Image associée

Arriver en retard à une soirée c’est comme arriver à l’heure accompagné de Guy Georges. Dans les deux cas, les gens s’arrêtent de parler et me défigurent comme  un psychopathe qui vient  d’emballer les membres d’un gamin dans un sac poubelle. C’est vrai que je ne suis pas ponctuel mais de là à jouer au Mikado avec des bouts de gosse.

La valeur de la bouteille de vin rouge que je tiens dans la main droite me donnera soit  le statut  de winner séduisant soit  de crevard s’incrustant comme un parasite dans un appartement pour picoler à moindre frais.

J’ai trouvé un bon compromis. Acheter une piquette estampillée «vin issu de l’agriculture biologique ». De cette façon je rallie les soiffards tremblant de 18 heures  qui boivent du pinard comme du sirop contre la toux mais aussi les bobos-écolos en école d’archi à qui je ferai croire que je connais  la provenance de ce « vin fruité,  harmonieux, équilibré. Un vin tramé, fin et savoureux avec une belle fraîcheur.  80% de Merlot et 20% de Cabernet Franc. Vendanges manuelles tri grain à grain. Vinification traditionnelle, en cuves béton. Levures indigènes. Soufre minimum. Maîtrise des températures. Filtration si besoin».

Dans la vraie vie, celle où je suis devant le  rayon spiritueux, les mains dans les poches à me gratter les litchis,  j’ai pris la bouteille en face de moi, celle avec une étiquette marrante. Bravo au responsable marketing qui a bossé pendant plus d’un an pour nous sortir une étiquette avec un hipster barbu faisant du vélo en fumant la pipe.

N’ayant que très peu de monnaie sur moi, j’aurais dû contracter un prêt à la consommation avec Cofidis pour me permettre de prendre un paquet de chips de pommes de terre vitelotte  cuites au chaudron,  salées au sel de Guérande   ou le grand luxe : un pack de bières artisanales fabriquées dans une micro-brasserie par un ancien trader passionné de houblon.

En sortant de cet antre du patchouli et du rutabaga, je croise un jeune au regard perdu qui fait la manche. Sur son écriteau, je peux lire qu’il est syrien et qu’il a faim. Je repense à l’annonce accrochée au-dessus de la caisse que j’ai lue en diagonale : Vous vous sentez fatigué, stressé, encrassé ? Une année difficile ? Osez une semaine de "jeûne". Cette pause digestive salutaire est la meilleure façon de drainer efficacement le corps, c'est aussi un bon moyen de prendre du recul et de la sérénité, un ressourcement complet, une énergie retrouvée et un bien-être garanti pour repartir du bon pied. Tarif 1110 euros TTC par semaine, logement compris.

Sérieusement. 1110 euros pour boire du thé et marcher 20 bornes en forêt. Ça fait  cher le régime et le lavement rectal.

 

Je ne connais pas grand monde dans ce petit salon plein à craquer. Invité par un pote d’un pote qui connaît un mec qui fait de la gratte avec la sœur de son cousin qui est en fac d’art pla. Les clopes tournent comme des moulins même si la consigne était de fumer sur le balcon, qui risque de s’effondrer à chaque instant sous le poids d’une dizaine de mecs qui hurlent pour inviter la voisine d’en face qui promène son chien.

 

Et puis arrive le moment inévitable de la discussion. Raconter sa vie. Ses études. Son dernier concert. Le nom du chat. Son orientation sexuelle. Son âge. L’année de son dépucelage. Son salaire annuel. Son poids. La taille de son appart.

J’ai l’impression d’être à un speed-dating alcoolisé, un site de rencontre où les avatars parlent, une plate-forme de téléchargement. Ma bouche crache des réponses stéréotypées faites de relances automatiques pour que mon interlocuteur se sente sublimé. Parler pour ne rien  dire, voilà une expression qui prend tout son sens en face de cette blonde tatouée qui me raconte ses déboires au boulot. Pourquoi les paumés, les écorchés, viennent à moi comme des abeilles sur du miel pour déverser leurs peines, leurs frustrations, en me criant à l’oreille à cause de la musique trop forte et d’une dizaine de mojito bien dosé ? Winnie l'ourson aimerait juste boire sa bière.

Demain je ne me rappellerai de rien ou de pas grand-chose. La nuit avancera avec son lot de vomis, de premiers baisers et de tâches de cendre sur le canapé. Arrivera l’heure des timides. Celle où les plus jolies filles sont déjà dans les bras des plus entreprenants,  où les silencieux ivres deviennent bavards, où les transparents brillent sur la piste de danse et où les rêveurs marchent seuls dans les rues endormies.