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J’attends la pause de midi avec impatience dès le premier pied posé dans l’entreprise. Sept heures cinquante-cinq. Le coaching agressif de mon superviseur, fraîchement diplômé d’un BTS Management des unités commerciales. Les dents qui rayent le parquet. Un pitbull qui aboie comme si nous étions aux Jeux Olympiques de la consommation. Toujours plus vite. Toujours plus haut. Toujours plus fort.  Pierre de Coubertin en costard tapotant sur un MacBook Air en vapotant un e-liquide à la fraise des bois.   Toujours moins de salaire aussi. Toujours plus de précarité. Toujours plus d’emmerdes avec des produits à l’obsolescence programmée.

 Des collègues qui se tirent dans les pattes pour être les meilleurs employés du mois et obtenir le Saint Graal : un CDI. « L’esprit d’entreprise ». « La cohésion d’une équipe et d’un groupe ». Des  slogans publicitaires  pour vendre des yaourts sans lactose qu'on  retrouve à la tribune de l’Assemblée Nationale : «Effort », « Démocratie participative », «Proactivité », « Engagement », «Enfumage ». On nous rabâche cette soupe tous les matins au « briefing de stimulation ». Nous sommes soit disant « une famille » au service de l’entreprise. On choisit ses amis mais rarement sa famille disait Renaud. Une défaite de famille plutôt, comme le rappe Orelsan.

 

Treize mois  que je porte un casque avec un micro qui me brûle les oreilles durant sept heures et quarante-six minutes par jour. Une pause de deux minutes toutes les heures soit pour aller uriner, soit pour boire un verre d’eau à la cafétéria. Il faut faire un choix. Treize mois à sentir une ombre dans mon dos. Treize moi à entendre que je ne suis pas assez rapide, que je dois sourire au téléphone parce que le client à l’autre bout du fil le sent. Treize mois que je supporte ma collègue qui montrent ses statistiques aussi fièrement que les photos de sa petite dernière. Treize moi à pactiser avec le diable.

 Une introduction. La prise en charge du client qui neuf fois sur dix appelle pour râler parce que son téléphone ne fonctionne pas ou qu’un  voyant rouge s’est installé sur sa box l’empêchant de regarder Cyril Hanouna faire des blagues stupides. Le même baratin. La même procédure. « Je suis Martin du service clientèle. En quoi puis-je vous aider ? ».  Une conclusion. Une enquête de satisfaction souvent négative malgré la bonne volonté du smicard qui fait ce qu’il peut pour trouver une solution derrière un ordinateur qui rame.

 Je m’appelle Lucas, pas Martin, bordel. Elles à côté, ce sont Noémie, Delphine et Bérangère, et non pas Sophie Martin du service clientèle. Nous avons un prénom, un nom, une identité, une histoire. Nous sommes singuliers et non pas des téléopérateurs avec un code barre dans le cou qu’on déplace comme des boites de raviolis

Au mur, un tableau  affiche le temps consacré à chaque appel  par chaque conseiller. Trois minutes maximum parce que la liste d’attente est longue et que le client est pressé. Le sablier se vide trop rapidement. Même les meilleurs candidats de Fort Boyard n’arriveraient pas à récupérer la clé en aussi peu de temps.

Mon espace de travail : Un open-space qui n’en a que le nom. Pas d’ouverture d’esprit en tout cas. La seule ouverture dans cette boite c’est celle que je rêve de faire dans le thorax de la directrice des ressources humaines lorsqu’elle me signale d’un air supérieur que je suis arrivé avec cinq minutes de retard. J’ai beau lui expliquer que j’habite à l’autre bout de la ville et qu’entre le tram B puis le tram A, il arrive parfois un imprévu durant les  quarantes minutes de trajet théoriquement prévu. « Prenez le tram d’avant, mon cher Lucas » dit –elle en garant son 4X4 à vingt mètres de l’entrée.

 

Ce banc du Parc de la Citadelle, c’est une bouffée d’oxygène de quarante-cinq minutes. Une coupure sans sang qui fait paradoxalement cicatriser les blessures existentielles de la journée. Une pause sur des ecchymoses invisibles. Un panini au thon et une Carola verte en guise de déjeuner. Le silence. Les feuilles multicolores qui tournoient dans le vent de l’automne pour se poser sur mon épaule. Sur le terrain de basket, des étudiants du Lycée Marie Curie  se lancent dans un concours de dunks entre deux cours. Toucher l’anneau est déjà une victoire pour le plus petit d’entre eux qui imite Gollum à s’y méprendre. Mon précieux. Je veux toucher mon précieux. Le plus grand se marre. Il avoisine les deux mètres. Une  détente assurée. Avantage génétique. Quelques pas d’élan et c’est le décollage. La paire de Air Jordan s’envole. Le panneau tremble. Le ballon rebondit au sol et termine sa course dans un buisson.

