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« Le courage ne crie pas toujours.

Parfois, il est la petite voix qui te chuchote à la fin de la journée :

J'essayerai encore demain. »

 

Emily Dickinson

 

 

Je suis assis à table, la gorge sèche. Mon dos me fait mal, comme toujours. J’ai l’impression d’être né avec une paire de ciseaux entre les omoplates.

 Elle a mis tout l’après-midi à préparer le festin mais je n’ai pas faim. Dans quelques minutes, il arrivera. Généralement vers vingt heures. Elle allume la télé pour créer une  ambiance artificielle de foyer modèle. Le journal de TF1. Un reportage bidon sur la canicule  puis quelques secondes de corps déchiquetés en Syrie. Un semblant de convivialité pour casser le silence pesant qu’il imposera. Du bruit pour couvrir nos cogitations.

Nos regards se cherchent maladroitement, par compassion, par peur aussi. Lorsqu’il rentre, mon frère et moi savons à l’intensité du claquement  de la porte du garage si cette nuit nous pourrons dormir un peu. Avec le temps, nous avons appris à interpréter le moindre de ses mouvements, le son de sa voix, son odeur, son regard, sa façon de marcher, de prendre sa fourchette ou de se servir un verre de vin.

J’ai mis la table méticuleusement. J’ai obéis, moi qui conteste habituellement tout et n’importe quoi juste par plaisir de contester. Berrurier noir dans la tête mais Bob Dylan dans la réalité.  Ce soir, je préfère être docile  et me le mettre dans la poche. C’est vital. J’ai besoin de quelques heures de répit avant de reprendre le lycée demain matin.

J’ai le bide en vrac. Je contracte les côtes de nervosité et entremêle mes mains moites. La dernière fois que je me suis senti comme ça, c’était devant toute la classe, à faire un exposé absurde sur le film Vol au-dessus d’un nid de coucou. Je n’ai fait que lire mes fiches maladroitement, sans conviction, pour en finir au plus vite et me rasseoir à côté du radiateur. J’ai toujours admiré ceux qui sans gêne, sans ce picotement qui fait rougir le visage, se lancent dans des démonstrations passionnées comme s’ils étaient seuls dans leur chambre à imiter Trump devant le miroir. Je n’arrive pas à faire abstraction de tous ces regards posés sur moi. Je suis courbé. J’ai honte. Pourtant j’adore ce film et la folie si vivante qui en émane. J’aimerais être Jack Nicholson et balancer un lavabo blanc d’hôpital psychiatrique sur le premier rang, briser les dents de tous ces gosses de friqués  et sortir de la pièce, un sourire de psychopathe aux coins des lèvres mais je suis là, tétanisé, une feuille de papier A4 crasseuse tenant tant bien que mal entre mes mains tremblantes. Je n’ai pas pu faire un exposé précis et pertinent sur de belles feuilles en papier glacé. Je n’ai pas pu réaliser de montage vidéo non plus aidé par mon père impliqué par la réussite scolaire de son fiston.  A trois heures du matin, avec une lampe de poche et mon téléphone portable, j’ai fait ce que j’ai pu. Un exposé Wikipédia. Mais ça, l’éducation nationale n’en tient pas compte dans ses critères de notation. La prof en rajoute une petite couche pour bien me signifier que je ne fais que lire un texte pompé sur internet. Je ne fais pas partie de ces élèves racés, stylés à qui tout réussit.

 

Ça me met encore plus mal à l’aise.  Je ne maîtrise pas mon corps. Je n’aime pas cette grande carcasse qui rase les murs pour éviter d’entrer en contact avec les autres. J’aimerai pouvoir faire de grands gestes avec mes bras sans laisser transparaître d’auréoles sous mes aisselles, avoir cette saloperie de position d’ouverture de merde adaptée à la communication  non verbale comme dit mon psy en mâchouillant son stylo à billes. Je transpire beaucoup. Suffisamment pour que Léo  ouvre les fenêtres en hurlant que ça sent le canard dans la salle. Mon jean est trop court. C’est celui que mon frère portait il y’a deux ans. Anna me fixe avec empathie. La très jolie Anna à qui je n'ose pas parler depuis le début de l'année scolaire et à qui je ne parerlai certainement jamais.

Je rêve de  leur cracher au visage. Je veux de l’orgueil. Je veux une paire de couilles énorme, la poser sur la table et les regarder dans les yeux, effrontément comme De Niro dans Taxi Driver : C’est à moi que vous parlez ? C’est à  moi que vous parlez ?

 

La  porte du garage se fracasse soudainement. Je n'ai pas entendu la voiture arrivée.  Il siffle en montant l’escalier. Mon rythme cardiaque s’emballe au point d’imaginer mes tempes s’exploser contre le carrelage graisseux au-dessus de la cuisinière. Il est entré. Ma mère tente de lui parler sur un ton doux, le caressant dans le sens du poil mais nous savions qu’elle avait peur de se faire mordre par ce catalan d’un mètre quatre-vingt-treize. Il ne dit rien. Le silence est la meilleure des armes pour créer l’angoisse, pour laisser travailler son imagination, pour envisager le pire.  Je ne suis plus qu’un patient chez un cancérologue qui attend le verdict durant de longues minutes.

 

Il ne dira pas un mot de toute la soirée, enchaînant les bouchées de pommes de terre grillées accompagnées de girolles puis le filet de canard parfaitement saignant à la sauce au poivre et enfin une crème brûlée à la fleur d’oranger. Il a bien mangé. Il a bien bu aussi. La bouteille de Côtes-du Rhône y est passée pour faire glisser les pilules qu'il prend quotidiennement.  Il se lève pendant que la voix de Jean Gabin annonce le début de Quai des Brumes.Un film en noir et blanc. Ma mère empile les assiettes nerveusement ne sachant pas quoi penser de son dîner. Cet enfoiré ne lui a pas fait le moindre compliment. Elle doit être terriblement déçue mais aussi s’en vouloir de ne pas lui balancer une assiette en pleine face devant ses gosses pour démontrer qu’elle a encore un semblant de dignité. Elle ne montrera rien. Elle allume une cigarette et dispose les assiettes dans le lave-vaisselle.  Les restes sont rangés dans des petites boites en plastique bleu puis au congélateur pour dépanner, un soir où il ne sera pas là. Elle prend le temps de passer un coup d’éponge sur la table et d’allumer une autre cigarette. C’est généralement à ce moment-là que comme un lâche, je monte dans ma chambre, que je me couche sur mon lit et que je mets la musique au maximum dans mon casque en examinant les dernières actualités passionnante de mes "amis" facebookien.