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La corde qui entoure mon cou est tellement serrée que j’ai du mal à respirer. A chacun de mes mouvements, ma chair saigne davantage. JE peux sentir chacun des filaments arracher une goutte d’acide déposée méticuleusement sur cette plaie, une lame de rasoir tailladant un bout de viande à chacun de mes tremblements. L’écho de ma douleur raisonne dans mon estomac vide. Ma langue pâteuse peine à se décoller de mon palais.

JE ne sais plus depuis combien de temps je suis là. Mon esprit divague vers des bribes de souvenirs chaleureux. Une maison à la façade jaune décrépie. L’odeur du gazon fraîchement coupé. Le bruit de ses pas puis de la clé oxydée qu’IL enfonçait difficilement dans la serrure lorsqu’il rentrait chaque soir à la même heure après une journée de travail harassante.

IL n’était pas trop bavard voir même solitaire mais depuis quelques temps il s’était enfermé dans mutisme inhabituel. Il ne disait plus un mot, se jetant sur le canapé pour zapper compulsivement sur la télécommande, les images défilant lui assurant un semblant de compagnie, de vie, d’existence. Nous étions assis côte à côte, hypnotisés par ces aquarelles numériques vagabondes, nous partageant un bout de plaid bouloché.

Avant cette hibernation de l'âme, IL passait ses soirées en cuisine, à tailler, trancher, poêler, en écoutant de vieux vinyles tourner sur sa platine. IL sifflait beaucoup aussi mais toujours le même air de Space Oddity « Ground control to Major Tom. Take your protein pills and put your helmet on ».

Les soirées commencèrent à se ressembler et à se succéder dans une routine pesante. Le liquide rougeâtre qui émane une forte odeur de vinaigre coulait dans son verre en guise de dîner jusqu’à ce que la bouteille soit terminée. IL tapotait alors sur son téléphone et attendait, fixant l’écran impatiemment. Le téléphone vibrait, une fois seulement. Ses pupilles se dilataient par l’excitation de ce qu’il allait pouvoir lire. Un texte  noir défilait sur un fond blanc puis son vieil Iphone 4 se fracassait sur la table basse en verre.

IL prenait sa tête entre les mains et respirait comme quand sa fille de 2 ans avait une rhinite. Des perles d’eau iodées coulaient sur ses joues creusées par le manque de sommeil. Il ouvrait ensuite une deuxième bouteille et sombrait dans un sommeil cauchemardesque jusqu’à ce que l’alarme du portable ne le sorte de sa torpeur au petit matin.

Les bouteilles jonchaient le sol. IL se levait d’un pas hésitant pour prendre la première chemise venue. Il y’a plusieurs jours maintenant qu’IL ne repasse plus ses vêtements, se rase ponctuellement afin d’éviter de se regarder dans la glace. La porte claquait et la voiture s’éloignait jusqu’à ce que je n’entende plus le bruit du moteur. Je restais avachi dans le silence pensant du salon attendant son retour avec impatience.

 

ELLE arrivait quelques minutes après son départ avec un grand sac de sport qu’elle remplissait de vêtements et d’objets divers puis elle s’arrêtait au milieu de la pièce pour respirer un grand coup et regarder les murs bâtis de souvenirs autour d’elle.

ELLE avait rencontré IL dans une soirée organisée par l’une de ses amies. Discrets, ils se jetaient des regards pour se signifier qu’eux seuls pouvaient sentir ce qui se passait à ce moment précis. Malgré la musique et le brouhaha des discussions qui montaient en volume proportionnellement aux verres consommés, un fil invisible et silencieux de complicité se tissait entre leurs yeux. ELLE tira sur le fil puis IL lui répondit d’un sourire, si bien que dix-huit mois plus tard ils s’installèrent dans cette maison trop grande en attendant l’arrivée de la petite Louise. Nous étions désormais quatre dans la famille.

JE cherche à me réchauffer en me collant à ce tronc d’arbre qui est mon seul compagnon depuis trois jours maintenant. J’ai froid. La nuit, j’entends des bruits, des gémissements, des grognements dans les bois. Je tremble et me recroqueville sur moi-même afin d’oublier quelques instants où je suis et surtout d’arrêter de cogiter fatalement sur la même question : Pourquoi suis-je ici ?

Pourquoi. Lorsque la raison revient, je tente dans un élan de lucidité de ronger l’attache qui m’empêche de retrouver ma liberté. Des heures durant, les pointes de mes dents abîmées s’affairent à briser ce lien. JE somnole parfois quelques minutes et je me réveille en hurlant, en regardant le ciel étoilé, en criant au désespoir, en appelant à l’aide. Je revois le chemin qui m’a mené ici. Chaque arbre, chaque route. Mais pourquoi. J’avais confiance.

 

Après la naissance de Louise, le bonheur embaumait leur quotidien  malgré les odeurs de couches pleines et de vomi desséché sur un bavoir. La vie suivait son cours tranquillement comme pour de millions d’autres couples et puis un jour, sans prévenir, elle prit un virage pour faire une sortie de route. Un accident de vie comme disent les psys. Sournoisement, une distance s’installa entre eux.

