs de ne plus être reconnu par celui que vous aimez. Une amnésie des sentiments. Un trou de mémoire dans le coeur, à boucher avec des photos en noir et blanc.

 Il aimerait rentrer chez lui aux horaires de bureau. Passer du temps en famille.  Voir grandir sa gamine et dormir dans un lit confortable, la tête de sa femme sur son ventre bedonnant, mais la routine, les biscottes qui craquent au petit-déjeuner, les soirées à se regarder dans les yeux en mangeant de la raclette, tout ça finit toujours par le faire fuir. C’est un solitaire. Un ornithologue qui observe en silence, des oiseaux vicieux sans plumes et sans bec.

 Il a la bougeotte. Il aime la nuit parce qu’elle met en lumière la vraie nature des gens. Il y’a ceux qui rasent les murs par peur d’être contrôlés par la police. Ceux qui, telles des lucioles, ne brillent que lorsque le jour se couche. Les vampires qui arpentent les bars et les soirées à chercher de la chair fraîche à ramener dans son lit. Ceux qui boivent à outrance et qui crient à la lune en urinant leur souffrance contre un tronc d’arbre. Ceux qui tentent  de rester en vie dans un sac de couchage trop petit, collés contre leurs chiens. Il y’a les poètes qui marchent sans destination précise, des histoires plein la tête, ruminant sur le passé et rêvant d'un futur romantique.  Il y’a ceux, assis contre la porte de leur appartement parce qu’ils ne veulent plus rentrer se coucher seul dans un lit froid et impersonnel. Il y’a ceux qui se roulent des pelles fougueusement contre un mur à peine éclairé. Il y’a ceux qui sautent d’un pont en espérant être attrapé par la manche au dernier moment. Il y’a ceux qui squattent dans leurs voitures, en imaginant qu’ils sont quelqu’un d’autre.

Il n’a jamais pu se résoudre à être sédentaire, pourtant il a failli craquer, l’hiver dernier. Il neigeait. Le froid et l’absence de soleil usent même les plus déterminés. La fatigue des journées interminables à chercher une preuve, un indice.  La tentation  de se procurer un peu de coke ou d’aller chercher une bouteille de gin pour se réchauffer le corps et l’esprit. Il en a connu des collègues, sombrant progressivement, coupés du monde et obnubilés par un dossier qui n’avance pas assez vite. Ça en devient obsessionnel, au point de tout vouloir balancer jusqu’à fermer boutique, à bout de nerfs mais à chaque fois qu’il  solutionne une enquête difficile ou particulièrement douloureuse pour son client ou sa cliente, il remet les gants et repart au combat tel Mohammed Ali terrassant Joe Frazier le 1 er octobre 1975. Il a ça dans le sang.

La majorité  des demandes restent classiques et soporifiques.  La femme de Maurice qui veut savoir ce que fait son mari chaque soir de 18h à 19h alors qu’il finit son boulot de comptable à 17h45. L’absence d’un père parti cherché une baguette de pain depuis cinq ans. Les photos d'une  femme faisant l’amour avec son propre-frère dans un Formule 1.

Lorsque ça n’arrive qu’aux autres, on en rigole en lisant la rubrique fait-divers du journal local. Mais lorsque votre gamine fugue de Strasbourg et que vous êtes sans nouvelle depuis plusieurs semaines, un détective est peut-être le dernier espoir qui permettra de la retrouver autrement que dans un sac poubelle au fond d’un bois. Il faut du courage et de la détermination face à la détresse de ceux qui souffrent.

Malgré sa rancœur envers l’humanité, il a beaucoup d’empathie et de compassion.  C’est peut-être ce qui le fait tenir et qui donne un sens à sa vie. Se sentir utile. Faire partie du monde. Être en mouvement. Se mettre à la place des autres. Imaginer ne plus avoir de nouvelles de Lola. Le manque qui le ronge de l’intérieur. Le néant absolu qui asphyxie les pensées et les gestes quotidiens. Se projeter dans des scénarios atroces, influencé par les médias qui sur-médiatisent le malheur, la cruauté et la souffrance pour faire du sensationnalisme et de l’audimat.

Il n’essaie pas juste de « résoudre des affaires » comme on peut l’entendre fréquemment mais d’apaiser les âmes torturées par une disparition, une tromperie, une escroquerie. Être détective, c’est être  un psy sans  doctorat, qui ne prescrit pas de médicaments mais qui écoute et qui parfois, à l’aide d’un cliché volé, d’une plaque d’immatriculation ou d’un témoignage, remet un peu d’ordre dans un monde chaotique.

Il est 16h47. Perdu dans ses pensées. Il a encore oublié Lola.

 

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02 janvier 2019

Requiem pour un pont

 

 

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"Écoute les orgues, elles jouent pour toi. Il est terrible cet air là. J'espère que tu aimes. C'est assez beau non.C'est le requiem pour un pont".

 

 Les ponts couverts pleurent les destins de ceux qui les traversent. Des  larmes de joie ou de désespoir se rejoignant en un cours d'eau tumultueux pour touristes louant des bateaux électriques à la recherche du grand frisson. Nous nous croisons sur ces ponts comme des ligaments prêts à se déchirer, à rompre, laissant des traces d'émotion sur les dalles colorées. Passagers sédentaires  entre deux rives . Gitans logeant en Airbnb ou rêveurs solitaires habitués des lieux.Vestiges au coeur palpitant. Une boîte à musique dans la tête, un xylophone murmurant une bande-son hypnotique  de Max Richter. Leftovers torses nus sous un pull en acrylique, cognant nos poings abîmés contre la pierre muette.

Il a commencé à faire froid et les ombres dansantes se sont approchées amicalement. J'ai senti leurs présences dans mon dos. L'humidité entre mes omoplates. Le tambour lourd et tribal d'une existence orchestrale. J'ai inspiré  un frisson pour expirer un souffle de spleen de mes poumons fatigués. Et puis un piano s'est mis à jouer des notes aussi douces que les premiers rayons du soleil me réveillant un matin d'été. Il s'est mis à neiger des plumes blanches par milliard. Les cygnes fiers et majestueux se sont envolés en marchant sur l'eau. Un miracle s'est produit   dans mon casque.  J'ai senti Strasbourg respirer comme un amoureux respire la première fois. J'étais en manque de toutes ces petites choses auxquelles je ne prêtais plus attention.

J'ai tendu l'oreille pour mieux entendre le ventre du monde gronder. Django Reinhardt grattant les cordes de sa guitare, adossé contre un saule pleureur. Le vent jouant de la harpe dans mes cheveux. Le carnyx  raisonnant au sommet de la cathédrale. Les feuilles battant des ailes, raies élancées dans le ciel orangé de cette fin de journée. Le parfum de la pluie et le bruit de ses gouttes kamikazes s'écrasant sur la tôle d'une péniche amarrée le long des quais.  Les anges formaient une chorale lumineuse. L'orgue s'est mis à écrire sur le ciel, le recit des souliers ayant foulés le grès rose devenu noir sous l'effet des gaz d'échappements . La transpiration de ces monuments qui nous observent depuis que l'Homme se pose des questions existentielles. Les destins et les états d'âme  gravés au couteau sur des bancs orphelins: 15/01/1991, Lola + Mickaël = ♡

Le tourment microscopique a pris forme pour aboutir à une tornade titanesque. L'orchestre est accordé. J'attends chaque soir ici, à la tombée de la nuit , pour essayer de comprendre d'où vient cette magie, espérant que quelqu'un viendra  me donner un signe apaisant. Mais rien. Juste le bruit de l'écume qui se forme en tourbillonnant et qui claque contre l'acier noir d'une écluse bombant le torse.

Les étoiles s'installèrent sans permission dans le ciel comme des enfants figés aux yeux trop brillants. Les violons jouèrent de plus en plus vite jusqu'à faire voler les pétales de géraniums en éclat. Les fleurs du bien, insolentes et libres.  Je me suis accoudé à une rambarde branlante et j'ai fermé les yeux . J'ai senti la chaleur maternelle de ma ville, son souffle chaud contre ma nuque et le ronronnement d'un chat en guise de battements de coeur. Des amis scintillants riaient tellement fort que la lune s'en est allée se réfugier derrière quelques nuages timides.

Toujours ce piano dans les tempes. Les touches caressées par des doigts interminables, comme les échasses d'un héron  cendré piégé entre deux roseaux. Et puis les musiciens ont pris vie. Le monde continuait de tourner mais je n'étais plus là.

