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Des crottes de la taille d’un rocher Suchard  aux coins des yeux, des morceaux de Chocapic entre les dents, j’enfourche ma monture en essayant de ne pas terminer la gueule sur le bitume glacé. Il est tôt. Il fait encore nuit, mais déjà, d’autres créatures balancent leurs premiers coups de pédales à travers le silence du petit matin. Zombies attendant que la première tasse de café fasse son effet, les yeux vitreux par le visionnage tardif, la veille, de plusieurs épisodes de Black Mirror, ils cherchent un semblant de rythme pour réveiller leurs corps engourdis.

Un « Sans- Gants » me croise, désespéré, des boudins violets sur-gonflés en guise de doigts. Ses oreilles rouges gelées  pourraient se briser au moindre contact et des stalactites se forment au bord de ses narines. C’est beau cette variation de couleurs, ce brillant, c’est comme faire de la spéléologie dans un arc en ciel.

 Le souffle court, il tente de suivre un  « Hipster Scoliosé »  pour profiter de son aspiration. Courbé sur le fil de fer qui lui sert de vélo de course, appelé plus communément un «fixie », un « brise-dos », un « rendez-vous chez le kiné » ou un « torticolis », ce dernier arbore un bonnet bordeaux Vans, un blouson Northface,  un sac Herschel noir, un slim Cheap Monday et des New Balance vertes. Sa barbe le tirant vers le bas lui permet d’avoir la posture la plus courbée au monde, « la posture de la lombalgie ».

 Son vélo conçu par les plus grands ingénieurs français (les inventeurs du fauteuil roulant et de la Twingo)  est totalement adapté à une conduite en ville. En effet, grâce à des pneus aussi fins qu’un string, il fait corps avec les nids de poule, les cailloux et les trottoirs. Le « Hipster Scoliosé » ne roule pas avec son Peugeot vintage customisé de 1978 payé 1800 euros,  il fait l’amour au goudron,  il creuse le trou de la Sécurité Sociale suite à ses consultations chez l’ostéopathe et est sous tutelle, puisque surendetté, dépensant son salaire dans l’achat de chambres à air en caoutchouc bio-équitable quatre fois par semaine.

Parfois, il est accompagné d’une « Coccinelle Elegantus » reconnaissable à sa robe noire à pois rouges et cela peu importe les saisons. Qu’il neige, qu’il vente ou qu’il pleuve, les talons noirs sont de rigueurs afin d’être en harmonie avec son vélo électrique hollandais et son rouge à lèvres rouge flashy. Lorsqu’elle arrive au boulot, le rimmel coulant sur ses joues, les lèvres texture Ben and Jerry sortant du micro-onde,  elle répond sans le moindre agacement à son collègue qui lui demande « Mais tu n’as pas froid comme ça à vélo ? », que « Non ça va, c’est une question d’habitude » même si au fond, elle aimerait lui balancer son thé brûlant à la gueule et s’enrouler dans une couverture de survie.

C’est alors que je frôle la crise d’épilepsie en croisant un  « Saturday Night Fever » au gilet jaune fluo et aux lumières stroboscopiques. Cette couleur est particulièrement vive et agressive alors que je viens de me lever depuis 27 minutes  mais lui évite  d’être dévoré par un « Créatinus crétinus » qui pense qu’il fait un contre la montre du Tour de France avec son vélo pesant 800 grammes et son casque en carbone de Limoges qui lui confère la tronche d’un spermatozoïde à la recherche d’un ovule « maillot-jaune ». Attention à ne pas trop le coller, il arrive que ce Petit Poucet en collant sème des seringues pour retrouver son chemin.

 

A l’inverse, le « Galerus  » suinte son petit déjeuner à travers sa doudoune violette et son jogging en velours,  des goulettes de sueurs coulent sous son bonnet Lacoste en polyamide et il se cogne les genoux au guidon du vélo de sa sœur de 11 ans en tentant furtivement d’entre-apercevoir la culotte de la cycliste d’en-face. Il n’hésite d’ailleurs pas à lancer des regards aguicheurs, des sourires de Ken, ou quelques poèmes de Verlaine « Oh la la la la ! Mademoiselle, vous êtes trop charmante sur votre vélo. Ça me donne envie de faire du tandem avec vous ! ».

Je me faufile tant bien que mal dans cette jungle urbaine, zigzaguant entre un « Siamois » qui prend toute la piste collé   à son pote, à lui hurler le résumé du match Bayern-Paris, un « Schizophrénus » qui parle tout-seul, un « Gilles de la Tourette » qui insulte les piétons qui traversent la piste cyclable et  un « Facile à chanter » équipé d’un casque Bose Q35 qui pense qu’il est au karaoké et que chanter du Justin Bieber avec un accent anglais à tuer une deuxième fois David Bowie, c’est top tendance à 8heures du mat.

 

En transe, les cuisses qui tremblent, il me reste un dernier obstacle à franchir avant d’arriver à destination. Cet obstacle c'est le 36 tonnes du cyclisme, le convoi exceptionnel du vélocipède, j’ai nommé le Bakfiets.

Pour moi ce n’était qu’une légende, le nom d’un combo dans Tony Hawk sur PS1 ou une figure de patinage artistique mais ce matin-là, j’ai vu ma vie défiler en doublant cette caravane à deux roues. Un jour un type s’est dit «Tiens, j’en ai marre de foutre la gamine sur le siège bébé à l’arrière du vélo, je vais lui construire un F3 en ronce de noyer avec une véranda et une couverture de façon à ce que cette grosse feignasse soit couchée tout le trajet bien au chaud à siroter un Candy à la fraise ».

Je me vois encore me rapprocher dangereusement de la glissière de sécurité, pensant terminer broyé par un caisson en bois, tout ça parce que le gamin distrayait  son père en sortant la tête de sa cabane roulante.

Le « Gilles de la Tourette » arrivant en face me traita d’enculé et c’est sur un coup de guidon à la Poulidor que je pu, in extremis, me remettre sur la file de droite.

 

Le cœur battant à 200 à l’heure, moulinant sur la 36ème vitesse, je me retournai pour échanger quelques politesses avec le père de famille possédant le permis poids lourds et c’est son mioche, un Pépito à la main qui me fit un doigt d’honneur avec un énorme sourire.