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Je ne sais pas quand toute cette merde a commencé mais elle risque de se terminer bientôt.

Peut-être à tes 14 piges. Le premier verre de Gin, mi - gazeux, mi – Pétrole Hahn ou plus tard lors d’une mauvaise rencontre avec ce mec plus enclin à se faire des lignes de coke qu’à te dire « je t’aime ». Depuis, le rituel est organisé rigoureusement chaque soir comme un gourou emmène ses fidèles au suicide, lentement sans que tu ne réalises avoir une pelle en forme de bouteille entre les mains et qu’à chaque gorgée, tu creuses un trou de plus en plus profond.

Le passage au Monoprix à 17 heures annonce le début de cette compulsion. D’abord plaisanter avec la caissière, qui à force, sait exactement ce qu’elle trouvera sur le tapis roulant. Ajouter un paquet de chips et de cacahuètes pour se sentir moins honteuse et donner l’illusion au vieillard derrière toi que ce soir tout est permis, puisque c’est vendredi, le début du week-end, la Compagnie Créole, les cirrhoses du foie.

Tes lundis, mardis, mercredis, jeudis, samedis et dimanches sont devenus tes vendredis soir.

Tu marches d’un pas rapide et nerveux en rasant les murs pour ne croiser personne, ne pas perdre de temps et surtout éviter de cogner les bouteilles les unes contre les autres. Encore quelques mètres et le bouchon roulera sur la table crasseuse jonchée de miettes de pain. Des miettes. Les miettes de ton quotidien, de ta vie, de tes rêves d’enfant, de ton âme.

Comme un zombie, tu avales une première gorgée brûlante qui te rassure et te réchauffe. Les autres arrivent machinalement et mécaniquement à un rythme aussi cadencé qu’une chaîne de production de bagnoles.

L’ivresse te donne la sensation d’exister, d’être plus que ce pantin qui bosse 40 heures par semaine pour toucher le SMIC et élever ta gamine toute seule. Elle arrive généralement de l’école vers 18 heures ce qui te laisse le temps de descendre vider les cadavres en verre dans la poubelle, de te brosser les dents et de mâcher nerveusement un chewing-gum à la menthe.

Tu connais ce rôle sans costume. Tu le répètes tous les soirs depuis presque 4 ans.

Pourtant à la première seconde, lorsqu’elle ouvrira la porte, elle saura. Elle saura, parce que les murs transpirent encore  le malt malgré un coup de  spray à la lavande, parce que tes yeux sont dilatés et que tu es trop joyeuse, trop tendre, plus  démonstrative qu’à l’accoutumé.

Elle sait aussi qu’à 23 heures lorsque le dernier verre sera vide, le trop laissera place au trop-plein et au pas assez.

Elle mettra son casque sur les oreilles et fermera la porte à double tour pour que Sufjan Stevens couvre tes pleures, tes cris et le bruit sec de tes poings contre le mur. Peu importe si elle ne comprend pas les paroles, c’est une mélodie en arrière fond, un semblant de présence, un monde qu’elle ponctuera toute la nuit en lisant et en grignotant des biscuits trop secs pour fuir cette merde et partir loin, très loin  de cette couette qui pue le renfermé.

Elle sait déjà que demain elle te retrouvera allongée sur le canapé, un reste de somnifères mélangés aux poils du chat.

Assise sur une chaise, le cartable trop lourd pour ses épaules de moineau, elle te regardera avec un mélange de tristesse et de colère.

Ton visage rouge et boursouflé, tes dents abîmées, la maigreur de ton buste, la crasse sous tes ongles, toi qui passais des heures à les manucurer en répétant que les mains sont les reflets de l’âme.

Personne ne doit savoir. Elle se prépare un sandwich avec ce qui traîne au fond du frigo pour déjeuner avec ses copines. Un sourire forcé aux coins des lèvres, elle écoutera leurs histoires de familles parfaites, de vacances à la mer, de gâteaux d’anniversaire, du job formidable de leurs mères. Elle  s’inventera une vie, une famille, un père qu’elle ne voie plus depuis des mois. Elle le présentera dans les moindres détails : fort, beau, drôle et très intelligent.

 

Tu te réveilleras à la même heure, vers midi, la bouche pâteuse mais sans  mal de tête ou  gueule de bois. Ça fait longtemps que ton corps ne manifeste plus de trop-plein d’alcool mais le manque  te ronge déjà. Ton patron a laissé plusieurs messages sur ton répondeur puisque tu n’es pas venue travailler. Au départ il s’inquiétait mais maintenant lui aussi sait et ne te pardonnera pas la prochaine absence.

 Tu enchaînes cigarette sur cigarette en te mordillant les lèvres, à regretter la soirée de la veille, en te jurant de ne plus boire, d’aller voir un psy qui cherchera l’absence de ton père ou la surprotection de ta mère pour justifier ta maladie. Une maladie oui, même si tu affirmes haut et fort à ton entourage que tu ne bois que lors de soirées, que tu n’es pas accro et que tu peux arrêter quand tu veux.

Le temps passe et le mal commence à te ronger, s’installant sur ton épaule droite et te murmurant des saloperies : «J’ai soif, donne-moi à boire, je ne me sens pas bien, j’ai peur, je suis seul au monde, personne ne peut me comprendre ». Tu deviens nerveuse alors tu tentes de ranger l’appartement, de t’occuper comme tu peux en regardant des programmes débiles à la télé mais tu commences à trembler et à regarder ta montre. 16h30, il faut aller faire les courses pour que la petite puisse avoir de quoi manger ce soir.

L’après-midi lui semble interminable. Comment s’intéresser à Napoléon, à Pythagore, au passé alors que son futur lui semble morne et terne ?. Elle écoute sans écouter, rie sans être  amusée mais assure le minimum en société. En parler à ses professeurs ne ferait que la mettre dans une case et te causerait des problèmes  et ça c’est au-dessus de ses forces. La cloche sonne, il est 17 heures, elle se dirige vers le bus qui l’a ramènera chez elle.

A 18h13, elle ouvre la porte de l’appartement. Elle hume l’atmosphère avec une boule au ventre. Tu es dans la cuisine, sifflotant en remuant une casserole pleine à ras bord de spaghettis. Tu te retournes et à ton visage, elle sait. Ta représentation peut commencer.