J'étais un personnage en noir et blanc. Melody Nelson mordillant le lobe de l'oreille de Jane Birkin. Un chou en guise de tête. Ballade clandestine.Une variation verticale tapant à la machine à sourire. Heureux comme un fou qui sait qu'il ne l'est pas. Une vieille chanson qu'on ressort d'un tiroir. Un bredele de Proust encore chaud. Le parfum  d'un gâteau au chocolat aux oranges amères. Les croûtons grillés au beurre, valsant dans un bol de velouté de potiron. L'odeur de l'herbe fraîchement tondue avant de mastiquer des épinards crémeux à la cantine.

 

Le cheval noir, gardien du Musée d'art moderne, se cambra et s'envola pour m'emporter sur son dos. Nous survolions la Cité endormie. Fusionnels. Fils de Ixion et de Néphélé . Cette nuit, nous étions  jeunes. Cette nuit, nous étions  indestructibles. Cette nuit, Icare ne se brûla pas les ailes. Nous nous sommes posés sur le soleil  en  fusion dessiné par Tomi Ungerer pour nager dans la lave en ébullition. Nous étions des dieux escortés par des colibris aux becs dorés traversant des vitraux infinis. Des nouveau-nés cherchant leur premiers souffles.

  Jamais je n'oublierai ce que j'ai vu et ressenti. Le Monde de Narnia en plein centre-ville.

Pris d'un vertige de bonheur, j'ai piqué vers la surface de l'eau. Rapace aux yeux noirs, envoûté par le chant d'une sirène aux cheveux roux bouclés.Le vent du diable dans les oreilles. J'ai perforé le reflet des flots pour frétiller, recouvert d'écailles argentées. Mes nageoires me dirigèrent toujours plus loin. De ponts en ponts. D'ici, le monde est une jungle d'algues. Une flaque à crocodiles. Une orgie de libellules jouissant sur des nénuphars aphrodisiaques.

La chanson se termina brutalement sur Spotify. Plus de batterie. J'étais en sueur. Vidé. Les jambes tremblantes, regardant un skateur s'éclater le coude contre le béton en contre-bas.

Derrière moi, un touriste américain. 

"Are you ok?".

Dans ma tête, Gainsbourg fredonnait en s'allumant une Gitane:

Le soleil est rare
Et le bonheur aussi
Mais tout bouge
Au bras de Melody

Les murs d'enceinte
Du labyrinthe
S'entrouvent sur l'infini.

 



 I'm OK. Enfin je crois. Laissez-moi  juste mes folies  pour éclairer la vie.

 

 

 

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21 décembre 2018

Princesse Coquelicot

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J’ai longuement hésité avant de t’envoyer cette lettre. Ça doit bien faire 28 ans que je ne crois plus en toi, depuis ce noël  1986 où je compris que mon camion de pompier méga-super-génial, n’était rien d’autre qu’un montage de bouts de plastique cancérigène fabriqué par des  chinois du même âge que moi.

 Petit Papa Noël. Petit imposteur. Tu as beau porter l’attirail du grand-père idéal, une belle barbe blanche et un gros nez qui rassure, avoir le sourire ultra-white d’un présentateur de talk-show, tu n’es qu’un imposteur, une farce, un album de Magic System, une Barbie trop blonde et trop maigre.

Tu me déçois. Je t’imaginais autrement,  une chope de bière de noël à la main, un bretzel  dans le gosier, te grattant les guirlandes en lâchant un  pet furtif sur un de tes lutins, qui, assommé par cette odeur de pain d’épices et de souffre, s’envolait dans un trip cotonneux.

 Il n’en est rien. Le spleen du monde t’a rendu lisse et fade.

 Derrière cette supercherie, se cache un service consommateur bien huilé, des téléopérateurs délocalisés, des emprunts à 17% pour pouvoir payer la dernière Playstation aux gosses. Oublié le costume qui sent la tarte aux pommes. Oubliés tes câlins et ton rire enfantin. Ne reste plus qu’une voix à la Joey Starr, à force de fumer des Gauloises et de tiser des cubis de rosé.  Oubliée la spéléologie en cheminée à cause de ton diabète et des livraisons Amazon en vingt-quatre heures. Oubliées les virées en traîneau, la musique à fond, à siffloter du Led Zeppelin au Hellfest du 24 décembre. Pour te contacter, rien de plus nauséabond, un  08 99 24 2013 à 1,35 euros la minutes, ou pire encore, un mail avec réponse automatique.

   Tu vas me dire que je crache dans la soupe, je sais, mais ce boulot de Père Noël intérimaire, je l’ai obtenu en postulant à  une annonce de Pôle Emploi pour mettre du beurre dans mon RSA. 9,88 euros de l’heure, c’est le coût horaire d’un Père Noël en 2018.

Je suinte  aux Galeries Lafayette, dans ce costume trop petit, qui pique, qui pue la cave et le vomi. Les gosses me marchent sur les pieds. « On veut la Nintendo DS pépé, la maillot du PSG et le Iphone X. On s’en fout de faire une photo dans tes bras poilus qui sentent la crotte de bique et le vinaigre balsamique».

Désolation. Tristesse. Amertume. Une journée de dix heures à sourire faussement pour appâter les mômes dans ce centre commercial, entre deux pubs pour des slips kangourous ou des moules à Kougelhopf.

Il est 19h58, une gamine insiste pour sauter sur mes genoux arthrosés alors que le magasin va fermer dans deux minutes. Elle tire ma fausse barbe et me mord le bras en rugissant comme un lion. Son père rigole : « Ah les enfants ! Mais où vont-ils chercher toute cette énergie !? ».

 C’est le sucre d’orge qui fait déborder la boite à bonbons. Ni une, ni deux, je dépose le grumeau aux boucles d’or sur mon épaule comme un vulgaire sac de patates et je cours me réfugier dans le local technique du magasin. Elle hurle à la mort appelant sa mère qui frappe à la porte.

« Laissez-là. Ouvrez. Chérie n’aie pas peur, maman est là ».

Je pose ma main sur sa bouche pour qu’elle fasse moins de bruit mais ça ne fonctionne pas. Elle frappe de toutes ses forces, me fracassant la colonne vertébrale à coups de genoux. Elle essaie à nouveau de me mordre comme un vampire aux canines fragiles. Je la pose sèchement sur le banc en la tenant par les épaules et en  la regardant droit dans les yeux. Je m’applique à prendre ma voix la plus grave et à faire une imitation du Père Noël qui pourrait me permettre de gagner le César du meilleur premier rôle.

«  Écoute-moi bien petite fille. Tu fais mal au Père Noël, ça ne se fait pas. Comment veux-tu que je pilote mon traîneau si je suis blessé ? ».

Elle commence à diminuer la fréquence de ses reniflements et essuie les larmes sur son visage avec sa manche trempée comme un buvard.

 C’est lorsque je sors un paquet de bonbons acidulés de ma poche en lui tendant un crocodile vert fluo, qu’elle arrête enfin, les yeux gonflés comme Rocky Balboa.

« Pourquoi t’es méchant avec moi Père Noël ? Et puis d’abord, t’es même pas le vrai Père Noël. Le Père Noël il est gentil lui et il a une vraie barbe blanche toute longue jusqu’au ventre».

 Le paquet de friandises se vide. Elle y trempe l’extrémité de ses doigts pour lécher le sucre chimique qui en tapisse le fond.

 Elle a raison la petite. Pourquoi je fais ça ? Pourquoi je ne peux pas rester dans la norme et dire « oui » en hochant de la tête comme la plupart des gens. Peut-être parce que je n’ai pas envie d’être « la plupart des gens ». Peut-être qu’il est bon d’expliquer à cet enfant comment j’en suis arrivé à me détester et à détester les autres.

 « Tu sais petite, quand j’avais ton âge, j’avais un rêve, celui de ne jamais grandir et de toujours regarder le monde avec des yeux d’enfants. Je m’étais même construit des lunettes à vision enfantine avec des bouts de cartons et une pochette plastifiée piquée à mon frère. Ça ressemblait à des lunettes de cinéma pour regarder les films en 3D mais moi j’y voyais une dimension que personne d’autre ne pouvait voir.