A 12h15, je peux l’entendre arriver à sa démarche hésitante  dans les graviers. Elle vient tous les jours. Un imperméable assorti à sa paire de Méphisto beige solidement lacée. Des collants que seules les dames d’un certain âge portent.  Une chevelure blanche volumineuse, brillante et souple comme des œufs en  neige qui sentent les bonbons à la fraise.

Elle fait une courte halte devant le banc, s’appuyant sur sa canne pour reprendre son souffle. Un sourire qui fait ressortir ses grands yeux bleus, ses rides et une couronne dorée en guise de molaire. Une couronne pour une reine, quoi de plus naturel.  Je décale délicatement le sachet  contenant les emballages du déjeuner pour qu’elle prenne place à côté de moi. Elle déballe un thermos  deux tasses et un paquet de petits-beurre. C’est notre rituel. Un thé noir brûlant, sans sucre, toujours. Nous serrons les tasses entre nos mains comme de petites lucioles précieuses qui ne doivent pas s’envoler. Les gorgées sont prudentes et glissent dans l’estomac avec la chaleur réconfortante de celui qui a marché sous la pluie toute la journée  pour passer la nuit au coin d’un feu.

Des retraités jouent à la pétanque, une bière à la main. Les blagues pleines de poésie où il est question de boules et de cochonnets fusent. Un gamin haut comme trois pommes zigzague entre une rangée de champignons en tentant de conserver un équilibre précaire. Sa mère le couve des yeux lorsqu’un cygne aventureux monte sur la pelouse pour se goinfrer de bouts de pains.

Nous restons là, sans mots dire, en nous parlant du bout des yeux comme disait Brel. Deux fous perdus dans la vie. Ses mains tremblantes recouvertes de taches de rousseur.  Elle soupire, se gratte la tête et avale une gorgée du précieux nectar. Parfois, nos regards se croisent comme deux amoureux maladroits. Nous nous comprenons à la moue de nos visages, à nos soupirs, à des détails imperceptibles pour le commun des mortels. Seuls les paumés savent.

Lorsque je termine le dernier biscuit, je saisis un livre dans mon sac à dos. Je lis à voix haute : « Il lui semble plutôt que le couple humain est créé de telle sorte que l’amour de l’homme et de la femme est a priori d’une nature inférieure à ce que peut être (tout au moins dans la meilleure de ses variantes) l’amour entre l’homme et le chien, cette bizarrerie de l’histoire de l’homme, que le Créateur, vraisemblablement n’avait pas planifiée. C’est un amour désintéressé : Tereza ne veut rien de Karénine. Elle n’exige même pas d’amour. Elle ne s’est jamais posé les questions qui tourmentent les couples : est-ce qu’il m’aime ? a-t-il aimé quelqu’un plus que moi ? M’aime-t-il plus que moi je l’aime ? Toutes ces questions qui interrogent l’amour, le jaugent, le scrutent, l’examinent, est-ce qu’elles ne risquent pas de le détruire dans l’oeuf ? Si nous sommes incapables d’aimer, c’est peut-être parce que nous désirons être aimés, c’est-à-dire que nous voulons quelque chose de l’autre (l’amour), au lieu de venir à lui sans revendications et de ne vouloir que sa simple présence ». L’insoutenable légèreté de l’être. Milan Kundera.

Elle se lève comme elle est arrivée, glissant sur l’automne et sur la grisaille du monde. Un sourire malicieux en guise d’au revoir et pas d’adieu. Une dame au dos voûté dont je ne connais rien. Une silhouette aux souvenirs de ces époques mélodieuses et graves à la fois. Un concentré d'humanité et de connaissance au doux parfum de lessive à la lavande.Une rareté qu'on rencontre pour la première fois mais  avec laquelle on a l'impression d'avoir vécu plusieurs autres vies. Un accident heureux.

Il se met à pleuvoir des perles argentées sur le parc.   Je suis en retard.

Je la regarde s’éloigner avec tendresse, la petite reine aux cheveux blancs.