paresseux+metro

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Nous sommes collés l’un contre l’autre subissant le dandinement  du wagon qui tangue au rythme des accélérations et freinages brusques du conducteur. Une odeur de chien mouillé émane du type à côté de moi. C’est toujours comme ça lorsqu’il pleut. Les gens se ruent dans les transports en commun comme si leur vie en dépendait.

 Une simple goutte de pluie sur une chevelure parfaitement permanentée pourrait réduire toute une journée à néant. Imaginez donc des cheveux qui frisent, plus grave même, un gonflement capillaire ou une coulée de Rimmel. L’horreur. Le drame. Aucun mot n’est assez fort pour expliquer cet acte météorologique barbare.

De la buée se forme sur les vitres crasseuses. Les regards s’évitent pour ne pas avoir à communiquer entre voisins.  Un sentiment de panique s’empare de ce collectif qui ne voit plus ce qu’il se passe à l’extérieur et qui est obligé de cohabiter à l’intérieur. Voyeurisme rassurant.

La porte s’ouvre enfin. Les plus fragiles sortent. Claustrophobie sociale ou claustrophobie tout court. Je profite de ce moment de confusion pour m’installer sur un siège vacant. Rapide comme l’éclair, le collégien derrière moi n’a pas le temps de saisir sa chance. On le retrouvera deux jours plus tard sous une banquette à téter son pouce, totalement déshydraté. Il en va de ma survie, le trajet est encore long.

Une dame à la démarche hésitante pénètre dans ce sauna mobile. Les gens se poussent sur son passage. Lépreuse des temps modernes. Je comprends soudainement pourquoi.

Privilège de l’âge. Places prioritaires. Elle se dirige vers moi. Je peux sentir le regard du monde des Debouts vers celui des Assis. Jalousie. Frustration. Douleur aux genoux, à la plante des pieds à force de rester debout dans un équilibre fragile.

Je l’observe au fur et à mesure qu’elle se rapproche. Elle n’est pas mutilée de guerre même si son visage semble avoir croisé un obus génétique. Pas de canne donc pas aveugle, ni infirme à en juger par l’agilité avec laquelle elle déplace sa paire de Méphisto sur le sol trempé. Pas de ventre gonflé en vue, ni de mioche de moins de quatre ans dans le creux de sa main. Reste une dernière possibilité : personne âgée. C’est là tout le problème de ce genre de considération subjective. A partir de quand doit-on considérer qu’une personne est âgée Monsieur le Juge des bonnes manières ?

J’hésite. Si je me lève pour lui proposer ma place et qu’elle n’est même pas encore ménopausée, elle risque de  mal le prendre. Vieillir une femme est la pire des insultes (Juste après, il y’a lui mouiller les cheveux ou lui annoncer qu’il n’y a plus de sushis au frigo). Je risque de prendre un coup de sac à main dans la tronche voir d’être hué ou traité de goujat, malotru ou bien encore de buffle.

A l’inverse, si je ne lui propose pas de s'asseoir et qu’elle fait partie de cette classe d’âge que les journaux spécialisés nomment les Séniors, le risque de lapidation à la canette de Ricola est réel.  Il en faut moins que ça pour finir piétiné par une  horde de voyageurs zombies aux vertèbres douloureuses.

Par lâcheté, peur ou les deux à fois, je me lève d’un bond, enchaînant de petits coups de coudes discrets pour m’extraire dès l’ouverture de la porte. Je prends une grosse bouffée d’air.  Des gouttes de sueur coulent sur mon front. J’ai fait le bon choix. Les mains sur les genoux à reprendre mon souffle, la tête entre les jambes, j’aperçois une petite paire de chaussures brunes me dépasser sereinement. Une paire de Méphisto. La vieille dame sans âge se retourne : « Ça va Monsieur ? Vous voulez vous asseoir un peu ? ».