Les lunettes à vision enfantine décryptent le monde en une succession de formes jusque-là inconnues. De la malice dans le regard, un looping d’enchantement que rien ne peut perturber et où les mots d’une violence rare comme « Président de la République », « croissance » ou « racisme » ne sont jamais prononcés. Ce monde est un monde propre à la personne qui met la paire de lunettes sur son nez. Dans le mien, Alice aux pays des merveilles prend le thé avec Philippe Katerine. Il porte un costume de chat et de longues moustaches d’au moins un mètre de long. David Bowie joue à   Twister avec Nick Drake et tente de garder l’équilibre sur une jambe. Henry Salvador ronfle sous un palmier. Un lapin microscopique déterre des carottes sur le crâne de Freddie Mercury. Des chevaux ailés volent dans un ciel violet. Il ne fait jamais nuit ici, le soleil brille en permanence mais ses rayons sont invisibles parce qu’ils se perdent dans la couleur du ciel.

  Je courais dans des champs de coquelicots imaginaires jusqu’à en perdre haleine et m’écrouler entre les pétales qui virevoltaient comme des papillons. Du rouge autour de moi. Le rouge de l’amour, de la liberté, de l’insouciance et du rêve. A chaque sourire, une fleur poussait, c’est pour cela qu’ici, le sol en est presque entièrement recouvert.  Couché sur le dos, les mains derrière la nuque, j’imaginais le ciel comme un terrain de jeu infini où les nuages devennaient ce que je voulais qu’ils soient. Un dragon qui crache de la barbe à papa, un couple d’hippocampes amoureux, une raie géante planant comme un aigle.

Et puis un jour, la  patrouille des adultes s’est installée dans ma tête pour ne plus jamais repartir. Le ciel s’est assombri et les fleurs ont fanées sur mon cœur.  Promets-moi de ne pas devenir moi. Promets-moi de te souvenir de cet instant à discuter avec ce vieux roi fatigué qui fût autrefois le Prince des Coquelicots. Promets-moi de parler aux arbres, aux nuages et à ceux que personne ne veut voir. Promets-moi de vivre comme dans un dessin animé de Miyazaki, d’être un château ambulant qui vole au-dessus de la médiocrité, une luciole qui éclaire le monde, une Princesse Coquelicot. »

La petite me regarde, bouche-bée comme si je lui racontais une histoire avec un prince et une sorcière. Elle  prend ma main, et se colle à moi en me serrant comme un ours en peluche imprégné de tristesse.

« Même si tu n’es pas le vrai Père Noël, je t’aime quand même. Je m’appelle Louise et je suis désolé si je t'ai fait mal avant » dit-elle.

 Les agents de sécurité s’affairent pendant ce temps à chercher une issue pour la récupérer. Je prends conscience que ses parents doivent être morts d’inquiétude.

« Je vais devoir partir maintenant, sinon je vais avoir de gros ennuis. Je suis heureux d’avoir fait ta connaissance Louise. Je m’appelle Eric. Promets-moi de ne jamais oublier cet instant parce que moi je ne t’oublierai jamais. Noel c'est ça. C'est passer du temps avec les autres et donner un peu de soi en guise de cadeau. Ne te fie pas à l'emballage parce que le vrai bonheur c'est la main qui te donne le paquet, pas ce qu'on y trouve à l'intérieur. Sois toi-même, essaie, tombe et relève-toi même si tu as mal aux genoux ou au coeur. Ne regrette rien et regarde ton destin comme un terrain de jeu qui dure quelques dizaines d'années tout au plus. Monte sur le vélo de la vie et roule sans les mains, quitte à avoir peur dans les virages, tu sentiras le vent dans tes cheveux, ton coeur battre. Tu seras vulnérable mais vivante. Joyeux Noël Louise ».

 Je  lui demande de se cacher les yeux et de compter jusqu’à trente, enfin de compter jusqu’à quinze, deux fois de suite parce qu’elle ne sait pas compter jusqu’à trente. Elle commence à compter. Je me dirige vers la sortie de secours. Au moment d’ouvrir la porte, elle se retourne discrètement pour m’observer via l’espace minuscule laissé entre ses mains.

« Joyeux Noël Eric » murmure-t-elle entre ses dents de lait qui ressemble à des montagnes aux sommets cassés.

J’ai cavalé dans l’escalier pour me  réfugier dans une rue sans passage, le temps que mes tempes arrêtent de faire du punching-ball et que mes poumons cessent de brûler. J’ai déambulé au milieu des derniers cabanons du marché de Noël qui ferment les uns après les autres. Sur le chemin, je contemple avec envie toutes ces familles qui préparent le dîner de ce soir. Ils se bourreront la panse de foie gras malade, de truffes hongroises et de toasts trop grillés. Tonton Jacques racontera comme chaque année sa blague sur les arabes qui ne fait rire personne en déchiquetant un bout de dinde. Mémé Thérèse s’endormira au coin du feu après son troisième verre de Suze. Oncle Gérard nous fera un exposé sur la différence entre le saumon et la truite. La moitié du dessert de chez Picard finira à la poubelle  entre les larmes de ma tante divorcée, maquillée comme une prostituée.

 Dans certaines familles, fêter Noel c’est comme aller au cinéma voir un dessin animé au hasard. Les gamins rêvent de voir un Pixar ou un Walt Disney. Ils reçoivent un DVD d’une  mauvaise version coréenne de l’Etrange Noël de Mr Jack.

Je les envie tout de même follement. J’avais la même vie qu’eux, hier encore. Pas d'états d'âme. Je filais droit, sans me poser de questions. Pas de regrets. Pas d’hésitations. Une anesthésie de la conscience et du libre-arbitre. Se poster devant la télé et regarder des excréments pixellisés qui parlent pour ne rien dire. Faire un crédit sur dix ans pour s'acheter un BMW et une virilité. Poster la photo de ses pieds au bord d'une piscine, des proverbes à la con du Dalai Lama ou des vidéos d'un chat qui se lèche le cul. Bouffer des flocons d'avoine et du fromage blanc pour se donner bonne conscience après avoir englouti trois Mc Deluxe et deux portions de frites. Enregistrer ses pas, ses calories, ses ronflements. Comptabiliser sa vie.

  7 CDD. 1 divorce. 212 amis sur Facebook. 84 kilos. 1,6 fois le SMIC. 5 fruits et légumes.  1489 heures d'écoute sur Spotify. 9,8 kilomètres de footing.  12 centimètres de bite. 55 pompes,  110 abdos.  487 orgasmes. 60 de QI.  8,6 degrés d'alcool. 80 kilomètres par heure. 2 ans de dépression.  Bac  + 5.  16 mois de chômage.

  Un algorithme narcissique de chair et d'os pour justifier son existence,  se coucher sereinement après deux épisodes de Black Mirror et éviter de finir pendu au bout d'une corde sous le regard bienveillant des gamins qui mangent de la crème glacée au beurre de cacahuète.

Cette capacité à être là sans l'être, à mettre une balle dans la tête d'un  Jiminy Cricket vicelard qui ne veut pas fermer sa grande gueule de Monsieur je-sais-tout. Il se cache dans mon oreille.  Derrière le bar de la Conscience, à picoler avec le Doute et l'Angoisse. Une belle brochette d'enculés, d'empêcheurs de tourner en rond. Je les entends commenter mon existence comme trois ivrognes sifflant leurs ballons de piquette avachis sur leurs certitudes : « Ton boulot c'est vraiment de la merde », « Tu n'as même pas d'amis », « Ça fait 2 ans que tu es célibataire », « Tu n'auras jamais d'enfants », « Tu as du bide », « Tu perds tes cheveux », « Tu es trop timide », « Un homme ça ne pleure pas », « Tu es moche », « Tu ne réussis rien dans la vie », « Tu n'y arriveras jamais », « T'es un looser » .

De temps en temps, le Doute s'écroule complètement bourré ou l'Angoisse hausse le ton. Ils se foutent sur la gueule et moi j’ai la nausée. La gueule de bois des fêtes de fin d’année qui ne part pas avec un Doliprane ou un emballage cadeau.

