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L’orange trop mûre roule sur le sol crasseux. Il l’a ramasse avec précaution, essuyant le regard des autres passagers, qui, moqueurs, retournent à leurs smartphones.

Comme un diamant précieux, il nettoie le fruit noirci et le place délicatement au fond de son sac à dos noir. C’est l’heure de pointe dans le Tramway A. Ça jacasse sur le film qui passait hier soir à la télé. Il est questions de flingues, de mafia et de trahison.

Il observe le monde se mettre en marche au petit matin. Des collégiens aux dents métalliques tapent dans un paquet de chips au paprika en guise de petit-déjeuner. Son ventre gargouille. Il imagine le goût chimique lui picoter la langue et avale sa salive avec difficulté, la bouche pâteuse.

Debout sur la pointe des pieds, il guette les contrôleurs tel un suricate scrutant l’attaque d’une hyène.

Il a fait froid cette nuit. Les morceaux de cartons posés à même le sol n’auront permis qu’au mieux à l’isoler des merdes de chien jonchant le trottoir mais pas du bitume gelé imprégnant son sac de couchage.

Il aimait la nuit pourtant, avant, passant des heures à écouter attentivement son père jouer de l’oud, couché sur son lit, un vent léger caressant son visage. Son petit-frère Adnan dormait paisiblement contre son flanc, seul endroit le rassurant depuis le début des bombardements.

Il lui manque. Toute sa vie d’avant lui manque. Les caresses de Bona, sa mère dont il n’a plus de nouvelles depuis presque trois jours. Les balades à vélo autour de l’école le soir. Le rire grave de sa grand-mère et le parfum enivrant du Khoresht Bademjan qui mijotait lentement des heures durant au fond de la cuisine.

Penser au parfum de ce ragoût d’aubergines accompagné de boulettes de viandes le fait saliver à nouveau.

Il sert les poings dans les poches de sa veste trop fine pour cette saison. Il en veut au monde, à cette fillette qui doit avoir le même âge que lui et qui croque goulûment  dans un croissant au chocolat en marmonnant à sa copine qu’aller à l’école ça soûle et que sa belle-mère est une connasse mal baisée.

Il y’a deux mois encore, lui aussi prenait la direction de l’école avec son meilleur ami Firas mais c’est là que l’enfer est venu les rencontrer. Encore à moitié sourd, il se souvient d’avoir été projeté violemment à terre, par le souffle d’une roquette s’écrasant à une dizaine de mètres de l’école. Inconscient, recouvert de gravas et de poussière, il se réveilla sous les hurlements déments de la mère de Firas, le tenant dans ses bras, le corps ballant, la tête dans le vide le regardant sans expression.

 

Pourquoi les flammes venues du ciel viennent t-elles prendre l’innocence d’enfants sur le chemin de l’école se demande t-il.

Les larmes aux yeux, il se mord la joue jusqu’au sang sans un bruit. De toute façon même s’il hurlait, personne n’entendrait son désespoir

Le tramway s’arrête. Les portes s’ouvrent.

Il suit un groupe de jeunes collégiens aux dos voûtés et s’immobilise devant la grille de l’établissement scolaire. L’alarme annonçant le début des cours raisonne dans ses tempes, lui rappelant la sirène, prémisse des bombardements.

De ses mains usées par le froid, il pèle l’agrume qu’il conservait avec lui depuis plusieurs jours en cas d’urgence et là, il y'a  urgence. Il a faim, il a froid, il a besoin d’un endroit sec et chaud où dormir.

Les morceaux de peau jonchent le sol. Il croque dans la chair sableuse comme dans un steak saignant, à pleines dents pour se rassasier rapidement et sentir la sensation de faim s'estomper légèrement. Une pause dans l’horreur, c’est juste une orange pour le commun des mortels, un fruit qui pourrie tranquillement dans un panier sur le frigo et qui termine à la poubelle par négligence. Pour lui c’est un instant d’insouciance, de liberté, une passerelle invisible vers la normalité, un rêve sucré dans son quotidien amer.

Il sent une main derrière lui, sur son épaule. Il se retourne.

Le concierge le fixe sèchement. Il ne l’a pas entendu arriver, la faute à son oreille gauche qui n’émet plus qu’un son strident à peine perceptible.

« Dis-donc petit con, t’as pas de poubelle chez toi ?» dit-il en tapant sur l’orange. La boule juteuse s’écrase sur le sol, terminant sa course dans un tas de feuilles boueux.

« Je m’appelle Miran Adna, né le 7 février 2002. Chez moi c’est Alep ».