IL redoublait d’efforts pour obtenir une promotion espérée depuis plusieurs mois. Son chef lui faisant miroiter un  salaire de cadre, plus de responsabilité et plus d’importance aux yeux de ses collègues. Devenir quelqu’un. Montrer à sa famille, à sa femme qu’il était capable de prendre des décisions importantes et de diriger. Depuis toujours il complexait face à ses amis devenus avocats, ingénieurs ou médecin, lui qui n’avait qu’un CAP en poche et qui devait redoubler d’efforts pour faire ses preuves. IL n’a pas eu le soutien de ses parents et a toujours fait en sorte de se débrouiller seul, sans se plaindre, ce qui a lui a valu de paraître opportuniste auprès de ses collègues et de perdre beaucoup d’amis avec qui il n’entretenait que des relations de courtoisie. ELLE devait combler cette soif de réussite et se mettait en retrait au fur et à mesure que le temps passait. Elle débarquait en retard à la crèche épuisée par les trajets quotidiens en bus que lui imposait son employeur. En début de soirée, commençait sa deuxième journée jusqu’au coucher de la petite. Alors qu’elle lui donnait le bain, il rentrait vers vingt et une heure, agacé, agressif en reportant son stress sur elle. Le ton montait progressivement. IL lui expliquait qu’il n’avait pas le choix, qu’il faisait ça pour ELLE et ELLE lui reprochait de ne pas voir sa fille grandir, de ne s’intéresser qu’à sa carrière et son ego.

JE regardais cette partie de ping-pong verbal qui devenait de plus en plus virulente au fil des soirées. En novembre, les disputes laissèrent place à l’indifférence. En décembre l’indifférence se transforma en ignorance.

Un matin, ELLE laissa un mot sur la table indiquant maladroitement comme n’importe quel mot de rupture que toute communication était impossible, que malgré ses efforts la situation ne changeait pas et qu’elle souhaitait désormais mettre fin à leur relation en allant vivre chez ses parents avec Louise en attendant que la maison soit vendue.

 

C’était la première fois que je le voyais dans cet état, la lettre dans la main. IL balança un vase qu’il lui avait offert lors d’une brocante. Le verre se propagea sur le sol, manquant de peu de me trancher l'oeil . Il hurla des principes sur la trahison, les sacrifices qu’il avait fait pour lui apporter un confort matériel, une maison, des vêtements, des vacances chaque été puis il me regarda avec un rictus sadique.

« Tu vois ce qu’on récolte quand on a de l’ambition et qu’on se tue au travail toute la journée pour sa famille ? Tu vois ce qu’elle me fait ? Tu étais au courant n’est-ce pas ? Tu es d’accord avec elle ? Tu veux la rejoindre toi aussi ? Vous allez me le payer ».

JE ne comprenais pas ses mots mais je sentais de la rage et de la haine dans sa voix.

Trente minutes après, j’étais dans cette forêt sombre à le regarder s’éloigner comme un zombie vers la voiture. La lumière des phares disparurent progressivement comme une luciole qui s’envole dans la nuit et puis plus rien mis à part le craquement des branches, la caresse du vent sur les feuilles mortes et le son presque sourd des insectes se déplaçant au sol.

L’aube pointe le bout de son nez comme une révélation. Le soleil me prend dans ses bras pour m’apporter un peu de réconfort. JE suis à bout de force et je lui en veux terriblement. La vengeance me revigore et me donne un second souffle alimenté par l’envie de lui faire payer ma souffrance. Mes muscles se tendent. Je jette mes dernières forces pour ronger la corde qui me condamne à mort, sans eau, sans nourriture, avec pour seul présence une coccinelle escaladant fragilement un brin d’herbe. J’émets des grognements primitifs pour me donner du courage et pour ne plus sentir la douleur de mon cou ensanglanté. C’est lorsque que je commence à me résigner, que miracle, je sens que le fil se détend, que mon oreille gauche se libère et que ma tête toute entière peut désormais bouger librement. Commence alors une course de plusieurs heures, sur plusieurs kilomètres.

Se succèdent des chemins forestiers, des champs, des voitures me rasant en klaxonnant alors que je lape quelques goûttes d'eau dans une flaque boueuse.  

Je ne suis plus moi-même lorsque j’arrive devant la maison. Couché derrière un buisson, je reprends mon souffle en attendant son retour parce que je sais qu’il ne rentrera que quand le ciel sera déjà noir et que la lune pointera le bout de son nez.

Je fus sortie d’un sommeil agité par le bruit de ses pas dans le gravier. Au moment où il referma la porte d’entrée, je bondis pour me fixer devant lui.

 IL  cru d’abord voir un fantôme. Son visage pâlit  et il recula en tremblant. « Ce n’est pas possible, ça ne peut pas être toi. Je t’ai déposé moi-même dans cette forêt ! Je t’ai ligoté fermement de me propres mains à cet arbre ».

J’avançais centimètre après centimètre avec une bave abondante, le regard noir dicté par un désir de vendetta cruel et sauvage.

IL tenta de me calmer. « Tout doux, calme toi. Gentil.  Je vais te donner à manger, tu dois avoir faim ». J’ai faim oui. Faim de voir sa tête se vider sur le carrelage froid de la cuisine. Faim de lui arracher les membres. Faim de ne plus jamais l’entendre parler.

JE continue d’avancer, déterminer à en finir lorsqu’il trébuche sur le trotteur de sa fille pour se rattraper tant bien que mal contre le mur et s'asseoir en cherchant du regard une issue où s’enfuir ou un objet à saisir pour me frapper. Il est piégé. Il le sait.

JE suis à moins d’un mètre de lui, la gueule ouverte, laissant apparaître mes crocs. Je prends mon élan en m’appuyant sur mes pattes arrière.  IL se protège le visage avec son avant-bras et se met à pleurer me demandant pardon, de la pitié, de la clémence.

IL hurle à mon contact sur sa peau blanche et fragile et s’arrête net, reniflant pour  la morve s’écoulant de son nez.

IL est stupéfait et dans l’incompréhension la plus totale. Tétanisé.

Ce n’est pas une morsure qu’il sent sur main mais ma langue râpeuse qui le léche affectueusement.