Chez moi, personne ne m’attend plus depuis belle lurette. Mon chat dort dans son panier. Le Noël des chats n’existe que dans les films d’animation. Des factures et mises en demeure d’huissier traînent  sur l’évier. Le chauffage est coupé depuis plusieurs jours, une bougie rouge fait office de lumière. L’évier dégueule d’assiettes dans lesquelles se reflète le clignotement d’une guirlande rouge. Je roule une clope de mes mains abîmées. Des ampoules et des crevasses en guise  de paumes. La fumée  glisse dans mes poumons et ressort par mes narines comme pour créer une ambiance sophistiquée en soirée. Je toussote. Le regard vide. Pour les laissés pour comptes, les sans-familles, les oubliés du système, Noël est un jour encore plus éprouvant que le reste de l’année. Le sentiment amplifié ’être seul au monde, de ne pouvoir compter que sur soi. L’envie de prendre quelqu’un dans ses bras, de l’écouter parler, de lui répondre et de s’endormir dans un lit habité par la douceur et le parfum de deux corps chauds qui se comprennent et qui s'aiment, parfois .

La fenêtre mal fermée  s'ouvre, laissant pénétrer cet air glacial qui n’annonce rien de bon. Un mauvais pressentiment qui donne des rhumatismes aux sages. Les passants de la rue du Jeu-des enfants sont de minuscules points noirs sautant sur une marelle colorée de là-haut. Dans l’immeuble d’en face,  les corbeaux apprêtés aux montres dorées ricanent  d’ivresse et de supériorité en observant ce vieil homme vêtu de rouge faire le funambule sur le rebord d’une fenêtre gelée. La désillusion est plus forte que le vertige. Le malheur donne du courage.

Mélange d’excitation et d’hypocrisie. Certains filment, le portable dans une main, une coupe de champagne dans l’autre, espérant voir une chute fatale et une trace de sang épaisse sur la neige. Ils sont prêts à tout pour que la vidéo soit visualisée des millions de fois sur Youtube. Non, le Père Noël n’est pas une ordure mais ceux qui l’attendent au pied du sapin sont parfois de sacrés salopards qui ne méritent pas d’y trouver un cadeau, ou alors empoisonné.

Le chat ronronne en mangeant ses croquettes desséchées. On peut entendre le souffle de Renaud sortir d’un vieux transistor.

Petit Papa Noël
Toi qu'es descendu du ciel
Retournes-y vite fait bien fait
Avant que j'te colle une droite
Avant qu'j't'allonge une patate
Qu'j'te fasse une tête au carré
!

Au moment de sauter, j’ai mis ma main dans ma poche. L'instinct, comme ce jour de juillet 2008 où j'ai pris dans les bras, à l'association ERA, celui qui deviendra mon futur chat. J’ai senti quelque chose de collant, de gluant, comme le slimer de Ghostbuster. Je l’ai levé au-dessus de ma tête, comme un trophée, entendant le gloussement de certains passants qui me traitèrent de fou.Qui est le plus fou, celui qui saute ou ceux qui regardent?

Je ne sais pas si je suis fou, mais l’objet gelatineux devant mes yeux est un crocodile rose que Louise a glissé dans ma poche.

Je me suis retourné. Un coquelicot minuscule s’est mis à pousser sur la table de la cuisine.

 

 

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15 décembre 2018

Strasbourg, mon Amour

 

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Photo de Martin Lelièvre - https://pokaa.fr/author/martin-l/

 

 

 Strasbourg, ma ville.  Cette soirée du 11 décembre 2018 restera à jamais gravée dans ma tête.  Comme un père sorti brusquement de son sommeil par un coup de fil du commissariat, j’ai tout de suite compris que quelque chose de grave était arrivé. Le tonnerre a grondé plusieurs fois sans aucun nuage à l’horizon. Des gouttes de larmes innocentes. Les verres de vin chaud qui tombent au sol pour se vider entre les pavés. Les gyrophares bleus s'installant dans un chaos d’un autre temps. Un silence lourd et pesant face à l’impensable.

 J’avais mal en te voyant saigner sur les écrans de télévision, impuissant face à la souffrance de mes frères et mes sœurs meurtris. J’ai fini, après plusieurs heures à scruter mon portable, par m’endormir, fiévreux, en position fœtale, mouvementé, te cherchant dans mes cauchemars. Tu étais là, à appeler à l’aide, un drapeau européen étoilé en guise de couverture de survie. J’ai tenté de  te rejoindre mais je courais au ralenti comme dans ces mauvais rêves où j’essaie d’hurler et de bouger les membres sans y parvenir, Le Cri silencieux d’Edvard Munch en tête.

Au lendemain de ce songe fantomatique, tu t’es réveillée dans le brouillard gris et incertain des rues quasi désertes du centre-ville. Une gueule de bois invisible.

 Nous, strasbourgeois(es),  avons ouvert nos portes et regardé à travers nos fenêtres pour t’entendre respirer avec difficulté pendant qu’un hélicoptère te survolait. Tu as de l’asthme  à la liberté, la gorge nouée. Un premier pas hésitant comme pour vérifier que tout ça est bien arrivé, que tu n’es pas un mirage, un torrent de lave encore chaud sur lequel nous risquions de nous brûler.

 Nous étions, un, puis deux, puis dix, puis des milliers à venir à ton chevet pour te faire du bouche à bouche avec notre cœur. Timidement d’abord, du coin de l’œil, les regards de compassion se croisèrent. Dans les trams. Sur les trottoirs glacés. Dans les bus. Nous nous cherchions des yeux pour sentir cette union sacrée propre aux situations les plus dramatiques. Les bouches s’ouvrirent avec hésitation. L’absence d’explication. L’incompréhension. Des questions sans réponses. Une grande famille multiculturelle qui vit une épreuve douloureuse. Une rééducation lente et progressive  après un choc frontal.

Nous remarcherons ensemble en nous tenant les uns aux autres. 

Nous serons nos propres kinés  pour honorer celles et ceux tombés sur le champ de la cruauté.

Trois jours après, malgré la souffrance qui habite nos corps et nos esprits, le  soleil s'est mis à briller timidement sur tes bâtiments, tes rues et sur notre quotidien. Un gamin emmitouflé dans une cagoule orange, lèche la barre d’un des wagons du tram A allant à Rive Étoile comme une glace à la vanille. Les passagers se mettent à sourire naturellement et à plaisanter comme pour mettre une gifle virtuelle à la barbarie. Un couple d’adolescents collés à la Superglue se roule des pelles avec gourmandise. De l'amour, pour mettre du rose sur une journée noire. Certains fêtent la vie, une bière à la main, le regard embué, sous les lampes chauffantes des terrasses. D'autres parcourent tes rues en te  tenant la main.Les odeurs de falafels, de choucroutes, de pizzas ou de patates douces. Les reflets de la diversité qui brillent dans les cours d’école, les collèges, les lycées, à  l'Université. Peu importe la couleur de nos gilets,  nos origines, nos croyances, nos langues, nous nous souhaitons un avenir meilleur silencieusement  en reprenant Brel de l'intérieur, Place Kléber, en hommage à nos disparus.

Quand on n'a que l'amour,
Pour parler aux canons,
Et rien qu'une chanson,
Pour convaincre un tambour,
Alors sans avoir rien,
Que la force d'aimer,
Nous aurons dans nos mains,
Amis le monde entier.

Strasbourg, ma ville. Nous reprendrons possession de ton âme, à travers les cafés, les fleuristes,  les taxis, les boulangeries, les écoles, les musées et les bibliothèques. Nous reprendrons possession de ton art et de ta culture à travers les rêveries animées projetées au Star, au Saint-Exupéry, au Vox ou à l’UGC. Nous applaudirons les comédiens vêtus de masques et de costumes au TNS ou au TAPS. Nous rirons à en avoir mal au ventre  au Palais de la Musique et des Congrès, à l'Illiade ou au Kafteur. Nous écouterons les sages nous conter leurs expériences et nous enseigner leurs savoirs à la Librairie Kleber. La Laiterie et le Molodoï raisonneront encore plus fort que les 29320 supporters du stade de la Meinau ou les 6200 combattants de la  SIG Army, parce que nous sommes une armée pacifique et qu'ensemble, nous n’avons peur de rien.

De là-haut, Charb, Wolinski, Cabu et Tignous,  veillent sur nous. D’ici, ceux qui hier soir sont tombés, seront debout à travers nos voix, nos yeux, notre liberté, notre égalité et notre fraternité. Nous leurs devons cela et nous devons montrer l'exemple aux générations futures en les armant de fusils en forme de livres et de balles en forme de mots. Nous devons transmettre nos connaissances et montrer le chemin de la résistance.

Nous sommes le passé, le présent et le futur. 

C'est dans tes rues colorées que je suis tombé amoureux pour la première fois, que j'ai pris des râteaux aussi,  que j'ai vu mon premier concert de Ludwig von 88 en 1996,  que j'ai pris ma première cuite aux Frères Berthom, que j'ai débuté mon premier job en contrat d'intérim, que j'ai visité ma première exposition au MAMS. C'est dans cet univers cosmopolite que j'ai rencontré des personnes exceptionnelles qui m'ont ouvert les bras et l'esprit  en valorisant les différences. Nico, Ahmed, Jenny, Palma, Jamel, Karl, Djibi, Katarina. J'ai voyagé en Afrique à travers le poisson grillé sauce masa de Little Africa, en Italie par  l'accent délicieux de Noémi  à la Dispensa et sur une autre planète en trempant mes lèvres dans un cocktail improvisé par Clémence au Botaniste.  C'est ici que j'ai scandé mes premiers Jetzt geht's los, le visage peint en bleu et blanc et c'est pour toi  que nous partions en convoi de Sélestat, pour dévaliser l'occase de l'Oncle Tom en vinyles et bandes dessinées. C'est sur tes poignets que j'ai commencé à écrire  mes états d'âme sur un banc le long des quais, un soir d'été. J'ai tant de souvenirs et d'images quand je pense à toi. Des rires, des pleurs, des doutes aussi mais j'ai toujours pu compter sur toi, tes citoyens, tes policiers, tes militaires, tes pompiers, tes infirmiers,  tes enseignants, tes bénévoles, tes associations, tes structures d'insertion, tes travailleurs sociaux . Tu es une ville engagée, citoyenne, responsable et nous ferons en sorte que cela ne s'arrête jamais.

Strasbourg, ma ville,  nous te ferons vivre, la tête haute et le poing levé parce que la violence ne nous fera pas renoncer aux droits les plus élémentaires  pour lesquels nos parents et grands-parents se sont battus dans des temps obscurs de l’Histoire.  Strasbourg bombardée en 1943 mais debout en 2018. Nous sommes vivants, unis et  ne nous tairons jamais. Strasbourg capitale de l'Europe. Strasbourg capitale de Noël pour toujours.

Strasbourg capitale de mon coeur, ce soir les bougies brillent à nos fenêtres comme des lucioles fraternelles et universelles. Nous n'oublierons jamais. Tu ne seras plus jamais pareille mais tu restes libre et généreuse. Tu continues de briller en Alsace et dans le monde entier. 

 Strasbourg ma ville,  je te souris en pleurant, fier d'être un de tes enfants. 

 

 

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10 décembre 2018

Hop La La Land

 

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 Trois. Deux. Un. Bonne année.

 Strasbourg passe en 2019. Une page se tourne sur des bises moites et pour les plus audacieux, des roulages de pelles entre un toast au saumon et une coupe de Champagne tiède. Les confettis volent sous les hauts-plafonds des appartements et terminent leurs courses sur de vieux parquets abîmés. Les corps dansent, hypnotisés par la fin d’un cycle et le début d’une nouvelle ère avec laquelle ils essaieront de composer sans y laisser trop de plumes. Ce soir, le monde est une fête. On  honore la vie en hommage à ceux qui l'ont quittés au marché de Noël le 13 décembre. On oublie les galères des  365 derniers jours.La bagnole qui est en rade sur le parking du Leclerc avec un mot sur le pare-brise : « Véhicule en panne, merci de votre compréhension ». Les relances du banquier qui prononce le mot "agio" comme une pizza aux artichauts avec un accent italien surjoué. Le cancer de la prostate de son père.  Le divorce de sa sœur. La folie des Hommes.

On se sert fort dans les bras pour sentir que l’essentiel est là. Les distances sociales et intimes sont franchies. L’odeur de l’autre. Sa peau. Du pain perdu à la cannelle caramélisant dans le beurre fondu d'une poêle en Téflon. Nous avons peur du futur mais nous sommes là, vivants, les jambes hésitantes dans des pantalons de smoking trop serrés, sur une musique trop forte. Du trop pour contrer le pas assez. Un équilibre précaire. Un fil sur lequel marcher en talon aiguille entre la Tour du Maintenant et celle du Demain.

 En bas, dans la rue, les rires percent les doutes ancrés. Il neige de l’espoir sur les joues roses. Les yeux brillent. Les résolutions sont spontanées et pleines de bonnes intentions. Arrêter de fumer – Faire plus de sport – S’engager dans une association – Faire un régime - Arrêter de se plaindre. Beaucoup de choses à arrêter mais surtout commencer à vivre en réalisant que l'existence est précieuse et fragile comme une toile d'araignée. 

Les nœuds papillons s’envolent dans le ciel en titubant. Les gorges parfumées se dévoilent, interminables, comme les tiges d’une fleur encore inconnue. Les robes caressent les  courbes sans gestes déplacés même si certaines mains restent baladeuses. Balance ton relou de nouvel an. Dunes harmonieuses brûlantes  d’un désert blanc. Une solidarité universelle pour quelques heures encore, entre ceux qui brillent naturellement et les autres, plus éteints, les anonymes.

Les keupons de la Grand Rue dansent avec leurs chiens et trinquent avec les dieux aux drapeaux noirs. Les couleurs s’entremêlent. Du gilet jaune au vomi orangé d'une cuite au crémant, de l’or d’une fusée  au sang rouge d’un doigt  explosé.

Les pétards s’enflamment dans l’ivresse et l’insouciance.

C’est une nuit féerique. La nuit des Benjamin Button, adultes ridés qui ce soir arborent   une peau lisse d’enfant et des dents de lait avec plein de trous noirs dans lesquels se perdre. Les pantalons soigneusement repassés se recouvrent de poudre noire. Les mèches s’enflamment et les étoiles filantes décollent pour laisser un souvenir ineffaçable dans les esprits. Les têtes se penchent pour mieux voir les astres qui jouent à cache-cache entre quelques nuages téméraires. Des tourbillons incandescents dansent sur les pavés. Les mammouths tutoient les bisons. Jumanji  improvisé. La guerre des boutons pour géants en culottes courtes.  Peter Pan embrasse sa voisine, rouge de timidité. Les crocodiles partagent un bout de bûches avec des biches médusées. Le chocolat aux coins des lèvres, les voisins dansent un slow improvisé sous un lampadaire éméché.

 Ce soir, des étoiles brillent plus que d'autres dans le ciel. Celles de  Barto Pedro Orent-Niedzielski, Pascal Verdenne, Antonio Megalizzi, Anupong Suebsamarns, Kamal Naghchband . 

Sur Terre, quelques voitures brûlent et les pères Noël de garde aux casques brillants arrosent les flammes d’une eau divine. Les pierres pleuvent comme une armée de criquets aux dents acérées. Il est temps de se replier vers la caserne ou de transporter les jambes morcelées et  les épidermes brûlés vers l'hôpital de Hautepierre. Là-bas, les colombes aux blouses blanches et les docteurs en humanité s’affairent à penser, à rassurer et à calmer ceux qui stagnent encore dans une autre galaxie. 

 Elle rentre chez elle à travers les débris encore chauds. Une ampoule au talon droit d'où s'écoule un liquide blanchâtre qui brûle comme de l'acide. La faute à des chaussures trop petites mais tellement jolies. Les marches des trois étages jusqu'à son appartement semblent interminables.Elle jette sa robe de soirée et ses pompes sur le canapé. Les collants glissent par terre et sont troqués contre un pyjama à l'imprimé Totoro.   Elle allume la bouilloire et dépose une boite de biscuits sur la table de la cuisine. Une tasse de thé au jasmin réconfortante entre les mains. Le radiateur fait office de chat s'enroulant entre ses jambes, le ronronnement en moins.

De là, elle voit la ville se réveiller en silence. Charles Aznavour marmonne à la radio.

Une vie d'amour 
Une vie pour s'aimer 
Aveuglément 
Jusqu'au souffle dernier 
Bon an mal an 
Mon amour 
T'aimer encore

Les arbres s'étirent et baillent. Certains sont taillés comme des lépreux aux multiples moignons. Une mésange se pose sur le perchoir qu'elle a installé sur le rebord de la fenêtre. Elles se regardent comme si elles se connaissaient depuis toujours.  L'oiseau picore quelques graines de tournesol, se retourne et s'envole, comme 2018, laissant une plume grise et jaune qui tourbillonne dans le vent. 

2019 sera l'année des imprudents qui tentent, des courageux qui se trompent, des amants qui s'étreignent, de ceux  qui ne veulent pas tomber amoureux de l'ennui. C'est  le début  d'une année où la lune n'a pas envie d'aller se coucher mais d'aller faire l'amour au soleil qui vient de se réveiller.  

Nous serons Ryan Gosling et Emma Stone projetant de la couleur aux visages des autres par nos sourires. Hop La, la, land sous la Cathédrale, nous marchant sur les pieds en dansant, maladroits mais sincères.  Il n'y aura plus de saisons ou alors qu'une, éternelle, celle de frangins qui n'ont pas la même mère mais qui s'aiment quand même.

 

 

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26 novembre 2018

Nocturama

     

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Nous sommes des immortelles poussant entre deux pavés trop serrés, cherchant la lumière du matin, la coeur haut et coloré par l'envie d'espérer . Roseaux courbés par le vent, la pluie et les coups-bas, s'accrochant à l'accalmie . Valsons seuls sur le béton comme des amoureux célibataires se prenant dans leurs propres bras. Il fera tellement doux que nous n'aurons plus besoin de bonnets ni de moufles. C'est une raison d'y croire et de jouer avec la feu de la tentation , de s'exposer aux  "peut-être" et de  tutoyer les méandres de l'irraison.

J'ai manqué d'oublier qui je suis en caressant les mirages du monde des grands. Celui où les envies , les amours, sont des ombres mélancoliques qui haïssent les anges aux sourires naïfs. Tant de nuits à cogiter pour comprendre pourquoi tout fout le camp. Les insensibles ricanent, étrangers de leurs propres entrailles. La lumière est pourtant bien là, au royaume des aveugles,  derrière un amas d'ordures aux dents de loups-garous. Mêmes les monstres ont peur de mourir seuls.

Lorsque la lune n'éclairera plus le désespoir des paumés, lorsqu'il n'y aura plus d'ombres sur les murs abîmés, lorsque nous serons orphelins de tout ce que nous avons détruit, alors seulement je partirai. Un brouillard qui affole les marins glissera dans les rues de Strasbourg . Le spleen de Bristol.Trip-hop.  Massive Attack au flow fantomatique. We flew and strolled as two eliminated gently.Nous volions et nous promenions comme deux fantômes discrets. Why don't you close your eyes and reinvent me.Pourquoi ne fermes-tu pas tes yeux et ne me réinventes-tu pas. On se moquera de nous et de notre insolence à ignorer les prévenances d'un monde qui avait de la gueule.Les signes du chaos ne manquaient pourtant pas.

La base ne veut plus ressembler au sommet mais changer la forme de la pyramide en un trait horizontal. La ligne plane d'un monitoring d'hôpital. La fin d'un autre monde qui végète en soins palliatifs depuis trop longtemps .  La cocotte minute siffle, pleine de boulons pour les plus désespérés. Punis à porter des oeillères calcinées   et à errer dans  un désert de perce-neige asphyxiées .

Le temps n'est pas encore aux regrets. Brandissons notre jeunesse. Ne quittons plus nos rêves. Contemplons les Venus délaissées de chair et de sang. Ça va nous plaire d'être un condensé de fantaisie, une étoile qui file sans s'arrêter, une nouvelle couleur que personne n'a jamais vue. Je n'oublierai pas la beauté de l'imprudence, les  réveils à se chercher, les premières fois hésitantes.  De grands voyageurs, amoureux de la possibilité d'échouer, pour tomber, poser un genoux à terre et sourire en voyant le monde d'aussi bas.

Ce jour sera éternel et l'Italie,  avec ses oliviers et ses sculptures florentines, s'invitera aux terrasses de la Petite France. Nos mains ne seront plus jamais tremblantes. Nos cris ne seront plus silencieux. Il y aura un parfum de Toscane sur les cous dénudés. Serrons-nous encore comme deux jeunes mariés sans jamais ne rien nous promettre. Il nous faudra du danger pour ne pas sombrer dans les étagères poussiéreuses de la Cité. Ça nous ira mieux de douter, de changer et de ne ressembler à personne d'autre. Nous mettrons des masques vénitiens  transparents pour mieux inspirer. Nous respirerons trop fort pour rattraper le temps perdu.V comme Vivants. Anonymous aux visages découverts. James Dean, traversant les murs en Mustang rouge invisible. La fureur de ne pas vieillir. Nous nous allongerons debout pour rêver dans des draps qui n'existent pas. Nous referons le monde à travers la mousse neigeuse d'une bière  du Kilimandjaro .Tu seras Tomi Ungerer et nous dessinerons le futur, assis à la table d'un troquet agité. Nous mettrons les Quatre saisons dans les têtes et du sang métissé dans les veines. Nous reviendrons pour ouvrir les écluses clandestines. Ne nous cachons plus dans des tunnels d'indifférence.Nous sommes là, remuants.

Chére Obscurité, il est temps que tu ouvres les yeux et que Strasbourg nous bouscule, nous secoue et nous crache  ses beautés cachées à la gueule.

Oubliés les destins lisses. Oubliées les histoires  pour  narcoleptiques.Martine ne va plus à la plage. Martine ne fait plus la cuisine.  Martine n'est plus la petite fille parfaite qui ne tâche jamais sa robe parfaitement repassée.  Martine est hétéro, lesbienne, gay, bi ou trans. Martine veut baiser où elle veut, quand elle veut et avec qui elle veut sans avoir à se justifier. Martine est un arc-en-ciel qui brille la tête haute. Martine veut gagner autant que Martin. Martine ne veut plus se faire peloter dans le tram. Martine ne veut plus se faire traiter de pute dans la rue.Martine se retient depuis trop longtemps. Martine montera au sommet de la Cathédrale et hurlera jusqu'à ce que le monde s'arrête de marcher et se retourne pour l'écouter. Aux noms de toutes celles et ceux à qui on a coupé les cordes vitales. Ça vaut la peine de rêver trop fort et de se réveiller en sueur au milieu d'un terrain vague.

Pour les gamins qui seront en âge de voter.  Pour les bébés Tinder à qui il faudra expliquer que faire l'amour ne s'apprend pas sur Youporn et que les souvenirs d'une vie sont dans la tête et le coeur, pas sur Instagram.Sinon, nous sommes condamnés à errer au milieu d'un marché de noël sans fin comme Macaulay Culkin dans Maman j'ai raté l'avion,  à murmurer le même poème, inlassablement,  en attendant nos parents dans une maison trop grande, à empêcher les Casseurs-Flotteurs de l'inhumanité de faire couler le monde, un soir de décembre enneigé.                

                                          

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10 novembre 2018

La petite reine aux cheveux blancs

    

 

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J’attends la pause de midi avec impatience dès le premier pied posé dans l’entreprise. Sept heures cinquante-cinq. Le coaching agressif de mon superviseur, fraîchement diplômé d’un BTS Management des unités commerciales. Les dents qui rayent le parquet. Un pitbull qui aboie comme si nous étions aux Jeux Olympiques de la consommation. Toujours plus vite. Toujours plus haut. Toujours plus fort.  Pierre de Coubertin en costard tapotant sur un MacBook Air en vapotant un e-liquide à la fraise des bois.   Toujours moins de salaire aussi. Toujours plus de précarité. Toujours plus d’emmerdes avec des produits à l’obsolescence programmée.

 Des collègues qui se tirent dans les pattes pour être les meilleurs employés du mois et obtenir le Saint Graal : un CDI. « L’esprit d’entreprise ». « La cohésion d’une équipe et d’un groupe ». Des  slogans publicitaires  pour vendre des yaourts sans lactose qu'on  retrouve à la tribune de l’Assemblée Nationale : «Effort », « Démocratie participative », «Proactivité », « Engagement », «Enfumage ». On nous rabâche cette soupe tous les matins au « briefing de stimulation ». Nous sommes soit disant « une famille » au service de l’entreprise. On choisit ses amis mais rarement sa famille disait Renaud. Une défaite de famille plutôt, comme le rappe Orelsan.

 

Treize mois  que je porte un casque avec un micro qui me brûle les oreilles durant sept heures et quarante-six minutes par jour. Une pause de deux minutes toutes les heures soit pour aller uriner, soit pour boire un verre d’eau à la cafétéria. Il faut faire un choix. Treize mois à sentir une ombre dans mon dos. Treize moi à entendre que je ne suis pas assez rapide, que je dois sourire au téléphone parce que le client à l’autre bout du fil le sent. Treize mois que je supporte ma collègue qui montrent ses statistiques aussi fièrement que les photos de sa petite dernière. Treize moi à pactiser avec le diable.

 Une introduction. La prise en charge du client qui neuf fois sur dix appelle pour râler parce que son téléphone ne fonctionne pas ou qu’un  voyant rouge s’est installé sur sa box l’empêchant de regarder Cyril Hanouna faire des blagues stupides. Le même baratin. La même procédure. « Je suis Martin du service clientèle. En quoi puis-je vous aider ? ».  Une conclusion. Une enquête de satisfaction souvent négative malgré la bonne volonté du smicard qui fait ce qu’il peut pour trouver une solution derrière un ordinateur qui rame.

 Je m’appelle Lucas, pas Martin, bordel. Elles à côté, ce sont Noémie, Delphine et Bérangère, et non pas Sophie Martin du service clientèle. Nous avons un prénom, un nom, une identité, une histoire. Nous sommes singuliers et non pas des téléopérateurs avec un code barre dans le cou qu’on déplace comme des boites de raviolis

Au mur, un tableau  affiche le temps consacré à chaque appel  par chaque conseiller. Trois minutes maximum parce que la liste d’attente est longue et que le client est pressé. Le sablier se vide trop rapidement. Même les meilleurs candidats de Fort Boyard n’arriveraient pas à récupérer la clé en aussi peu de temps.

Mon espace de travail : Un open-space qui n’en a que le nom. Pas d’ouverture d’esprit en tout cas. La seule ouverture dans cette boite c’est celle que je rêve de faire dans le thorax de la directrice des ressources humaines lorsqu’elle me signale d’un air supérieur que je suis arrivé avec cinq minutes de retard. J’ai beau lui expliquer que j’habite à l’autre bout de la ville et qu’entre le tram B puis le tram A, il arrive parfois un imprévu durant les  quarantes minutes de trajet théoriquement prévu. « Prenez le tram d’avant, mon cher Lucas » dit –elle en garant son 4X4 à vingt mètres de l’entrée.

 

Ce banc du Parc de la Citadelle, c’est une bouffée d’oxygène de quarante-cinq minutes. Une coupure sans sang qui fait paradoxalement cicatriser les blessures existentielles de la journée. Une pause sur des ecchymoses invisibles. Un panini au thon et une Carola verte en guise de déjeuner. Le silence. Les feuilles multicolores qui tournoient dans le vent de l’automne pour se poser sur mon épaule. Sur le terrain de basket, des étudiants du Lycée Marie Curie  se lancent dans un concours de dunks entre deux cours. Toucher l’anneau est déjà une victoire pour le plus petit d’entre eux qui imite Gollum à s’y méprendre. Mon précieux. Je veux toucher mon précieux. Le plus grand se marre. Il avoisine les deux mètres. Une  détente assurée. Avantage génétique. Quelques pas d’élan et c’est le décollage. La paire de Air Jordan s’envole. Le panneau tremble. Le ballon rebondit au sol et termine sa course dans un buisson.

A 12h15, je peux l’entendre arriver à sa démarche hésitante  dans les graviers. Elle vient tous les jours. Un imperméable assorti à sa paire de Méphisto beige solidement lacée. Des collants que seules les dames d’un certain âge portent.  Une chevelure blanche volumineuse, brillante et souple comme des œufs en  neige qui sentent les bonbons à la fraise.

Elle fait une courte halte devant le banc, s’appuyant sur sa canne pour reprendre son souffle. Un sourire qui fait ressortir ses grands yeux bleus, ses rides et une couronne dorée en guise de molaire. Une couronne pour une reine, quoi de plus naturel.  Je décale délicatement le sachet  contenant les emballages du déjeuner pour qu’elle prenne place à côté de moi. Elle déballe un thermos  deux tasses et un paquet de petits-beurre. C’est notre rituel. Un thé noir brûlant, sans sucre, toujours. Nous serrons les tasses entre nos mains comme de petites lucioles précieuses qui ne doivent pas s’envoler. Les gorgées sont prudentes et glissent dans l’estomac avec la chaleur réconfortante de celui qui a marché sous la pluie toute la journée  pour passer la nuit au coin d’un feu.

Des retraités jouent à la pétanque, une bière à la main. Les blagues pleines de poésie où il est question de boules et de cochonnets fusent. Un gamin haut comme trois pommes zigzague entre une rangée de champignons en tentant de conserver un équilibre précaire. Sa mère le couve des yeux lorsqu’un cygne aventureux monte sur la pelouse pour se goinfrer de bouts de pains.

Nous restons là, sans mots dire, en nous parlant du bout des yeux comme disait Brel. Deux fous perdus dans la vie. Ses mains tremblantes recouvertes de taches de rousseur.  Elle soupire, se gratte la tête et avale une gorgée du précieux nectar. Parfois, nos regards se croisent comme deux amoureux maladroits. Nous nous comprenons à la moue de nos visages, à nos soupirs, à des détails imperceptibles pour le commun des mortels. Seuls les paumés savent.

Lorsque je termine le dernier biscuit, je saisis un livre dans mon sac à dos. Je lis à voix haute : « Il lui semble plutôt que le couple humain est créé de telle sorte que l’amour de l’homme et de la femme est a priori d’une nature inférieure à ce que peut être (tout au moins dans la meilleure de ses variantes) l’amour entre l’homme et le chien, cette bizarrerie de l’histoire de l’homme, que le Créateur, vraisemblablement n’avait pas planifiée. C’est un amour désintéressé : Tereza ne veut rien de Karénine. Elle n’exige même pas d’amour. Elle ne s’est jamais posé les questions qui tourmentent les couples : est-ce qu’il m’aime ? a-t-il aimé quelqu’un plus que moi ? M’aime-t-il plus que moi je l’aime ? Toutes ces questions qui interrogent l’amour, le jaugent, le scrutent, l’examinent, est-ce qu’elles ne risquent pas de le détruire dans l’oeuf ? Si nous sommes incapables d’aimer, c’est peut-être parce que nous désirons être aimés, c’est-à-dire que nous voulons quelque chose de l’autre (l’amour), au lieu de venir à lui sans revendications et de ne vouloir que sa simple présence ». L’insoutenable légèreté de l’être. Milan Kundera.

Elle se lève comme elle est arrivée, glissant sur l’automne et sur la grisaille du monde. Un sourire malicieux en guise d’au revoir et pas d’adieu. Une dame au dos voûté dont je ne connais rien. Une silhouette aux souvenirs de ces époques mélodieuses et graves à la fois. Un concentré d'humanité et de connaissance au doux parfum de lessive à la lavande.Une rareté qu'on rencontre pour la première fois mais  avec laquelle on a l'impression d'avoir vécu plusieurs autres vies. Un accident heureux.

Il se met à pleuvoir des perles argentées sur le parc.   Je suis en retard.

Je la regarde s’éloigner avec tendresse, la petite reine aux cheveux blancs.

 

 

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26 octobre 2018

Des knacks ou un sort

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 Photo:https://www.adeline-cuisine.fr/recettes/knackis-momies-recette-pour-halloween/

 

Sous l'obscurité de mon drap, une tablette illumine discrètement le plafond de ma chambre. L’Etrange Noël de Mr Jack passe en boucle, le son diffusé dans le casque piqué à mon grand-frère. Tim Burton est mon mentor. Je connais les dialogues  par cœur. A l’école, quand la maîtresse m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, je lui ai répondu le plus simplement du monde : Etre Jack Skellington, le maître de l’épouvante. Ça a valu une convocation à mes parents et plusieurs rendez-vous avec un monsieur qui voulait vérifier que je ne dessine pas de soleils noirs ou d’arbres avec des racines qui s’enfoncent très loin dans le sol.

 Le  31 octobre, je serai Jack, moi aussi, que les grands le veuillent ou non. Le roi des citrouilles, squelette sans trompette, brillant dans l’obscurité de la Petite France. J’attends ce jour depuis des mois. Halloween. Le noël orangé que je prépare minutieusement dans le plus grand secret. Strasbourg, ville du crime. La, la, la. This is Halloween.

 Je me cache dans vos escaliers, au détour d’un restaurant blindé de touristes. Choucroute maléfique aux langues de crapauds au Kammerzell. Baekehoffe aux yeux de mygales. Des bonbons ou un sort. Chevelure de serpents vénéneux.  Chauve-souris transperçant les nuages. Le parquet craque  sous vos lits. Les monstres aux yeux globuleux attendent le moment ou un doigt de pied dépassera d’une couverture pour le croquer comme une knack ensanglantée. Je les entends gémir comme des pigeons à trois têtes attendant une bécquée de viscères. Entre les moutons de poussière, une paire de chaussettes ou un exemplaire décoloré de Fuide glacial, ils grattent les matelas et chuchotent les sacrilèges du Fasciculi Admirandorum Naturae de F. W. Schmuck. Les animaux fantômes sortent du grimoire. Strasbourg devient un cabinet de curiosités où les créatures difformes s’animent.    Veaux à deux têtes, résultat de manipulations génétiques. Chats lamboides. Emily Dickinson erre, place de l’Homme de fer et hurle sa folie à la lune tremblante : « Je meurs! Je meurs dans la nuit! Quelqu'un apporterait-il la lumière que je puisse voir quelle route prendre dans l'immortelle neige? ».

Edouard fait étinceler ses lames d’argent contre la pierre froide de la Cathédrale. Les gargouilles déploient leurs ailes et survolent le stade de la Meinau. Ils plongent telles des mouettes-zombies  sur un banc de joueurs tétanisés. Les sportifs tentent de prendre la fuite en crampons et rampent afin de se diriger vers le vestiaire. Une  armée sombre se déploie. Des centaines de Grands Hamsters d’Alsace siamois  aux yeux fluorescents sortent des enfers.   Le maillot de Dimiti Liénard est en pièces. Il est totalement nu, un trou énorme au niveau du torse laissant apparaître sa colonne vertébrale fracassée à plusieurs endroits. Ses boyaux volent dans les tribunes.  Une masse noire  lui arrache la peau, le déchiquete et le vide de sa chair et de  son sang. Sur la pelouse verdoyante, des intestins, des cœurs, et des foies gisent encore chauds.

Les corps s’entassent comme des Mikados sur la place Rouget de l’Isle. Aux armes citoyens. Les organismes démembrés  sont empalés sur la grille du palais Rohan par dizaines, une odeur putride en émane déjà. Les grues de la Presqu'île Malraux s’effondrent dans un tintamarre assourdissant éclatant les baies vitrées de la bibliothèque du même nom. Halloween. This is Halloween. Les enfants hurlent en sortant de l’UGC poursuivis par un vers de terre géant et gluant.

Au Conseil municipal, Roland Ries s’apprête à prendre la parole et est stoppé net, décapité par Freddy Kruger. Les écologistes ont eu le temps de prendre la fuite par une sortie de secours. Un tram déraille à la station Porte de l'hôpital. Le chauffeur hurle de douleur, les yeux picorés par des cigognes mutantes.

Une sirène raisonne dans toute la ville. Le pire est à venir. Des millions de blattes envahissent la centrale nucléaire de Fessenheim qui n’est  plus contrôlable. Une suite d’échecs techniques et de chaos dans  le réacteur 1 entraîne  un ruissellement et touche des armoires électriques endommageant l’un des systèmes de sécurité du réacteur. Un brouillard vert hautement radioactif se dirige vers Strasbourg.

 

Le drap se lève soudainement. Une créature sur deux pattes au brushing impeccable, me fixe, les sourcils froncés.

«  Allez au lit. Eteins la tablette. Demain tu as un contrôle de maths ».

 La réalité est bien plus terrifiante.

 


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25 septembre 2018

Les papillons invisibles

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Le noir de la nuit caresse son bleu de travail. Un bleu foncé qui colle  à l’âme.  La routine étouffante d’un trajet appris par cœur. Sans rancœur, ni regret. Sans « peut-être », sans fleurs. Petit Poucet aux pouces cabossés semant  son passé sur le bitume mouillé. Saint - Jacques de Compostelle jonchée de merdes pastel. Composter son ticket de tram.  Taxer une clope à un clodo schizophrène. Les mains dans les poches. Des poches sous les yeux.  Une gamelle tiède dans son barda. Brasier réconfortant  sa carcasse voûtée.  Parfum de patates douces au lait de coco colorant le ciel trop gris. Il tire sur un  mégot froid. Du tabac entre les chicots. Le regard fixé sur les tuiles morcelées d’un toit. Le monde doit avoir une autre gueule de là-haut.  Tôt ou tard, la France qui se lève tôt, croisera la France qui se couche tard.

 L’heure bleue des ombres attendant sur des quais fantomatiques. Les invisibles en chaussures de sécurité usées. Si jeunes dans leurs fuites. Animaux meurtris aux cœurs asséchés, errants dans la vallée de la vie. Oiseaux de malheur pâles, illuminés par des lampadaires inquisiteurs. Un mollard vole dans la nuit et s’écrase sur les rails. Les feuilles dansent un tango désarticulé. Tout commence et s’arrête maintenant. A la seconde où le soleil chasse les fantômes de l’obscurité.  

 Fuir de là-bas pour tenter d’être quelqu’un ici. Une houle vertigineuse. Le silence de la peur. Les regards qui se cherchent et se comprennent sur cette embarcation surchargée. Les yeux se prennent dans les bras.  Le soleil brûle les peaux nues. La soif s’infiltre dans chaque pensée. La mer est un volcan humide. L’iode, une lave mouillée et corrosive. Le diable habite ici. La nuit, les spectres de la mort rodent, bordant les plus fragiles de pétales de chrysanthèmes.  Un autre matin au milieu du  néant. Grains de poussières orphelins dans l’océan. Deux silhouettes gonflées flottent et disparaissent dans l'écume des vagues. Les mouettes décharnent ceux qui n’ont plus de noms. Les membres pourrissent sous le regard vide d’un frère ou d’un fils. Des larmes de sirènes  glissent dans les bouches arides. La routine meurtrière que personne ne veut voir. D’un port à un autre. Les hommes en costume décident d’un coup de stylo à plume. Une rature sur une vie. Du Tipex sur des tâches aux cœurs qui palpitent encore.   On se renvoie la balle au journal de vingt heures. Ping-Pong meurtrier.  Peur de l’autre. Peur de l’inconnu. La peur rend aveugle.

Le Tram B klaxonne au loin. Arrêt « Elsau ». Les phares éblouissants dilatent ses pupilles telle une biche hypnotisée attendant de rencontrer un pare-choc. Il s’assoit, seul, au fond et s’affale. La tête contre la vitre recouverte de traces de  mains d’enfants de toutes tailles.  Il ferme  les yeux et fredonne un poème en tigrigna. Le cœur pique. Souvenirs de son ancienne vie au Soudan. Elle lui manque. Roaa,  diamant brut d’un mètre cinquante-huit  qui taille des failles pour laisser passer la lumière des autres. Toujours  sa peau. La douceur de ses caresses. Il a faim d’elle. Famine de sentiments. Cache-cicatrices. A bout de souffle sans son ombre qui veille sur lui.  Son sourire, phare dans les nuits agitées de Khartoum. Les échos de sa voix qui apprivoisent les ténèbres, lorsqu’au foyer, le silence vient danser avec les cendres du passé. C'est  l’heure où tout le monde rêve à tombeau ouvert.

Un papillon de nuit piégé remonte le long de la vitre. Choc après choc, il use ses ailes fragiles et s’épuise à s’obstiner à chercher la lumière. De sa main aux ongles rongés, il prend l’insecte comme une goutte d’eau échouée au milieu du désert. Petite merveille qui vibre dans sa paume. Poussière vivante. Les ondulations à peine perceptibles bercent son épiderme. Charmante créature perdue dans la folie des dieux.

Il se lève avec délicatesse, protégeant un trésor inestimable dans sa main. La porte s’ouvre à l’arrêt « Laiterie ».Un vent sauvage qui fouette le visage pénètre dans le wagon. Les yeux grands ouverts, il écarte les doigts. Fascination enfantine.  Une moquerie au destin. Un croche-pied à la faucheuse. Un orage lointain gronde. Secoué par un tourbillon touble, il prend son envol maladroitement et disparaît dans la chute du monde. Il doit être fort. Il doit être grand maintenant.

 La pluie s’écrase sur les carrés de verre. La voix caverneuse de Nick Cave raisonne dans un casque Bose. “You've got to just - Keep on pushing -Push the sky away”. Strasbourg, un jour d’octobre. Une  belle journée pour s’envoler.

 

 

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